LES DIELX ROIS, ARTISTES ET RÉVÉLATEURS
ment spontané ou sous l'influence égyptienne, puisque l'É-ypte imagina aussi des dynasties divines et identifia ses rois avec ses dieux; enfin selon quelle doctrine dUncarnalion est-ce, ou avec quel mode d assimilation moins profonde, que les titres divins se donnèrent aux rois asiatiques? On n'est «uère en état de répondre à ces questions. En lui-même, et quelle qu'en soit la source, le fait s'explique assez, ou plutôt n'a pas besoin dexplication dans le domaine de l'instinct. Nous ii?norons seulement si un dogme positif d'apothéose se joignit, dans l'Assyrie, aux adorations des masses, à l'enivrement ou a la raison d État des rois. Un instinct semblable, et plus facile à justifier, conduisit les peuples sémitiques, aussi bien que d'autres races, à diviniser les inventeurs des arts et des sciences.
La disposition à considérer toute pensée nouvelle, toute initiation de l'ordre matériel on moral, si l'importance en est assez grande, comme la révélation d'un dieu, sans être particulière aux Sémites, car elle est religieuse généralement parlant, occupe chez eux une très grande place. Dans l'ordre moral, les révélations faites aux patriarches se continuent dans la révélation mosaïque, puis dans les inspirations des nabiimqui rapportent ce que Jéhovah leur a dit et ordonné de dire. Le rôle de l'homme en tant que conscience individuelle organe de la volonté divine va grandissant, et conduit au messianisme. Nous devon- reconnaître là un trait capital du développement des croyances, qui, d'abord spontanées et populaires, deviennent élaborées et dogmatiques, el subissent enfin des transformations, éprouvent des révolulions par l'effet de puissantes initiatives individuelles. En dehors du sémitisme, raboutissemenl des doctrines brahmaniques à la révélation de Bouddha (événement réel qui faisait suite aux révélations imaginaires du vichnouisme et du sivaïsrne) est l'exemple capital de cette marche des idées religieuses. En Egypte, le symbole d'Osiris incarné et sauveur, et. au sein du syncrétisme gréco-romuin, les mythes ou légentles de Dionysos et d'Héraclès préparèrent une semblable issue, dont la direction ne fut que détournée. Dans le sémitisme monothéiste, la révélation dont le prophélisme et le messianisme avaient posé les précédents ne trouva pas un terrain favorable, lespritde cette révélation ne répondant pas aux vues réelles du peuple d'Israël, et ce fut le monde pûen qui, tout en maintenant l'unité de Dieu, exigea la divinisation du révélateur sous un mode contradictoire que tant de siècles depuis ont vainement travaillé à déterminer intelligiblement. Enfin le sémitisme polythéiste, dont nous nous occupons dans ce moment, a, dès les temps les plus anciens où nous puissions remonter, éprouvé le besoin de mettre ses doctrines sous le patronage divin de grands initiateurs.
Il était naturel, en effet, que l'initiation aux sciences et aux arts
LES DIEUX KABIRES
donnât lieu à des concepts de divinité, selon ce que chaque peuple attachait de valeur à tel ou tel développement de l'esprit, et s'en imprimait l'imagination. De même que l'Inde eut son révélateur de la parole, et de la doctrine liée à la parole : à savoir Brahma luimême et le divin compilateur Vyasa; que la Chine, plus réfractaire aux idées de ce genre, consacra des commentaires sans fin aux énigmes de sa plus ancienne écriture, et s'exerça sans vocation à la mythologie, sur la personne du vieil empereur qu'on disait les avoir tracées ; et que l'Egypte adora, dans le dieu Taout, l'inventeur des premiers caractères et de tous les arts libéraux, et dans le dieu Ptah le génie des constructions et des œuvres qui emploient le feu, ainsi les Sémites, ou spontanément ou par suite d'une importation chamitique, attribuèrent leurs civilisations à des dieux éducateurs. Les Phéniciens, proches voisins de l'Egypte, purent lui emprunter Taout.
Maislesorigineschaldéennes nous offrent une conception originale celle d'un dieu ichthyomorphe personnifiant le principe de l'intelligence et de l'invention. Ce dieu, passé avec un autre nom dans la cosmogonie babylonienne, se retrouve sous la forme du révélateur moitié homme, moitié poisson, qui, sorti de la mer à l'époque des générations hybrides par lesquelles commence une création encore mal assurée de ses œuvres, enseigne les arts aux habitants des bouches de l'Euphrate, pendant la durée d'une longue période cosmique.
