DE L ORIGINE ET DU CARACTERE DU JEHOVISME
corder moins d'autorité à co dire naïf qu'au passajj^e d'un écrivain mosaïsteporté à s'exagérer la nouveaulédela révélation faite à Moïse.
En supposait le jéhovisme antérieur à Moïse, on s'expliqu'; sans peine que telle tribu abrahamite nen ait point fait remonter plus haut l'oiigine, si, demeurée purement élohiste jusqu'à ce niomeiit, elle ne s'est trouvée entraînée au culte de Jalivéh qu'à la faveur du mouvement général d'Israël au temps de la sortie d'I^>!.'ypte.
Ces discussions de textes ne conduisent pas à d'aussi fortes probabilités que peut en fournir l'étude interne du sujet. Quand je vois, en effet, la forme jéhoviste appartenir à plusieurs des léjçendes d'Abram et f'e Jacob, et à presque toutes celles «rif;aac ; quand je remarque l'existence parallèle de récits plus ou moins semblables, «lilTérents surtout enceque les uns sontélohistes et les aufiesjévohistes; quand l'examen de ces récits me démontre que les derniers sont originaux comme les premiers, et ne résultent pas du simple fait de ces remaniements avec interpolation que l'antiquité déguisait toujours si mal, ou plutôt ne cherchait pas même à déguiser ; (juand je réllécliis, enlin, que les hommes auxquels est due la forme atïectëe par les légendes de chaque espèce, dans des compositions orales d'abord, édites plus tard, rattachaient leurs traditions religieuses à des patrianbos leurs ancêtres, il m'est bien difOcile de ne pas conclure que là où s'est produite une double mise en u'uvre, c'est qu'une double tradition existait véritablement, et que ces patriarches en sont les points initiaux.
Autrement, il faut croire ou que les légendes des patriarches n'ont aucun fondement historique, ou que les descendants de ces personnages avaient perdu leur tradition au point de leur prêter à volonté les cultes qu'ils avaient eux-mêmes, et dont on ne sait plus alors où chercher les initiateurs. Tout ce travail légendaire si sobre, si empreint du sentiment de !a réalité, étranger à la mythologie naturaliste, plein de faits et de dates en partie ouverts à nos vérifications, sans autres éléments merveilleux que ceux qu'expliquent, d'une part, la disposition de l'âme aux visions et aux révélations, de l'autre, la lendance à remplir les lacunes de la mémoire à l'ai. le de la réunion de plusieurs vies et de plusieurs aventures sur la tète d un seul personnage, tout ceh» se serait construit, systématiquement ou spontanément, à vide; et c'est dans le temps où les Israélites nourrissaient leur imagination des miracles extravagants de la sortie d'Egypte et de
patriarche de la tniditioQ éloljiste, celui qui marcha avec Elohim et qxx'Élohim enleva. Si une tiypotlièBe gratuite était quoique ctiose, ou pourrait croire que l'auteur du v. 26 pt usait à llénoch et se lais-sait tenter par la siaiilitude de» noms, lorsqu'il rapportait au temps A'Ènos le commencement de la vraie piété ou da nieUleur culte.
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la traversée du désert, c'est peut-être plus tard encore qu'ils auraient su trouver ces accents de la vie primitive, atteindre ces notions de l'état religieux le plus libre et le plus simple, inventer de ces mo'ls où l'antiquité sans mélange respire, et peindre le tableau, dans un âge reculé, d'un pays dont ils allaient rester éloignés et isolés pendant de longs siècles ! Les livres des Juges et des Rois produisent- ils sur nous, à la lecture de leurs parties légendaires — et je parle de celles qui nous offrent des tableaux de la vie la moins civilisée, — une impression du même genre que les récits des visions d'un Abraham ou d'un Jacob, ou que certaines de leurs aventures? Il ne s'agit peut-être là que d'une appréciation esthétique, mais pour moi elle est morale aussi, et non douteuse.
