UNE LÉGENDE CBALDÉENNE DU DÉLUGE
l'iiadès CHALDÉEN
prise de détruire la vie et les pécheurs. L'idée de la culpabilité des hommes est exprimée, semble-t-il (1), et répétée, mais sans recevoir aucun développement qui fasse connaître l'injure dout les dieux ont à se plaindre. Sur Tordre du dieu, Kharisatra fait construire un grand navire dans lequel il enferme ses trésors, ses serviteurs, ses guerriers et des animaux de toutes les espèces. Samas fait l'inondation; Bin, Nabou, Nergal, d'autres dieux encore et des esprits mauvais s'associen t à l'œuvre de destruclion. Tout périt, les dieux eux-mêmes s'effraient, montent jusqu'au ciel d'Anou et, comme des chiens cachant leurs queues, se blottissent. Ils se lamentent sur la perte du monde. Mais après deux fois sept jours de navigation, après l'épreuve de lâcher les oiseaux : la colombe, l'hirondelle, qui reviennent, el le corbeau qui se repaît de chair morte, et ne revient pas, Kharisatra prend terre sur une montagne, offre un sacrifice et voit « la grande lumière d'Anou ». Les dieux se pressent autour de Tautel, ". l'exception de Bel. qui eût voulu qu'aucun homme ue tôt sauvé de l'abîme. Enfm Bel lui-même est amené au pardon par l'intercession de Nouah, purifie le pays et fait un pacte avec le peuple. Kharisatra et les siens sont établis, immortels, dans un lieu écarté, à l'embouchure des fleuves (2).
Les savants linguiste.^ qui ont étudié cet intéressant document y ont relevé des incohérences et des contradictions qui leur ont fait penser qu'il pourrait bien, comme cdui de la Bible, être formé d'un assemblage de lég^mdes de différentes provenances locales. Le fait capital est, d'abord, la confirmation qu'il fournit de l'existence d'un fondement réel à la tradition sémitique, susceptible de formes et d'interprétations variées; ensuite, le grand contraste entre le récit où les dieux sont repré>enlés se pressant « comme des bmcs de poissons au-dessus du sacrifice n el un autre où .-e trouvent accumulés tant de traits enfantins, mais où Jéhovah seul respire la fumée du sacrifice (légenrle jéhoviste); un autre encore, également monothéiste, où Élohim fait un pacte éternel avec Ihomme et tout ce qui a vie sur la terre (légende élohiste). Dans l'un cointne dans l'autre de ces derniers le caractère moral de la lé;;eiide est énergi<iuemerit accii^^.' au début et à la fin du récit de la ( itisliuphe.
(!) Il ne 86 pourrait guère qu'un peuple croyant â dos .ii.us quelconques n'attactiàl pas une iilé*- de punition a unts cat i-tn.;,!!,' qui vient le frapper; mais de quel genre de méfaits s'accuse-t-il lui-mèrii.-, c'e<t <e qu'il importerait de savoir.
(2) Voyez pour les fragments traduits du p^.tMih- d'izduliar, K. Lenormaut dans le« Premièrm civilisations, Le déluge et l'cp'jpre babylonienne , 11 y a maltieureaseinent Si déplorer beaucoup de lacunes, et < . itains passagea sont obscurs, de traduction incerlaiue.
Le troisième des grands dieux de l'ancienne mythologie chaldéenne est Moul-ge le Seigneur de la région souterraine. Son domaine, el celui de son épouse Nin-ge, est le lieu sans retour, le Sépulcre, le Temple des morts, par euphémie, le Te uple tout court, pays ténébreux, séjour immuable. On y entre par sept portes dont la principale est à l'occident, près d'une haute montagne dont le grand réservoir des eaux baigne les fondements, et il est divivé en sept cercles (mais ceci seulement d'après des documents d'une époque où l'astrologie babylonienne avait admis une division semblable pour le ciel). Cette division a fourni, comme on sait, trois mille ans encore après, le plan du monde de la Divine comédie.
