‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire [microform]. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 161 sur 253 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

La « Relligio >' des Romains et ses conséquences.

La langue latine nous a transmis de nombreux vocables dont nous avons changé, étendu ou resserré le sens. Les mots Supers ti lion et Religion sont surtout d'un grand intérêt, et le second mérite une étude attentive.

Lq moi Super stitio donne l'expression exacte de la foi antique en la permanence, ou, pour tenter une traduction encore plus littérale, en la surmanence des êtres qui ont vécu, probablement aussi de ceux qui ne meurent pas. Il est clair qu'on n'a pas dû le prendre d'abord en un sens défavorable. Caractérisant d'un seul trait ritnmortalité et la divinité, sans les préciser, il posait une certaine survie des êtres périssables, et lexistence des êtres moins passagers qui les surveillent invisiblement. Mais comme la Superstitio)i était moins raisonnée qu'instinctive et variait au gré de l'imagination et des passions, l'illusion parut manifestée par l'abus, et le principe eut à souffrir du discrédit des applications. La destinée du mot Relligio fut différente, parce qu'il exprimait une idée avant tout morale, et d'ailleurs propre aux Latins, du moins avec le degié d'énergie et de généralité, tout à la fois, où ils la possédèrent.

Choses saciées ou divines, honneur et culte, rites établis pour les Dieux et pour les morts, et qui leur sont dus par l'homme pieux, c'est-à-dire doué de vénération, toiles sont les idées qu'entretenait la Grèce à l'égard de ce que nous nommons d'un seul mot Religion. C'est la notion du devoir^ assez faiblement marquée dans celte '0 j{a des Grecs, qui prit chez les Latins un empire extrordinaire et s'appela Relligio. La Religion est tout ce qui tient et enchaîne l'dme, toute obligation de la conscience, que la conscience elle-même se témoigne vis-à-vis de soi, vis-à-vis d'autrui, vis-à-vis des Dieux. Ce lien s'étend des simples scrupules à la force des serments les plus terribles. Dans la sphère des choses mylérieuses et sacrées, il se fait d'abord sentir par des suggestions individuelles et variables de ce qu'un Dieu attend ou exige d'un homme dans certaines circonstances; puis il embrasse naturellement tout ce que la coutume a

SENS DES ^MOTS SUPERSTITIO ET RELLIGTO

établi de rapports entre une famille, une nation, et les puissances cachées que nul ne met en doute. 11 va de soi que la croyance suppose une sanction pénale instituée divinement pour l'accomplissement du devoir. Cette sanction est temporelle ; mais c'est aux Dieux eux-mêmes^ et ce n'est pas aux prêtres d'y pourvoir.

Tel est le sens incontestable et antique de la Relligio, cette chaîne des consciences, où la philosophie de l'histoire a voulu voir un peu froidement l'idée du lien social résultant d'une foi commune. Il est vrai que le lien social dont on parle a existé de fait chez les anciens, mais né de la liberté et inséparé d'elle. Le lien social s'est relâché ou brisé lors de la décomposition de la société romaine, au moment même où l'injuste lien de la foi obligatoire se resserrait par l'avènement d une religion qui visait à imposer universellement ses dogmes et ses sacrements. Le lien social se fortifie aujourd'hui chez les peuples, et jusque dans leurs rapports mutuels, tandis que la liberté renaît dans les choses de croyance, et que le lien religieux tend à ne plus constituer que des obligations de conscience. Cette considération historique très simple doit nous apprendre à ne pas confondre en principe le lien des hommes entre eux avec celui dont ils se chargent, ensemble ou séparément, vis-à-vis des Dieux auxquels ils

donnent leur foi.

Ce dernier nous donne le sens le plus général de la vieille religion des Latins. L'idée sévère de l'obligation, telle qu'ils l'ont conçue, est entrée dans les sources d'une autre religion romaine, plus nouvelle et que nous connaissons mieux, qui a remis l'autorité à des prêtres. Mais, eux, ils ne l'ont jamais séparée du fait de la conscience publique ou privée, directement informée de ses devoirs par des communications divines permanentes. Ils y ont réuni des devoirs moraux relatifs à la promesse, au serment, aux traités, à la parole, à la justice, en un mot, et au droit des gens, dont plus tard le culte divin s'est si bien alTranchi. Enfin, pour déclarer l'obligation, ils n'ont jamais accordé que voix consultative au sacerdoce, le Peuple et le Sénat devant seuls prononcer, dans les formes légales. Tout cela résulte de mille textes, et prouve que la confusion de l'ordre civil et de l'ordre religieux, imputée sans réserve aux anciens, était le produit, non d'une erreur essentielle, qui serait incompréhensible chez des hommes de tant d'initiative et de liberté, et auxquels leurs croyances n'étaient pas imposées, mais bien du simple fait d'une société où les affaires religieuses, ne suscitant presque point de litige, étaient naturellement réglées, quand il y avait lieu, par la communauté qui décidait de toutes les autres.

La /v'iligii» bien comprise explique la vertu et, par suite, la for-

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