‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire [microform]. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 162 sur 253 · LA DIVINATION ET LES SACRIFICES A ROME · texte numérisé non relu

LA DIVINATION ET LES SACRIFICES A ROME

tune de Rome. Le peuple romain est, entre tous, celui qui posséda le sentiment le plus énerjjique de robligation morale ; et nous le jugeons d'aulant plus grand et extraordinaire en cela, que le principe et les mobiles des droits individuels, la volonté et les passions ne lui furent pas plus refusés qu'au peuple d'Athènes. De là vint chez lui cette notion forte de l'État ou de la République, dont nous pouvons le dire l'auteur, parce que le premier il l'éleva à sa plus haute puissance sans rien sacrifier des garanties légales dues aux citoyens; au contraire, en leur posant, et ceci pour toute la durée de son histoire, un fondement inébranlable dans la coutume et la raison unies et devenues science. Et de là le Jus et la Juris-prudentki^ la justice et la connaissance de la justice, le Droit, création liée à celle de la lies-piiblica, et admirable en son principe, parce qu'elle apporte dans une société libre, où les volontés toujours consultées sont toujours en conflit, des conditions de stabilité qui se cherchent ailleurs fatalement dans la volonté d'un seul homme ou dans le Conseil d'un petit nombre.

De cette même source de l'obligation morale descendirent les qualités d'ordre, de discipline, d'obéissance à la loi, de sacrifice à la patrie, qui éclatent par d'innombrables traits historiques, et rendent compte des progrès définitifs du peuple conquérant, à travers des obstacles si multipliés et après des revers en apparence irrémédiables. A l'intérieur de la cité, dans la longue lutte des plébéiens contre les patriciens, au milieu de la plus grande effervescence des passions, on n'admirera jamais assez la prudence et la constance des hommes qui savent des deux parts se borner dans la sédition, s'arrêter dans le succès, s'unir dans le danger, enfin triompher, moins par l'ardeur du sang et l'impulsion d'un premier mouvement, qui risque toujours d'être suivi d'un mouvement contraire, que par l'ascendant des vertus qu'on serait tenté d'appeler passives, si elles n'impliquaient pas la suprême activité de l'âme. L'historien le plus fataliste reconnaîtra combien la vertu est nécessaire pour expliquer Rome, s'il fait la moindre attention à l'incompatibilité foncière des institutions politiques que les Romains se donnèrent empiriquement et forcèrent de s'accorder pendant plus de quatre siècles. La dictature et le tribunal sont des créations étonnantes.

Mais je n'ai pas à m'arrêter maintenant sur ce sujet. Je reviens à l'obligation proprement religieuse, à celle que nous nommons la religion depuis que le mot Relligio a perdu la plus grande partie de son sens humain et moral.

Comment le peuple romain fut religieux, quelle forme revêtirent dans sa pensée les rapports des hommes avec la divinité, on le sait

par l'importance historique de deux ordres de faits : 1° la continuité des sacrifices sanglants, la pratique de l'expiation et quelquefois du dévouement; 2" la divination par les signes célestes ou terrestres, la subordination de toute entreprise à la donnée préalable des signes favorables, l'interprétation d'une multitude de phénomènes et de tous ceux qui semblaient anormaux, en tant que signes non douteux d'une passion ou volonté divine à satisfaire.

Ces derniers faits sont des plus connus, et je n'y insisterai que pour quelques remarques. D'abord ils servent d'explication au sens de la Relligio, comme chaîne imposée à l'homme vis-à-vis du Dieu, .sous forme de loi, devoir ou scrupule de conscience. Les textes des historiens établissent que cette loi ou obligation interne se faisait sentir à l'occasion d'une révélation ou d'un signe, et prenait précisément le nom de Relligio.