Les esprits mauvais, particulièrement ceux qui causent les maladies, sortent, au moins en partie, de l'Hadès chaldéen, mais cette circonstance a peu d'importance ; car le partage de ces agents comme bons ou méchants semble ne dépendre d'aucun principe fixe; il n'exclut pas leurs changements d'humeur et leurs alliances. A plus forte raison, les distinctions faites entre eux ne se rattachent nullement à celle du bien et du mal moral; mais l'imagination, dans ce dualisme, est dirigée par les rapports variables de l'expérience. Le souverain de l'empiie des morts n'a donc nullement le caractère qu'ont pu lui donner des religions dont le dualisme s'établit entre les œuvres méritoires et les actes coupables, entre la récompense et le châtiment. Ce dieu est invoqué, à l'insta- des autres dieux, dans les hymnes magiques, et reçoit comme eux des titres qui impliquent souveraineté et protection. Son fils, Nin-dar, est un des plus puissants dieux protecteurs, l'ennemi essentiel et constant des ténèbres et des esprits ténébreux. L'explication de cette anomalie apparente est facile et toute physique. La mythologie chaldéenne a, de même que celle de l'Egypte, son soleil diurne et son soleil nocturne. Si le soleil descend tou^s les jours dans -e monde inférieur, tous les jours aussi il en sort triomphant; on peut même dire qu'il y a pris naissance, puisque l'imagination est libre de tirer mythlogiquement le Jour de la Nuit, comme la Nuit du Jour. En fait, le premier de ces points de vue est dominant dans les cosmogonies antiques, et il l'est redevenu dans la métaphysique évolutioniste moderne (1). Or le fils de Moul-ge, Nin-
(1) Une question que l'on se pose dans les discussions que soulèvent les tlicories de la causalité est d'expliquer pourquoi nous ne re-ardons pas la nuit comme la cause du jour, ou vice versa, malgré leur succession constante. Estil bien certain que nous ne tombions jamais dnns celte erreur ? que font les métaphysiciens de l'évolutioni^me, quand, d'un côté, ils déclarent que tout phénomène a nm caui^e antécédente, et, de l'autre, que l'inférieur a précède le supérieur : l'enveloppé, le développé ; l'homogène, le distinct : toujours la nuit avant jour?
LIIAUES rHALDEEN
L HADES CHALDEEN
dar est le soleil de nuit ; il est né dans l'abîme et il en sort pour mesurer le temps, réjçler les saisons et la vie, présider aux destinées humaines. Oud, le soleil diurne, roi et arbitre des dieux, partage ces attributions et représente le tùlé lumineux et vainqueur du même dualisme : Exemple remarquable du dédoublen.ent de la personnification, à raison de la dilïérence des fonctions ou des circonstances.
Le monde souterrain se présente encore sous un autre aspect, familier aux léiçendes des tribus touraniennes; c'est la i é^iondes métaux et le séjour des dieux des mineurs. Les métaux utiles, les métaux précieux et les gemmes ont leurs divinités spéciales, et on sait combien de superstitions s'attachent aux talismans du genre métallurgique; combien de contes merveilleux, à la recherche des trésors cachés, ou de tels autres objets rares qu'il taut ravir aux esprits qui en ont la garde, el dont la possession disputée confère des pouvoirs magiques. Nin-dar, le soleil de nuit, est le dieu principal du monde métallique. L'antique religion chaldéenne est la source de ce genre de merveillo- «i7é, comme de bien d'autres. Lesra|t[Hnts établis entre les métaux et les planètes, à Tépoque où les dieux cbaldéens devinrent les dieux astraux du culte babyloniee, se sont perpétués dans les spéculations des alchimistes, ainsi reliées à celles des astrologues. On sait les assimilations non seulement de l'or au Soleil, mais du plomb à Saturne, du cuivre à Vénus, etc. Les dieux des Latins ont pris, dans cette nomenclature, la place des dieux des Grecs, qui avaient pris celle des dieux planétaires des Babyloniens, qui avaient pr is celle des dieux chtoniens de la Ghaldée primitive; et on trouverait encore aujourd'hui, dans «erlaines rêveries sur les influences astrales, la trace des mêmes rapports imaginaires qui avaient, on ne sait plus comment, séduit les adorateurs de Moul-ge, Souverain des morts et père du Roi des métaux.
