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LA CRITIQUE DU PENTATRUQUE. RÉSULTATS GÉNÉRAUX

riantes dans les récits, et notamment de celles qui provenaient de remploi des noms d'Élohim ou de Jéhovah, tantôt de l'un, tantôt de l'autre, pour les manifestations divines.

Une objection grave adressée à cette manière de voir se tire des promesses d'établissement en Kanaan faites aux patriarches. Il semble, en effet, que cette prophétie, comme toutes les prophéties bien caractérisées, doive être tenue pour postérieure à l'événement, et qu'ainsi les révélations dont elle est le fond commun dans la Genèse aient dû être des produits de l'imagination religieuse, au moment seulement où elles étaient accomplies ou en voie de s'accomplir. Mais cette dernière hypothèse s'accorde mal avec le profond caractère des légendes. Heureusement la prophétie en question, dans ce qu'elle a dégénérai, et mettant à part quelques interpclations bien naturelles (par exemple les détails de la bénédiction de Jacob), ne nous offre rien de miraculeux. II suffit d'admettre que, dès avant leur entrée en Egypte, les Hébreux s'étaient fait une sorte de religion de l'espérance d'occuper un jour le pays de Kanaan. Or ce n'est point là une ressource désespérée de la critique; c'est au contraire l'explication même de la nationalité et de la foi originale et indestructible d'Israël, c'est l'unité donnée à la vie de ce peuple extraordinaire depuis le temps des anciens Pharaons jusqu'au temps de l'empereur Vespasien et au delà.

Cette théorie d'Israël est celle qui se concilie le mieux avec l'existence réelle des grands patriarches hébreux, que j'ai cru devoir admettre (ci-dessus, c. xxiii-xxiv). Mais celte existence fût-elle purement idéale, il faudrait trouver quelque part des hommes dont l'état moral et religieux fût précisément celui que nous font connaître les visions, les apparitions, les conversations divines rapportées dans la Genèse. Or, que l'on donne les noms d'Abram et de Jacob aux pasteurs qui ont vécu dans cette foi et fondé en ella une puissante tradition, ou que l'on aime mieux laisser leurs noms et leur vie dans l'indétermination du lieu et du temps, toujours faut il un peuple qui ait produit de tels types d hommes dans sa haute antiquité, ou qui les ait imaginés, ce qui revient au même, car il faut encore des initiateurs, des guides de la croyance commune. Nommons donc Abram et Jacob ces types mêmes, ou les hommes réels, inconnus qui en ont le mieux approché. Nous aurons une vérité généiale non moins vraie que le peuvent être les faits particuliers. Mais, quant à moi, j'avoue préférer la réalité vulgaire à celte universalité raffinée dont on ne sait où mettre les termes individuels.

Je vais m'altacher à faire le dépouillement de la partie primitive et la plus simple des légendes israélites. Je relèverai ce qui appartient manifestemeut aux sentiments anciens des nomades. Tout ce

l'élohisme et le jéhovtsme

l'klohisme et le jéuovisme

qui suppose au contraire réilexion et système, comme les cosmoj?onies, je le réserverai pour une autre partie d»' <o\ ouvrat,'e, me bornant ici à eu extraire ce qui est propre à éclairer les tendames oriffinaires.

La distinction capitale entre plusieurs des plus anciens documents bibliques, est celle qui dépend de l'emploi des noms d'Élohim et de Jéhovah pour désigner la divinité. A se tenir aux premières apparences,