Le jéhovisme remonte donc, au même titre que l'élohisme, aux origines religieuses du peuple hébreu, c'est-à-dire aux grands patriarches de la tradition, ou plus haut qu'eux encore, notre ignorance seule nous obligeant de nous arrêter là. Mais je distinguerai dans le jéhovisme deux éléments qu'il est essentiel de ne pas confondre, dont l'ancienneté peut n'être pas à beaucoup près la même, et dont les provenances surtout n'ont probablement rien de commun. Je mets à part, en effet, la cosmogonie, la légende de Héden et du péché originel et les légendes kaïniles. De l'autre côté je vois l'idée pure de Jéhovah, en tant que nom et forme propres de l'Élohim des Hébreux. C'est à ce dernier i oint seul que se rapportent les traditions du sacrifice de Noah à Jéhovah, et des manifestations de Jéhovah à Abraham et à ses fils, et du vœu de Jacob à Jéhovah, des autels de Jéhovah dressés à Mamré et à Beer-Séba, de la pierre de Beth-EI, etc. ; et rien ne rappelle ni ne permet de se rappeler, dans ces simpleset brèves mentions de croyances naïves et de cultes élémentaires, la construction qu'un esprit relativement compliqué et déjà tourmenté dut joindre au jéhovisme primitif, pour s'expliquer les commencements de l'homme, du u a\ et de la société.
Nous retrouverons, dans une autre période de l'histoire de la religion, la cosmogonie, et les légendes en quelque sorte philosophiques qui y sont adhérentes. Mais, puisqu'il s'agit maintenant des origines, je remarquerai que de tout ce que j'ai dit des Sémites primitifs, il résulte l'impossibilité de leur attribuer, d'attribuer au moins aux nomades, la composition spontanée de cette partie développée et profonde du jéhovisme. D'ailleurs le fait seul de l'oubli où tomba parmi eux la doctrine dont nous parlons prouve assez qu'elle avait ses racines ailleurs. On a vu aussi quel lien la rattache aux mythes particuliers de la famille aryo-persane. A cet égard, on peut légitimement en faire remonter certains éléments au temps du passage des Hébreux en Mésopotamie et de leurs plus anciens rapports avec les Aryens du
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Tigre et de TEuphrate. D'autre part, l'idée de l'épreuve, celle de la vie avec les Dieux, le rôle de l'animal, du Serpent, comnne tentateur, la forme légendaire de la haine fraternelle et du bon et du niuivais frère, sont autant de points qui rajipellent à bon droit l'Égypfe, quoiqu'on ne puisse encore invoquer pour ce rapprochement que des analogies fortes mais peu précises. Ce serait donc sous l'influence égyptienne que les Hébreux auraient été conduils à poser les fondements d'un jéhovisme dogmatique et cosmo^onique, bientôt avorté par l'effet de circonstances nouvelles, mais qui, à la faveur de l'écriture, survécut au temps de sa formation, et se conserva pour une autre époque et pour d'autres nations.
Mais le caractère propre du jéhovisme, qui devint par un effort si grand et si prolongé la religion exclusive des Juifs, et dont l'origine mêlée remonte aux anciens patriarches, ainsi que j'ai et^s lyé de le montrer, ne dépend point de légendes quelconques ayant eu cours touchant l'humanité primitive. Il réside essentiellement dans une épuration du culte élohiste commun aux an» iens Sémites, dans une détermination plus absolue à la fois et plus exclusivement anthropomorphique de lidée d'Élohim, à la faveur de laquelle les Hébreux pouvaient se conlirmer dans l'interprétation qui leur était particulière, et se défendre des tendances des autres peuples de leur sang. L'histoire postérieure à Moïse nous montre cette idée continuant, après la réforme probablement due à ce grand prophète, à se prêter à des cultes idolâtriques. Avant cette réforme, nous voyons, dans la légende, Rachel emporter les Trrnph'nn desun père, et ces Dieux portatifs ètn?, dans la bouche de Laban et de .tacob.des Élobim [Genèse, xxxi, ill-lfô). Ce dernier nom a d'ailleurs une grande extension, comme on a pu en juger (ci dessus î; xxx). Mais il en est autrement du nom de Jahvéh, qu'il me reste à expliquer.