L'état des morts dans le Kur-nudé, l'enfer chaldéen, est semblable à celui que les Grecs ont imaginé dans i'Hadès. les Hébreux dans le Schéol II y a évidemment quelque chose de naturel dans cette fiction des ombres, apparences sans corporéité sérieuse, organismes sans fonctions, puissances sans acte. Gest, à vrai dire, l'idée de puissance qui se montre là, en se donnant une ombre pour subsfratum. Aussi, l'idée d'anéantissement n'y étant pas, celle de la reviviscence y peut entrer. Les morts peuvent reprendre temporairement les fonctions vitales, moyennant l'emploi de procédés convenables, être évoqués par des formules magiques, ou même ressusciter réellement par la volonté (les dieux, enfin recevoir le don d'immortalité, comme Kharisatra dans ie poème d'h-du-lmr, ou Hénoch dans la Bible (1). La
(1) On a remarqué l'ideutité de signiecation des Doms du père de Klia-
magie et la divination se développèrent chez les Ghaldéens, plus que chez aucun autre peuple de l'antiquité, dans le seus de la nécromancie . A l'époque où une certaine école philosophico-religieuse du monde grec s'appliqua à idéaliser les grandes religions du passé, dans le but de les ramener à l'unité, on alla jusqu'à dire que « selon la doctrine des mages, tous les hommes devaient ressusciter et être immortels, et toutes choses durer par l'effet de leurs prières » (1). Mais ce qui ressort des documents, quand on y cherche quelque idée générale et profonde au milieu de l'amas des superstitionsetdes traits nombreux qui dénotent l'existence d'un corps de sorciers faisant métier de l'évocation des esprits des morts el des fourberies de la ventriloquie, c'est seulement l'idée d'une boisson divine, d'une « liqueur de vie », à la disposition du Roi de Tabime, jalousement gardée, au fond du Kurmité, par une déesse chlonienne dont la puissance peut cependant être dominée par un dieu supérieur tel que Nouah(2). Ce mylhe est l'un de ceux qui se retrouvent un peu partout, et dont il y a trace dans le chapitre m de la Genèsey qui supposent un sentiment jaloux chez les dieux, et la possibilité de leur ravir le secret de l'immortalité. Mais de semblables imaginations, même quand elles sont liées, comme ici, à l'opinion de la persistance des esprits, sont encore bien éloignées de l'idée d'une résurrection ou réincarnation promise à tous les hommes. La mort, en cet ordre de croyances, est la destinée fatale et commune. Tétai permanent, définitif des mortels : non point la mort en tant qu'anéantissement, suivant le sens qui s'est établi à dater de lépoque où l'on a opposé la mort, comme un pur fait négatif et brutal, à la doctrine philosophique de l'immortalité de l'âme, mais la mort comme étal des morts; et cet état n'est pas le post inorlem nihil des épicuriens. Au reste, il est permis de croire que l'opinion primitive et naturelle, — le fait nous montre assez qu'elle fut naturelle aux Sémites, aux Grecs et à bien d'autres — est mieux
risutra, dans le poème, et du pèred'Hénoch dans la Bible. Ce rapprocbemcDt, joiQt à l'emploi, quoique si difTérent des deux parts, du nom de Nouah daos l'une et l'autre des légeudes du déluge, est bien propre à confirmer l'existence de traditions légendaires parallèle^. Le coutra-te n'eu devient que plus frappafft entre l'esprit qui s'est appliqué d'un côté et celui qui s'est appliqué de l'autre à l'interprétation de faits origiaaires communs quels qu'ils soient. Le dire relatif à Hénoch, dans la Bible, est d'une admirable sobriété, et sa signification toute morale : il marcha dans les voies de Dieu, puis il disparut, car Dieu l'avait enlevé.
(1) L'historien Théopompe dans la préface des Vies des pfiilosophes de Dio-
gène Laerce.
(2) Voyez F. Leuormaiit, La divination cfiez les Cfialdéens, p. 151 et suiv. et le fragment de la Descente d'idar aux enfers, dans les Premières civi/isafions du même auteur, p. 81 et suiv.
FUSION CtlALDÉO-BABYLONIEPfNE
rrsiuN ClIALDÎ-u-BARYLONlENNE
fondée, même physiolojfiquement. que la pure négation d'exislence, dont l'unique argument est un défaut de perception.