on croirait que les révélations et le culte, chez les patriarches hébreux, ont dû originairement porter sans se séparer sur deux noms et, par suite, sur deux idées du Souverain du monde à peine diverses en principe : l'une qui avait plus de racines dans l'ensemble du sémitisme, et ne laissait pas d'être conciliable avec le monothéisme, en se prêtant à des développements pluralitaires; l'autre, plus déterminée, entée sur la première, ne la supprimant pas, mais la fixant et la limitant, et dont Tempire croissant caractérisa le triomphe inférieur de la nationalité juive- Cette appréciation de l élohisiiie el du jéhovisme est moins erronée que le serait un jugement tout contraire, où l'on regarderait les deux religions comme divisées et antagonistes. En elîet, les mêmes légendes, ou des légendes analogues, ont été composées sur les patriarches avec chacune des deux données, et à peu près dans un même esprit. Le double récit du déluge est dans ce cas. Les compilateurs et rédacteurs des livres actuels purent fondre, ou plutôt juxtaposer, grossièrement sans doute, mais d'autant plus fidèlement, et sans enregistrer de trop fortes divergences morales (mais les contradictions matérielles n'y manquent pas), les éléments provenus de deux sources différentes. Le double courant s'aperçoit encore au début des légendes relatives à la sortie de l'Egypte, mais pour n'en former bientôt qu'un seul, car la révélation mosaïque est, sinon l'origine, j«î ne le pense pas, au moins une forte et décisive impulsion du jéhovisme. De Moïse à Esra enfln, pendant que le culte d'Élohim tombe, avec de fréquentes récidives, dans les déterminifions familières de ceux de Baal, et que le nom de Jéhovah se dresse < ummele drapeau du Dieu unique et de la morale, les anciennes dénominations de la divinité .sont maintenues; les El, les Eloah sont loin de devenir dos noms de démons dans la bouche des prophètes, comme cela arrive comuiuuément quand une religion est remplacée par une autre.

Et cependant, pour peu qu'on regarde de près au Pentaleuque, et particulièrement à la Genèse qui doit m'occuper le plus ici, il est de toute évidence que la composition en est fragmentaire ei appartient à des auteurs dont les uns n'emploient que le nom d'Elohim, tandis que les autres font usage de celui de Jéhovah, et qu'un document impor-

tant donne les deux noms constamment réunis, Jéhovah-Élohim. On a d'abord deux cosmogonies, l'élohiste et la jéhov-élohiste, qui n'ont rien de commun ni dans le concept ni dans la lettre. On a du déluge plusieurs récils : deux principaux que des répétitions inadmissibleset des contrariétés patentes forcent de séparer : le premier est jéhoviste, le second est élohiste. On a des généalogies élohist es, dont le caractère tianche sur celui des légendes jéhovistes de Kaïn et de sa postérité, de Noah et de la sienne, et il s'y trouve des points inconciliables (1).

Enfin, on a deux formes de la tradition sur les visions et les actes des patriarches; et l'identité (ou peu s'en faut) du fond, jointe à la diversité des désignations nominales de Dieu, ne fait que mieux ressortir les doubles emplois, les incohérences, les difficultés chronologiques, les mélanges de dires hétérogènes, et les interpolations que les premiers collecteurs durent employer de boime foi, tantôt pour compléter l'instruction morale ou les récits, tantôt pour accuser entre ces derniers un accord qu'iistenaientpour implicite. Les passages interpolés donnent du travail à la critique, et lui rendent quelquefois la démarcation difficile entre les deux sortes de documents; mais, une fois reconnus, ils lui apportent de curieuses etsolides informations (2).

(1) Exemples de coalradictioo : la liguée d'Adaiu jusqu'à Léuiek par Selli Énos, Kéuau, Mahalulel, Jared, Iléooch, Matousalah; ef la même, par Kaïu, Hénoch, Irad, Méhoiijaël, Métouchaël. Que l'on identifle plusieurs uoms des lieux séries, et même ceux de Kaïu et de Ki'^uan, il reste toujours qu'on a alfaire à deux traditious dont l'une ignore Kaïn, en qualité de premier ûls d'Eve, et le nom d'Eve elle-même, et dont l'autre ne connaît pas Seth.

Pour les descendants de Noah, l'élohiste en donne la suite elle tableau; le jéhoviste s'attache aux faits légendaires, tels que la malédiction de Kanaan la construction de Babel et les fondations de Nimrod, de même que, précédemment, il donnait, au lieu de la lignée de Seth, la légende de Kaïu elles dires 8ur les inventeurs des arts.