Les Dieux-poissons se retrouvent sous d'autres noms, Dagon, Dercéto, Sémiramis quelquefois, à ce qu'il semble, et probablement avec des attributs pareils, dans diverses contrées sémitiques. A ces attributs intellectuels se mêlait peut-être quelque chose de la brutalité des races dont les dieux souverains joignaient au caractère constructeur et civilisateur la puissance destructive^ et ne pouvaient être apaisés que par d'horribles sacrifices. La monstruosité des images est un signe accusateur des caractères qu'elles symbolisent. Mais cette observation ne doit pas s'appliquer universellement. Par exemple, la déesse syrienne Dercélo, la même que Sémiramis et analogue à l'Aphrodite grecque, paraît avoir représenté le produit gracieux de l'eau créatrice, entre tant de monstres que la mer enfante ou que la superstition lui prête. L'élément humide où naît cette divinité la met en contact avec les poissons ses congénères. Un autre animal, habitant de l'air cette fois, devient aussi son symbole : c'est la colombe, que désigne le nom même de Sémiramis (Samourammit). Et la colombe n'est pas seulement l'oiseau des amours, elle est l'emblème de la tendre maternité. Elle s'élève, dans une sorte d'abstraction symbolique, jusqu'à personnifier l'esprit créateur, non seulement en Syrie, mais même chez les Hébreux, dont la tradition donne cette forme au
LES niFL'X KABIRES
fioah-Elohim, fouit\e divin planant ou couvant t^ur les eaux (1). Le rôle de l'oiseau mystique s'est prolongé, comme on sait, dans toute la durée de l'évolution du sémitisme.
Les forces primitivement sorties des eaux, les amphibies révélateurs, éducateurs des hommes selon la cosmo},^onie babylonienne, ne sont probablement pas sans rapport avec les Kabires, divinités antiques et fameuses de la Phénicie. Ces dernières nous sont mal connues. Leur identification, peut-être leur parenté réelle avec les Kabires des mystères {irecs de îSamothrare, apportent peu de lumière, et facilitent d'autant les systèmes. Mais leur nom de Gahirim est incontestablement sémitique, quoique pouvant bien s'être rencontré avec un radical grec d'un sens différent, et sitçnifie les Forts. Les points d'antiquité la plus certaine qui les concernent sont, d'abord, leur caractère de dieux marins et protecteurs de l'art maiitime, car leurs images ^notesques ornaient la proue des navires phénicien?; ; ensuite leurs attributs d'ouvriers et de héros, gravés sur les monnaies : l'enclume, le marteau, la massue ; erifin leur titre d'inventeurs, suivant la tradition visiblement conservée dans les cosmogonies de Sanchoniathon. La navigation et la médecine leur sont rapportées expressément ; on peut y ajouter les lettres et l'office de scribe, puisque Taout, donné à cet égard comme leur chef, est un dieu empru'ité à rÉjiypte, moins ancien qu'eux en Phénicie. Maintenant, si l'on réfléchit à l'unité de race des Sémites et au séjour primitif de la branche phénicienne sur les riva^res du golle d'Oman, il sera difficile de ne pis reconnaître une affinité de conce|ilion, si ce n'est une identité originaire entre les dieux instructeurs babyloniens et los Kabires.
Les Kabires sont fils de Sydyk [h' Jnxte'^y et au nombre de sept. Un dernier frère est Aehmoun (le Huitième)^ Esculape phénicien qui porte à la main le serpent, symbole du renouvellement des formes. Ces nombres nous conduisent au rapprochement, d'ailleurs avéré, entre les puissances kabiriques, c'est-à-dire maritimes et terrestres, et les dieux astraux des chaldéo-habyloniens. On identifia, à une époque inconnue, les Kabires avec le soleil, la lune et les cinq planètes. BaaI-Melcarth, l Hercule solaire phénicien, semble avoir été l'un d'eux; nous connaissons par Sanchoniathon une Ast.iroth-Kéhira; et il paraît assez croyable que le huitième dieu, Aehmoun, fils de cette étoile polaire dont les Phéniciens avaient observé la stabilité dans le mouvement diurne, personuifii la huitième sphère et le principe éternel et lumineux par excellence auquel était consacré l'étage
(1) Voir Renan, Jlf<*moi'T «/'• Snnrhrtnîathon, p. 2^1, et Maiiry, Reliç'nn.'! ie ia Grèce, m. 211.