Au résumé, si la mythologie s'est amusée à des faldes sur le royaume des morts et sur la conquête de l'immortalité, tout le sérieux de la reliKion. chez les Chaldéens comme chez les Sémites, a concerné les biens de la vie présente, les biens malcriels, et ils ont d^Muandé à la magie les moyens de les obtenir des dieux bienfaisants et de se défendre de la violence ou des enibôhes des esprits mauvais. Leshi/mnes magiques ont fait connaître un dieu chaldéen. intéressant à cet égard, parce qu'il est le représentant, en \m sens tout matériel, d'une idée dont l'importance a été grande dans l«'s religions d'inspiration morale : le mazdéisme et le cliristianisme. C'est l'idée de méiliation. Silikmoulou-ki est le principd agent et distibiiteur des grâces; s »n nom paraît avoir pour signification celte fonction médiilrice. qu'il remplit auprès du dieu Èa, et dont même d'autres dieux dépendent, qui ne sont pas des moins grands. Il est le miséricordieux par excellence, celui qui m irche devant Éa, son fils aîné, son messager, le .lépo<itaire de ses secrets libérateurs, le maître des incantations, le -nerrier, le seigneur des batailles, celui qui porte secours contre la |-"ste, la fièvre et tous les maux possibles en aromplissant les rites qui assurent la défaite des esprits du mal (f. Les prêtres, selon toute apparence, étaient les médiateurs de ce méli.iteur et le représentaient dans les exorcisraes divers pour mettre en fuite « l'outouq mauvais, l'alal mauvais, le gigim mauvais, etc., etc., le spectre, le vampire, l'incube et le succube, etc.. etc. »
Il serait inutile i-i d'énumérer les dieux d'ordre inférieur de cette nomenclature; il est plus intéressant de se rendre compte des assimilations et des transformations d'attributs \m- lesquelles on pas^a des dieux de la Chaldée antique à ceux des euqdres de Babylone et de Ninive. La fusion, très ancienne, comme nous l'avons dit, subordonna les éléments d'origine touranienne et en paitie les altéra, sans aucun effort pour les annihiler. Les corporations locales de prêtres qui donnaient à la spéculation et aux cultes (en y joignant l'observation exacte du ciel), la direction astrologique, prirent simplement le pas sur les anciens sorciers, qui cependant continuèrent la pratique de toutes les espèces de divination en usage. L'identiticatioii des dieux anciens de la basse Chaldée, tels que Anna, Éa, Moul-ge, à ceux de Babylone et de l'Assyrie créait seulement une double terminologie, — la traduction des noms de la vieille langue touranienne en noms de langue assyrienne, c'est-à-dire sémitique, se faisant couramment
sur les tablettes d'argile qui nous sont parvenues en très grande quantité, — et on ne s'arrêtait pas aux difîerences d'attribution, eu bien des cas, des divinités, ainsi confondues. L'esprit allait à tout mêler et à tout adorer, bien plus qu'à distinguer, encore moins à opposer. Ce syncrétisme était d'ailleurs favorisé pir la commune reconnaissance des dieux patronaux des villes, et par un sentiment semblable à celui qu'éprouvent les catholiques naïfs dans leur culte de Notre-Dame et des saints, et qui fait qu'ils ne s'étonnent point que la dame d'un certain sanctuiire ne réponde pas précisément aux mêmes fonctions que la dame d'un autre, quoiqu'il n'y ait qu'une Sainte vierge au fond.
Si l'on considère l'ensemble de la tranformation, dans une sphère supérieure aux superstitions locales ou générales, qui avaient certainement peu varié, elle se définit par trois grands caractères. Laissons de côté les cosmogonies systématiquement élaborées et tout ce dogmatisme de classification régulière des dieux, cette doctrine des triades émanées les unes de autres, et toutes d'un principe commun, devant laquelle se sont extasiés les néo-platoniciens d'Alexandrie et d'Athènes jusqu'au siècle de Justinien. Tout ce travail est beaucoup moins ancien, en Asie, que ces philosophes ne l'ont cru, et ne définit nullement l'esprit et la nature de li religion chaldéo-babylonienne. Mais voici ce qu'il faut observer, si nous voulons pénétrer au fond de cet esprit :
{" L'i tendance prédominante aux personnifications et aux cultes de nature astrale; les idées d'élévation et de puissance appliquées essentiellement à la divinité, conformément à l'esprit général sémitique [i); les relations établies entre les principaux dieux de la tradition, et patrons des villes principales, et les corps célestes mobiles dont on reconnaissait les orbites, et dont on imaginait douze stations dans la zone du zodiaque ;
2° Le dualisme chaldéen^ caractérisé dans les monuments par ces lions ailés et ces taureaux ailés qui représentent les grands dieux protecteurs des contrées, des rois, de leurs palais, en acte de combattre les esprits mauvais et de leur défendre l'entrée des demeures. 11 est mar^feste que les superstitions liées au vaste spiritisme des temps les plus anciens s'étaient conservées, tout comme les rites de l'exorcisme et de la divination, auxquels s'étaient ajoutées l'observation et l'interprétation des horoscopes. La protection des dieux spécialement invoqués en faveur de la nation ou du souverain se définissait en rapport avec les dangers créés par les puissances malfaisantes Les prières et les actions de grâces qu'on lit sur les inscriptions partent constam-
iî
(l) F. Leaormant, la magie, p. 114 sq.