Dans le déluge élohiste, les animaux entrent par paires dans l'arche; suivant le jéhoviste, les animaux purs et les oiseaux y entrent par septaines de couples, etc Je n'insiste pas; la lecture la plus superflcielle suffit pour faire reconnaître au moins deux récits du déluge, deux explications de sa cause matérielle et deux données fort diverses siir ce qui suit la sortie <le l'arche.

Quant aux cosmogonies, le désaccord porte sur les sujets les plus graves l'origine de la femme, le paradis et le péché.

(2) Parmi les interpolations manifestes, je citerai celle de Genèse, iv, 23-26, où le collecteur jéhoviste s'avise tout d'un coup de l'existence d'une donnée diltérente de Is sienne, savoir, celle du fils dAdam de l'élohiste, et rattache étymologiquemcnt la naissance de Seth à la légende de Kaïn. J'aurai bientôt à revenir sur le verset 26, qui intéresse les origines jéhovistes. Au reste, il faut savoir que le jéhovisme intervient souvent pour expliquer les noms propres par des jeux de mots, comme au chap. v, 29, à propos de de la naissauce de Noah.

Je citerai encore comme interpolé le dire sur Nimrod et Assour, dont j'ai

L'ÉLOeiSMK ET LE JKOOVISME

A mesure qu'on avance dans la lecture de la Gem-se, et à plus forle raison des livres suivants, on voit diminuer l'importance de la scission entre les deux ordres de documents. Elle est d'abord aussi tranchée que possible, et les mélanges, les remaniements, les interpola lions n'ont pu l'allénuer aux yeux de la critique une fois avertie. A partir de l'histoire d'Abram, lenchevèl rement au^rmente, mais en même temps la difïérence des traditions, quant au fond, est très diminuée. La nationalité morale des Beni-Israël est alors formée. Depuis V Exode, enfin, les documents jéhovistes deviennent dominants, même exclusifs, comme cela doit être, et quoi qu'en disent plusieurs exégètes, qui, au lieu de se borner à l'éfude et au classement des fraj;menls tels qu'ils sont, veulent à toute force les considérer dans de véritables livres élohistes ou jéhovistes, antérieurs à la rédaction actuelle du Pentaleugue, livres dont ils peuvent prouver loutau plus l'existence, mais dont ils ne sauraient fixer que vai^uement ou arbitrairement l'époque, lecontenuet les caractères moraux ou littéraires. En tout cas, l 'exégèse ne me semble pas en être venu au point de restituer géographiquement et chronologiquement, avec cerillude, des livres homogènes capables de prendre la place des compilations que nous possédons. L'érudit et l'historien peuvent continuer la recherche, essayer les hypothèses; mais pour le philosophe, la considération des documents en eux-mêmes, comme qu'ils se trouvent assemblés, suffit, et leur division basée sur les caractères internes est pour lui la plus impoi tante.

L'emploi des dominations divines peut donc redevenir, à notre point de vue, la base de la distinction des fragments des deux espèces, comme elle l'était pour Astruc et pour ses premiers continuateurs en Allemagne (1). Seulement, il faut faire usage des autres caractères

parlé ailleurs. Uoe fois qu'on a enlevé ce passage, antique assurémeut, mais jéhovisle, tout le chap. x appartient visibleineut à l'élohiame.aufiuel il se rattache paria coouaissance des famiiles et la préoccupation éttinologiqoe. Enfin, je cilerai comrae exemple de remanieiueat. entre beHucoup d'autres, les deux premiers versets du chap. xvii. A cet endroit, un court morceau jéhovisle a été mis en tête du récit d'une vision d'Abram, vision tout élohisle d'ailleurs, et dont le début aura disparu pour une raison que nous iguorous.