Jéhovah, ou Jahvéh, comme l'écrivent aujourd'hui la plupart des exégèles indépendants, -je donne ailleurs mes raisons pour garder la première de ces formes du nom, qui a une sorte de possession d'état littéraire de l'emploi, — JéliDvih vient du radical trilitère hvh (quelquefois hjh)^ qui signifie êtn- et vivre et semble lire, par une frappante onomatopée, du bruit de la respiration. Le quadrilitère^AuA est un futur absolu ancien, pris substantivement, comme le permet l'hébreu, exprimant à la fois l'existence actuelle et l'existence étendue à tous les temps. Un passage célèbre rend, avec une autre forme du futur, cette même idée, étrange seulement pour nos habitudes de langage, et qui confirmerait au besoin l'étymologie précédente. C'est celui où Moïse demande à l'Élohim d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, parlant à lui du milieu du buisson de feu, à Horeb, de quel nom il devra le nommer aux Israélites, quand ceux-ci, étonnés de sa mission, s'in-
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formeront du nom de cet Êlohimde leurs pères. Dis, répond Élobim ou Jehovah, car le même chapitre fait usage des deux noms dis • « Je SUIS celui qui suis.... Tu diras aux Beni>Israël : « Je suis m''a en- « voyé à vous [Exode, m, 14). » Ici le futur akjh [Éhéjéli avec les voyelles) reproduit la signification du nom divin sous une forme moins antique (1).
Le nom sacré de Jéhovah fut donc introduit certainement, et put 1 être a plusieurs moments et à plusieurs reprises, non pour remplacer l'Idée de la Force ou des Forces, Élohim, mais pour la spécifier et la conserver pure, en la déterminant comme une existence personnelle unique, indéfectible, protectrice des Hébreux. On s'explique ainsi que le premier de ces noms ait paru tantôt seul, tantôt joint à celui d Elohim, et que ce dernier ait été à volonté changé ou maintenu dans certaines expressions composées, telles que Élohim Tsébaoth et Jéhovah Tsébaoth. Ce mot Tsébaotk [armée, ordre, collection), appliqué longtemps à V Armée des deux, c'est-à-dire au soleil a la lune et aux étoiles, et tardivement à V Armée des anges, quand vint l'angélogie, était de ceux que l'idée générale d'Élohim, avant le jéhovisme, devait naturellement tourner au polythéisme et à l'adoration des êtres naturels. C'est ce qui arriva à Babylone sur le fondement de conceptions analogues (2).
La seule trace bien sensible que les documents anciens nous présentent d'un sens polythéiste d'Élohim est dans la légende fameuse qui sert de prélude à la version jéhoviste du déluge [Genèse, vi, 1-4) ; « Lorsque Adam commença à se multiplier sur la terre, et que des fdles lui naquirent, les fils d'Élehim virent que les filles d'Adam étaient belles, et ils s'en choisirent pour femmes, et Jéhovah dit : Mon esprit ne combattra pas toujours avec Adam.... Les géants (néphilim) furent sur la terre, en ces jours et depuis que les fils d'Élohim s'approchèrent des filles d'Adam et leur engendrèrent. Ceux-ci sont les héros (ghiborim),de toute antiquité hommes de renom. » Malheureusement ce passagen'estéclairci par aucun autre du même genre. Mais en le considérant en lui-même, on ne saurait lui refuser cette signification naturelle : que des êtres puissants et surhumains existaient, puisqu'une race d'Élohim est opposée à la race d'Adam, habitant
(1) Celle étyniologie du nom de Jétiovali est loin d'être aussi uuanimemeut acceptée des critiques que sa prouonciation : Jahvé, à laquelle ils penseut qu'on doit se fixer, au lieu de l'aucieu Jéhovah; et, duu autre côté, ils couservent des doutes sur l'époque réelle cà laquelle appartient le fameux passage de V Exode Toutefois je trouve eo faveur de Tétymologie enquestioudes autorités sérieuses' avec des variantes d'interprétations dans le détail seulement, et, contre elle* des négations dont le motif est pris de considérations tout autres que philologiques. *^
[-1) Voir Genèse, ii, 1 ; beutéronomc, iv, 19; Èscùe, xxiv, :il.