(l) Voyez ci-des.'ius, p. 445 sq., 492 sq.
FUSION CIIALDÉO-BABYLONIENNE
FUSION CHALDÉO-BABYLOiNIENNE
ment de cette idée, qui est également essentielle à la religion égyptienne, mais qui se présente à Babyioneet à Ninive avec uu caractère plus exclusivement lo.ttériulisle. Les noiii< (io> divinités protectrices entrent en composition dans lt;s noms des rois leurs ftivoris; les succès de ces dernieis sont les trioinjdies de leurs éponymeset ils partagent aux yeux des peuples les titres de souveraineté absolue que tout dieu r çoit de ses adorateurs ;
3° Le progrès de la doctrine panthéiste, et l'importance acquise par le culte de la tirande Déesse ({ui en est le principal symbole. Le plus grand nombre des divinités féminines de toiile origine et de tous attributs, qu'elles soient terreshvs, maritimes, astial.s, <»■ n ncontrent dans une signification commune de la Nature génératrice femelle, et représentent, sous des noms v.niésfle lieu en lieu : Anat, Nana, Biht, Goula, Sala, Zarpanit, etc., etc., un seul et mèuie cojicept auquel s'oppose le concept de la divinité fécondante, au.v former également multiples et le plus souvent solaires sous différents noms.
L'idée de primauté mystérieuse el piofonde, liée à l'idée générale de divinité, laquelle ne va guèie sans un sentiment vague d'unité, se conserve dans le El ou Ilou sémitique, regardé comme le même que Anou, traduction assyrienne de l'An ou Anna des Ghaldéens. Mais le culte de ce dieu presque abstrait n'admet guère de figuration ni de temples. Le Kronos des Giecs, auquel il fut assimilé comme Ancien des dieux, était à peu près dans le UK-me cas. On peut rapprocher de la notion qu'il représente à ce point d- vue les dénominations divines de Oulom et Eschmoun, en Phéni ie, de Holal, en Arabie, et autres semblables qui répondent à l.lvrn ou Sœculi'm d une certaine mythologie pliilosophique. Le j^iand dieu nalional de Ninive, As.sour, éponyme de l'Assyrie, porte au plus liaul degré le caractère de dieu protecteur et de dieu combattant; on pourrait, si ce n'était cela, le rattacher à l'idée de la divinité première et souveraine; car il a le litre de roi, quelquefois de père des dieux, il n'a dans la nature ou dans les éléments aucune afiectation, points d'attributs f.aiticuliers, point de temples en Assyrie qui lui soient consacrés spécialement, et les monuments ne le représentent que sous ries emblèmes d'ordre général signifiant la force, Fintelligence et l'univeisalilé : par exemple, une figure humaine, à tête cornée, qui sort d'une sorte de globe ailé, et qui porte l'arc à la main ou décoche la flèche contre .ses ennemis. Mais ce dieu, malgré .«a suprématie, n'exclut point à Ninive lesautres cultes, qui sont les mêmes en général que ceux de la Chaldée et de la Babylonie, sauf les degrés de faveur qui peuvent être accordés aux uns ou autres.
