CHAPITRE XXIX
Les origines chaldéennes.
La lecture dos écritures cunéiformes est par elle-même et par ses résultats déjà acquis un fait de haute impportance pour l'histoire, quelque incertitude qui reste encore en hien des cas sur la traduction exacte de la pensée de ces vieux textes mutilés, écrits en des langues entièrement perdues, dont l'une inconnue môme dans son existence. C'est la découverte d'un nouveau peuple et d'une nouvelle religion à l'origine de l'histoire de l'Asie. Des questions jusque-là douteuses ont été tranchées : par exemple, celle des rapports, autrefois si obscurs, des prêtres appelés mages dans l'antiquité, avec ceux de la religion mazdéenne auxquels on a donné à tort le même nom. L'une des sources des doctrines et des cultes de la Babylonie et de l'Assyrie a été explorée, en même temps que les récits fabuleux sur la fondation de l'empire assyrien — sur le prétendu Ninus et la prétendue Sémiramis, — ont fait place à des annales authentiques. Enfin l'origine réelle de beaucoup d'idées, mêlées de spéculation scientifique et de misérable superstition, qui ont traversé tout le cours des âges a reçu une lumière inattendue. L'apport moral a été éclairci d'une race à laquelle jusqu'ici l'histoire était loin d'attribuer une influence aussi considérable.
Que la race touranienne, à une très haute époque, se soit étendue sur l'Asie entière, ainsi que le pensait un ancien historien d'une grande autorité, Trogue Pompée, et que les conquêtes des peuples aryens et sémitiques aient seules refoulé vers l'extrême Orient et dans les régions septentrionales, cette race qui ne laissa pas de faire, sous le nom de scythes^ de redoutables incursions, à diverses époques, dans ses domaines perdus, c'est une question encore disputée, et sur laquelle on obtiendra difficilement une pleine lumière; mais ce qu'il n'est plus possible de contester, c'est qu'un rameau détaché de cette même race a occupé et peuplé en partie laSusiane et la basse Chaldée, les bords du golfe Persique, à une époque antérieure de beaucoup à celle des empires sémitiques de Babylone et de Ninive.
La preuve de ce fait est donnée par la langue, les cultes et les monuments découverts de la région élamite et chaldéenne.
Les races et les langues ont été nombreuses et mêlées de tout temps dans la Mésopotamie et la Chaldée, pays privilégiés de la nature, analogues à l'Egypte en cela, et plus exposés que l'Egypte aux invasions des peuples du continent asiatique. Toutefois deux langues très diverses y étaient surtout en usage qui répondaient à la division principale de la population : l'une, appartenant au groupe sémitique, et que l'on nomme Vassyrien, parce qu'elle fut la langue dominante ou officielle de la Babylonie et de l'Assyrie quand il y eut un empire assyrien; l'autre, que l'on déchiffre aujourd'hui sur une partie des inscriptions en caractères cunéiformes, et qui est positivement déterminée comme touranienne. La langue parlée dans la Susiane et le « pays d'Élam » était aussi de cette dernière famille, quoique d'un autre dialecte.
Les anciens distinguaient et désignaient par les noms de Chaldéens et de Cép/iènes les deux races les plus caractérisées que, d'après les documents, on appelle aujourd'hui Accads et Soumirs, sans qu'on se soit encore bien mis d'accord, semble-t-il, sur l'application de ces dernières dénominations aux ethniques touranien, d'une part, et kouschite de l'autre; mais il est au moins certain que l'une possédait réellement la langue et l'écriture dont on a déjà traduit d'assez nombreux documents et qui diffère profondément des idiomes sémitiques et de ceux des peuples aryens. L'autre faisait partie de cette nation kouschite, si considérable par son étendue et ses œuvres antiques de civilisation matérielle, dont la place est marquée entre le monde sémitique, auquel elle appartenait par sa langue, et le monde chamitique avec lequel elle avait apparemment des affinités d'origine (1). Pour ne pas entrer ici dans des questions qui ne sont ni de ma compétence, ni entièrement éclaircies pour les historiens et les philologues, ni nécessaires enfin pour l'objet de mon étude, je prendrai la liberté d'appeler ckaldéen tout ce qui, en fait d'idées et de doctrines, est d'apport touranien primitif, dans la civilisation et les religions de Babylone et de l'Assyrie, et sémitiques les éléments propres aux populations de l'Asie antérieure, autres qu'aryennes, sans distinction de sémites et de kouschites. Il n'est pas interdit de croire, et des auteurs compétents pensent encore, que les touraniens de la basse Chaldée, dans la haute histoire, furent disciplinés par le sacerdoce d'une tribu descendue du nord, des montagnes du Kurdistan. L'opinion qu'il faut abandonner est seulement celle qui rattachait ces conquérants à la race aryenne, et que j'avais cru pouvoir
(1) Voyez ci-deasus. c. xxui, p. -12o, 529.