(I) Voir le livre encore très intéressant d'A»lruc, Conjectures sur la Genhe, 1753. Voir aussi Michel Nicolas, Etudes critiques sur la Bifjie, et l.'s articles de A. Stap et de Neirtzer sur les travaux exégétiques de l'Allemagne, dans la collection de la Revue germanique. — Le dernier état de la critique biblique eu France esta prendre aujourd'hui dans la Bihjle df Keuss et dans l'Histoire du peuple d'Israël de Renan, ouvrage où les résultats les plus sérieux des étuJes exégï-tiques de l'Allemagne sont rais à profit et où sont évitées tes exa;/ératious d'une méthode qui t'-ndrait à faire passer l'histoire d»: la haute antiquité pour de la pure mythologie. Ceci soit dit avec toutes réserves sur la tendance de l'auteur en d'autres points importants et sur

DE l'origine et DU CARACTÈRE DU JIÎHOVLSME 461

pour rendre à sa série tel document élohiste où ne figure aucun nom divm, et tel autre dans lequel un remaniement a introduit le nom de Jéhovah. Il faut observer aussi que le nom d'Élohim, ancien traditionnel, jamais proscrit, a dû être employé naturellement par un jéhovisle en bien des occasions. En procédant de cette manière, en regardant comme accessoire et beaucoup plus incertaine la restitution des compilations partielles antérieures à celle des livres actuels du Pentateuque, et la détermination de leurs époques, en faisant enfin le sim de travail d'achever ce qu'Astruc aurait fait plus hardiment s'il s'était senti plus libre, la classification des fragments très sensiblement divers par la pensée ou par l'expression, on se conservera cet avantage de laisser toute leur valeur, toute leur antiquité à des morceaux dont l'intérêt ne manque pas de s'amoindrir quand on les envisage dans les liores o(i ils ont pu prendre place depuis l'établissement d'Israël.

Le fait qui domine toute la question de l'origine des mots et des idées jéhovistes est le parallélisme de l'emploi des deux langages dans les légendes patriarcales, d'ailleurs analogues, et sa continuation à travers toute la littérature hébraïque, où la même pièce se rencontre quelquefois sous l'une et l'autre formes (comp. par ex. les Ps. xiv et LUI). On croit sortir d'embarras et pouvoir rattacher tout simplement le jehovisme à Moïse en citant un passage de V£xode{n, ii et 3) • « Elohim parla à Moïse et lui dit : Je suis Jéhovah. J'apparus à Abraham, a Isaac et à Jacob, comme El Schaddaï; sous mon nom de Jéhovah, je ne leur ai pas été connu. » Mais, d'un autre côté, on lit dans la fyenese, et dans un passage jéhovisle (iv, 26) : « Il naquit à Seth un fils qu'il nomma Éuos; alors on commença à nommer du nom de Jéhovah, » ce qui fait remonter le jehovisme à un temps immémorial, tout en posant le fait d'une origine pour cette forme de religion. Le fragment très court où ceci se trouve (versets 25 et 26) a toute la physionomie d'un dire antique. II est aisé de l'expliquer par un essai tel quel, fait au moment de la rencontre de deux tribus, pour concilier la légende des commencements kaïniquesdel humanité, apportée par l'une, avec la généalogie fondée sur Selh et Éuos, admise chez l'autre. On pourrait soupçonner, chez la première de ces tribus, l'existence d'une tradition vague qui aurait permis de mettre en rapport le nom dÉnos avec l'introduction du nom divin de Jéhovah, car c'est ainsi que se passent souvent les choses en matière d'histoire primitive(l). Mais quoi qu'il en soit, il ne me paraît pas facile d'ac-

ditfôrentes décisions exégétiques toujours coutestables. Sur l'esprit de Renan voyez plus bas c. xxvur.

(1) Parmi les trois Énos, différents par l'orthographe seulement, et dont deux se trouvent dans la lignée de Seth, un dans celle de Kaïn. il y a le grand

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