Bel, dieu tutélaire de Battylone, est une divinité qui prit un rôle démiurgique dans les cosmogonies et dont l'assimilation, d'ailleurs
inexplicable, à Moul-gé (1), dieu de l'abîme des Ghaldéens, est un indice du transport qui s'opéra, pour la partie intellectuelle de ces populations mêlées, de la spéculation et des superstitions portant sur le « domaine d'en bas » et sur les puissances qui en émanent, à celles qui prennent pour objet l'abîme supérieur, les profondeurs du ciel. Le spiritisme antique se trouvait décidément subordonné au concept sémitique delà souveraine puissance, dont les applications naturalistes allaient être cherchées dans les astres. Ge dieu Bel, qu'Hérodote assimile au Zeus de sa nation (Zeus-Belos) est analogue par le concept à l'Assour ninivite, en tant que divinité souveraine, père des dieux, sans attributs cosmiques particuliers. Il a pour temple la pyramide aux huit étages de Babylone, par-dessus les autres consécrations divines auxquelles ce monument paraît s'être prêté. Bel porte lestitresde^wf^eetde J/a*7/'e de V horoscope, parce qu'il occupe, en tant que Bel-Mardouk, ou Mérodak, une place importante dans le système astrologique des planètes; mais, comme dieu tutélaire et fondateur d'empire, il est tout autre chose et n'entre pas plus qu'Ilou ou Anou dans une telle classification ; il a un rang suprême qui n'appartient qu'à lui.
Entre Éa et Nouah, son assimilé, le rapport est réel, ce dieu de l'intelligence et de toutes les révélations étant des deux côtés une divinité sortie des eaux. Le Nouah de la mythologie babylonienne reçoit, comme Éa, des dénominations telles que Souverain delà mer ou Poisson de l'abîme, ses représentations figurées sont ichthyomorphes; il dirige le navire de Kharisatra, dans le déluge, et il est le filsd'Anou. dont le nom, malgré la généralité de sa signification divine, est celui du grand initiateur des arts et des sciences, sorti delà mer Erythrée, le poisson Oannès de la légende de Bérose. On se demande quelle peut être la raison secrète des mythes de cette nature; il ne peut y en avoir d'autre que l'idée de l'origine humide de la vie, de la formation des premiers animaux dans l'abîme des mers, et, pour ainsi parler, de la primitive génération de l'esprit dans la forme animale du poisson. La figure d'Anou ichthyomorphe, dans l'iconographie babylonienne, est un buste humain couronné, surmontant un corps de poisson ; le même symbole conviendrait à la doctrine moderne de l'évolution, en remplaçant le buste par un cerveau à circonvolutions nombreuses, et le poisson par l'image, qui reste à chercher, de l'animal primitif issu de la transformation d'une matière albumineuse au
(1) Le nom de l'aucieûDe langue, Énou, qui répond également à Bel, dieu de Babylone, n'exprime rien de semblable à l'identiûcation de deux principes divins différents, ou à leur fusion accomplie, Éuou est un terme générique de seigneurie, ainsi que Moul, au surplus, et gé désigne Vabime, l'tiadès chaldéen, dont l'emploi ne se retrouve plus dans les idées relatives à Bel.
INTHODUCTION. ^5
LBS CULTES ASTROLATRIQUES
LES CULTES ASTROLATRIQUES
sein de la mer. Il est vrai que le métaphysicien évolutioniste, quand il y pense, met quelque chose au-dessus, ou en avant de la petite masse qui spontanément s'orçanise et, par longueur de temps, arrive à être une intelligence; c'est ce qu'il appelle l'Incognoscible ; mais le chaldéo-babylonien avait El ou An, sans détermination, sans statue et sans temple, et c'est à peu près la même idée, la religion de H. Spencer. Ce philosophe comble l'intervalle de l'inconnaissable et de l'esprit par des forces, qui sont des manifestations de la Force : fiction du genre physico-métaphysique ; le chaldéo-babylonien, lui, plaçait entre El et l'esprit de Thomme des puissances anthropomorphiques siégeant dans les astres : fiction du genre de la conscience, qui est plus naturelle et non pas plus absurde que l'autre.