INTRODDCTION. gy
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Vadama, la terre; que les iimriaijes mixtes causèrent la corruption humaine, ou du moins l'aggravèrent; que, par suite de ces mariages, il y eut ou continua d'y avoir des géants dans le monde, et que, enfin, la déviation morale de l'homme fui signalée par l'apparition des héros, c'esl-à-dire de ces natures ennemies du respect et des senti ments pieux, mais dont la mémoire s'impose à la postérité par le déploiement de la force et l'étalage des vices. Le côté éthique de la légende n'offre rien que de clair et de conforme aux tendances des Hébreux, à leur attitude en face des anciennes civilisations de l'Asie. Mais le côté mythologique réclame une explication. La meilleure sera celle qui se fondera sur ce même fait d'antagonisme, en y faisant seulement la part d'une certaine accession de l'esprit des nomades aux fables polythéistes des autres peuples.
Deux interprétations ont eu cours autrefois. D'après l'une, les iils d'Élohim ne désigneraient que les puissants du monde, et leurs mariages .-eraienl de simples mésalliances. Une aussi froide hypothèse détruit les proportions de la légende et ne rend compte ni de la différence de nature des races, nettement exprimée pourtant, ni des graves conséquences physiques et morales de leur mélange. Et on remédie faiblement à ce défaut en supposant arbitrairement pour les filles d'Adam celles de Kaïn, pour les fils d'Élohim ceux de Selh. D'ailleurs, ces deux lignées ne sont opposées nulle part et ne sauraient l'être, car elles n'appartiennent point à une seule et même tradition, Kaïn n'étant point nommé dans les fragments élohistes, et Seth ne figurant que par un passage interpolé dans les jéhovistes. L'autre interprétation que j'ai à rappeler est mythologique, et, en cela du moins, préférable. Les fils d'Élohim seraient des anges déchus mariés à des mortelles. Ce sens parut naturel aux Juifs, après l'exil, et aux premiers chrétiens; il se trouve développé dans les livres apocryphes et indiqué dans les lettres apostoliques (l). Mais la démonologie, sur laquelle il repose, était étrangère aux anciens Hébreux : aucun point n'est plus avéré pour la critique.
C'est dans l'antiquité sémitique et à la fois dans l'antiquité aryenne, c'est dans une communication des races, antérieure à l'histoire, supposable cependant sur des inductions légitimes, qu'il faut chercher probablement la signification des Beni-Élohim. Nous avons remaïqué déjà le rapport du Kronos des Pélasges avec le Bel de Babylone. Les Titans de la mythologie grecque (et nous savons que Japhet, l'un d'eux, se retrouve parmi les fils de Noah et les pères du genre humain des Hébreux) étaient des forces anthropomorphisées, forces cosmiques, terrestres, humaines et intellectuelles aussi. Fils du Ciel,
(1) Voir Tl Ep. pHtt:, n, 4; Ep. Jud., ti, et le Livre d'Hénoch.