Ensuite il est bon de noter un autre mot, propre à donner une idée de Timporlance du signe dans la foi des races italiques : c'est le mot Numen, dont c'est là la signification même [nuo, nulus), et qui fut étendu jusqu'à la désignation du Dieu quelconque qui se fait connaître par un signe. Une croyance populaire tellement universelle et persistante aux miracles, aux prophéties et à leur confirmation par l'expérience, est d'un grand intérêt psychologique : la philosophie de l'esprit humain n'en a jamais assez tenu compte, s'attachant. comme elle faisait, à l'étude de l'homme que la culture prolongée a dépouillé de plusieurs propriétés natives. Or la culture fut sérieuse chez les anciens, mais ne s'étendit pas aux masses. Aussi se montrèrent-ils avides de superstitions nouvelles, comme on disait, surtout quand les Dieux commencèrent à flotter dans la conscience publique. 11 vient, en effet, pour les religions polythéistes, un temps où l'anthropomorphisme formel qui a succédé aux personnifications, physiques ou morales, instinctives, s'affaiblit par la multiplicité de ses applications et l'inceititude visible de ses produits. Mais l'anthropomorphisme en lui-même reste nécessaire au culte. Il faut alors des Dieux nouveaux, ou qu'une lumière nouvelle éclaire les Dieux primitifs.

La chaîne de la Relligio attache l'homme par la foi aux signes ou révélations; elle s'appesantit par la loi du sacrifice et de l'expiation, qui en est la conséquence ordinaire. J'ai parlé ailleurs des sacrifices sanglants. Il suffît de rappeler que l'institution en est partout caractéristique d'une période antique, où les hommes, établis dans les mœurs violentes qui se sont faites, mais non sans scrupule, éprouvent le besoin de rendre les dieux complices du meurtre, solidaires du principe sur lequel ils ont fondé leur alimentation et la défense de leurs établissements. L'expiation est un effet du même mouvement de la con-

mTHODUCrCON

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science, car le Dieu anthropomorphe, c'est-à-dire le Di.u volonté et passion, étant supposé partager les sentiments de 1 homme, dont.l erima-e, il est naturel que le sacrifice de certains biens (et la v,e est le premier de tous) soit employé à désarmer sa colère ou a calmer sa

Mais la racine mystique de l'expiation est moins là que dans la satisfaction que ce p.uvre être humain troublé essaie de donner i ne sait bien à qui. pour la violation de la bonté et de la justice dont il e sent coupable. Ge qui le trouble, c'est la présence du rnal dans la nature, car il en soutTre, quoique innocent. C'est aussi le mal que lui-même impose aux créatures sensibles, car il ne saurait sans remords faire de ce mal son propre bien. De là lui naît la pensée d'oiïrir sa soutTrance volontaire, ses privations, ses sacrifices, en juste compensation de ses biens enviés ou de ses injustes biens; et cela s'appelle expier. . .

Pour achever de le peindre, il ne tarde pas à ruser avec lui-men.e et avec son Dieu ; il s'applique à perdre le moins possible en donnant surtout dans les circonstances ordinaires; il fait plus, il donne ce qui n'est point à lui; il expie aux dépens et avec le sang des autre'; Enfui, les peuples, en avançant, remplacent peu a peu la réalité primitive par les rites qui la symbolisent; tellement, que l'habitude et la tradition ne connaîtraient bientôt plus que des formes dont l'esprit serait absent, s'il ne restait, de tout ce triste passe moral, le sentiment à la fois vague el puissant de la nécessite d offrir à toute divinité des victimes.

La religion des grands sacritices eut plus dempire et dura plus longtemps chez les Latins que chez les Grecs. Elle était le fond de la coutume antique du Ver vmrum, analogue à Finslitution sémitique de l'offrande des premiers nés au Seigneur. Elle se reconnaît dans une foule de traits historiques postérieurs, el éclate dans les dévouements célèbres de quelques Romains, voulùt-on y faire la part de la légende (1). Les sacrifices humains ne sont pas tellement abolis dans Rome civilisée qu'on ne les voie se renouveler dans ces occasions où la terreur populaire remue les couches profondes d'une foi qu on aurait crue éteinte (2). Lo progrès des mœurs et la trituration des idées laissent jusqu'à la lin subsister dans les masses celte croyance, que le salut de tous s'obtient par le sacrifice d'une victime extraordinaire.

(1) Celte pari est certainemeut trèa faible. Voir Tite Live, 1. VIH, l» et 10,

(2)' En Grèce ils avaient disparu ver» le milieu du iv siècle. A Rome ils se

prolougèreul bieopluslouglemps, mai* ue fcvimcrit .[u'a de longs ullc^valle^.

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