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astres et mouvements célestes, puissances volcaniques, inventeurs des arts, ancêtres des hommes, toutes ces qualités étaient rassemblées chez les Ouranides. Il est également certain que le concept du divin a Babylone, portait sur les grands êtres matériels du cosmos et sur les premiers révélateurs des arts et des sciences, auxquels il faut joindre ic. les fon.iateurs d'empires, les dominateurs, les forts de la terre; et que les générations humaines se rattachaient, dans Je même ordre d idées, à des dynasties divines. Ainsi, les radicaux sémitiques SI voisins les uns des autres ; alh, bhgl, hlh, hgU dont j'ai rendu compte, et qui signifient force, maîtrise, antiquité, hauteur, désignaient en s'appliquant aux Dieux, des notions en grande partie semblables a celles qui constituèrent les Titans. Quelle que soit celle de ces racines qu'on préfère, pour servir à la traduction, peut-être un peu libre, que les Hébreux firent de ces êtres mythologiques pour les adapter à leur langage, les Beni-Élohim ne représentent pas moins les rejetons hommes-Dieux de la divinité babylonienne, et quelque chose d'analogue aux fils d'Ouranos ou aux fils de Kronos. (Ces derniers figurent dans la mythologie hellénique comme les produits d une seconde évolution où reparaissent les principaux traits de la première.)
La révolte et la chute des Titans sont des mythes de la plus haute antiquité grecque, et dont l'origine aryenne est connue. La lutte des nuages contre la lumière dans le Rigvéda, la titanomachie plus anthropomorphique d'Hésiode et la punition des puissances rebelles admise dans les chants homériques, l'insurrection originelle d'Ahriman et la condamnation des Dews, dans le mazdéisme, enfin les excès des géants antédiluviens de la Genèse, et même l'entreprise impie des hommes de Babel, ne font que répéter une seule idée primitive, variée selon l'intelligence et la moralité des peuples. En lisant certaines légendes, à la vérité tardives et altérées, comme les rapportent des collecteurs de traditions sémitiques (1), il est difficile de ne pas croire que l'Asie occidentale polythéiste avait dans la haute antiquité ses fables particulières de ce genre. Nous ignorons quel degré de ressemblance elles pouvaient offrir avec les mythes mazdéens ou avec ceux que les poètes grecs ont mis en œuvre; mais elles avaient pour sujet des combats livrés entre les puissances humano-divines sorties des forces premières, leur révolte contre celles-ci, leur défaite et leur dispersion. L'Egypte, à son tour, nous ne savons malheureusement pas bien encore à dater de quelle époque, mais enfin Tanti-
u atlion éd. Oreili, p. 24 et suiv. - Voir aussi Volney, Recherches nouvelles sur l histoire ancienne, 1. 1, chai., xin, pour les citatiou», uou pour l'usage véritableoieut absurde qu'il en fait en adoptant la mythologie de Dupais
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quilé égyptienne nous apporte son dogme des Fils de la défection et de la victoire du Seigneur suprèiw. Il faut tenir compte de ce que les données du problème du mal dans le mon.le et les éléments généraux du sentiment religieux ont dû suggérer d'idées communes aux hommes des races les plus différentes. Mais il ne faut pas non plus oublier que l'existence des mythes dont nous nous occupons nous amène ici à un lieu et à un temps où plusieurs de ces races ont dû être en communication plus ou moins prolongée.
Si nous ne pouvons plus guère déterminer la forme phénicienne ou babylonienne de la Révolte, on voit que nous en avons une forme hébraïque, imparfaitement adoptée et développée, dans la légende jéhoviste de Babel et dans le prélude jéhoviste de la légende du déluge. Ces deux documents témoignent d'une double inspiration chez les Hébreux : sentiment de haine et d'horreur, trop motivé sans doute, en face de la civili^^alion matérielle dune partie du monde élohiste; acceptation partielle des données mythologiques et polythéistes qui nous sont parvenues, transformées d'une autre façon, dans les Ouranides et les Kronides, ces Beni-Élohim de la Grèce. Les Hébreux, plus francs anthropomorphistes que les Grecs, ont attribué à de simples mortels la tentative impie de la tour de Babylone, tandis que la version hellénique du même concept met en jeu des géants qui entassent des montagnes pour atteindre le ciel, et que les Sémites des branches civilisées se servaient probablement pour le même objet de ces êtres hybrides et monstrueux qui figurent dans leurs cosmogonies. Les géants se retrouvent dans les légendes des nomades, mais là leur place est avant le déluge. Ils sont encore des hommes, au moins sont- ils engendrés par les (illes d'Adam; mais leurs pères sont les Beni-Élohim, c'est-à-dire les fils des Forts, extérieurs à l'humanité, peut-être les Dieux de certains autres peuples, les Démons des traditions qui s'établiront plus tard lorsqu'une couche nouvelle de mythologie sera déposée chez les Juifs transportés à Babylone. Les rejetons de ces mariages impies ont fourni aux anciens jéhovistes, comme au rédacteur du Livre d Hénock bien des siècles après, l'explication de l'origine des sciences, des arts, du luxe et de la guerre dans l'humanité, et en un mot des causes du déluge.
Le jéhovisine suit en cela sa tendance ordinaire à lier les idées de la civilisation et du mal, et à ne point se renfermer dans la sphère humaine. C'est ainsi qu'il compose la légende de Kaïn, en rapport immédiat avec Jéhovah ; qu'd présente Kaïn, impuni, non pardonné, après son crime, comme fondateur de la première ville, et ses descendants Joubal et Toubal comme les premiers artistes et les premiers ouvriers; et c'est lui qui, cherchant une racine du péché plus profonde que le premier fratricide, a raconté la letilation par leSerpentde la mwre
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des humains. L'élohisme, au contraire, rapporte simplement les générations d'Adam par Seth, et se borne à mentionner la corruption humaine avant le déluge comme un fait naturel imputable à l'homme {Genèse, v, 1-28, 31-32; vi, 9-12). Cette dernière forme du travail légendaire peut appartenir à des tribus d'un esprit plus primitif et moins troublé par certains spectacles. L'autre peut provenir de familles qui adoptaient le nom de Jéhovah et se séparaient de l'élohisme, parce qu'elles avaient sous les yeux des cultes élohistes corrompus! Une scission formelle entre Hébreux aurait pu naître de ces circonstances; mais elle ne s'accomplit pas, et nous venons d'examiner les seuls signes qui en subsistent encore. Plus tard les deux traditions se rejoignirent, parce que les croyances étaient au fond les mêmes.
Mais si ces considérations sont justes, nous avons là une sérieuse indication de l'antiquité du jéhovisme. En effet la situation historique où nous trouvons les motifs originels de l'adoption du nom et du culte de Jéhovah peut remonter jusqu'au temps de la fondation de l'empire chaldéen (vers l'an 2000) et se prolonger durant toute la période du parcours des tribus sémitiques nomades dans les contrées imparfaitement soumises à la domination des empires où nous savons que se sont rencontrées dans l'antiquité tant de races et de langues diverses. Et si nous remarquons de plus que le jéhovisme, après Moïse, devint la forme la plus sobre de la religion des Israélites, ce que précisément avait été l'élohisme ancien, tandis que le jéhovisme ancien avait élaboré des dogmes véritables qui tombèrent ensuite dans l'oubli, il est difficile de ne pas conclure que ce dernier était antérieur à la réforme mosaïque (1).
Je réunirai maintenant les deux oidres de documents, si semblables en général pour tout ce qui intéresse la conscience religieuse, et je tâcherai de distinguer les croyances primitives des Hébreux. Ln première de toutes concerne la création et la domination du monde par l'être anthropomorphe appelé Élohim ou Jéhovah. Nous retrouverons ailleurs les idées réfléchies de cosmogonie sous leur double élaboration. Bornons-nous à en extraire le sentiment et l'inspiration communes.
Élohim fait, ou fait être par sa parole, la lumière, les cieux, la lene et leurs armées; il fait Adam; il le fait à sa ressemblance; il les fait
(1) La critique va aujourd'hui plus loiu liaus la réaction contre le syslèmo qui donnait pour origine au cuite de Jéhovah la révélation mosaïque, et certains auteurs voudraient faire remouler ce culte plus haut même que l'élohisme, au sein dune tribu sémitique donnée. Aussi haut, la portée des afn ments peut y aller; plus haut, c'est di'flcile, en présence de la générali! sémitique des idées asseniblées sous la dénomination élohiste.