Cette religion des dieux planétaires semble étrange aux hommes de nos jours, qui ont contracté l'habitude des abstractions d'ordre matériel. Réfléchissons pourtant au long règne de la superstition astrologique dans l'histoire des idées; remarquons la liaison de deux croyances qui s'appellent l'une l'autre : l'influence des astres, les astres animés; pensons à la conclusion que durent tirer de l'observation des révolutions des planètes, rapprochées de l'invariabilité des positions relatives de l' « armée du ciel », des hommes étrangers à la notion mathématique de loi (que Newton eut tant de peine à faire comprendre à ses contemporains) et à l'imagination- hybride, à demi physique, à demi psychique, de l'attraction mutuelle des corps. Ils se fiaient à la plus commune des inductions en supposant que ce qui se meut de soi-même est animé. Mais des animaux de cette sorte ne peuvent être que divins. Kepler, admirable inventeur des grandes lois géométriques des révolutions célestes, Kepler qui n'a précédé Newton que de l'espace d'environ deux générations se figurait encore les astres dirigés par des esprits dans leurs orbites.
Les dieux des cinq planètes connues îles anciens, auxquelles s'ajoutaient, pour former le nombre septénaire, les deux astres, mobiles comme elles, le Soleil (Samar) et la Lune (Sin), dieu mâle et quelquefois androgyne, sont Samdan, Mardouk, Nergal, Istar et Nabou (Saturne, Jupiter, Mars, Vénus et Mercure).
Le syncrétisme mythologique des Grecs ayant assimilé Kronos à El (qu'il leur arrivait aussi de confondre avec Bel), et, d'une autre part, la planète Saturneayant été souvent rapprochée, dansl'astrolàtrie sémitique, du concept du plus ancien dieu souverain, tous ces rapprochements sont restés incertains et variables pour l'antiquité classique. Mais le dieu Samdan des Babyloniens, auquel cette planète était principament afliectée, n'avait nulle similitude avec Kronos. Ce dieu, dont le nom n'est pas d'une lecture assurée (1), est parfaitement détermine (1) Mû, Niuip, Adar désigueut 1« même dieu chez les assyriologuea.
quant à ses attributions. C'est une ancienne divinité solaire qui. ainsi que d'autres, n'a reçu que plus tard un caractère planétaire, et qui a gardé de son premier sens un rôle de combattant et de héros, sorte d'Hercule, fils et époux de Bélit la Grande Déesse, et qui prend aussi, comme d'autres dieux solaires, le rôle d'un dieu mort et ressuscité. Mardouk (le Mérodach de la Bible) est une forme de Bel. L'astrologie lui donne en la planète Jupiter un rôle éminent avec le titre de «r grande fortune »; d'où probal»lement son assimilation au Dieu qui a la fonction de médiateur secourable dans la vieille mythologie chaldéenne. 11 est le dieu tulélaire de Babylone. Nergal, en rapport avec la planète Mars, la planète rouge, est le dieu de la chasse et des batailles, formant avec les précédents un trio de guerriers qui fait bien ressortir le caractère farouche de cette religion des anciens empires. Ils ont tous des représentations symboliques de lions ailés, de taureaux ailés. Istar elle-même, qui répond à la planète Vénus, réunit aux attributs de Grande Déesse, mère universelle, ceux de Reine des victoires, arbitre des combats, à la fois voluptueuse et sanguinaire, la même, au fond, qui, sous de nombreuses dénominations, là sidérale ou lunaire, ici chthonienne, toujours liée au concept de génération, se prête aisément à des mythes et à des rites obscènes, et à des imaginations panthéistiques ( les Mylitta, les Astarté, les Cybèle), et qui revêt nécessairement un aspect belliqueux, quand elle prend le rôle de protectrice d'une ville.
Le dieu Nabou (planète Mercure) se distingue par son caractère éminemment intellectuel. En cela, il est le réel analogue du Manou indien, du Taout égyptien, de l'Hermès grec, du Mercure latin, parce que tous les peuples d'esprit polythéiste qui ont connu la culture ont dû faire cette part de leurs personnifications et de leurs adorations à l'initiateur supposé de la science et de l'art, agents de civilisation. Les Juifs, animés d'un autre esprit, ont remplacé la fiction d'une essence divine spéciale, le Nabou sémitique, par des personnages réels, les nabiim (du même radical que Nabou), interprètes et porte-paroles de Jéhovah.ll est à remarquer que même les critiques qui croiraient avoir de suffisantes raisons pour regarder l'existence de Moïse comme non moins légendaire que son histoire dans la Bible, auraient à reconnaître que ce premier des prophètes ou nabiim, séparé par un intervalle de 500 ans des autres qui ont porté ce nom, n'a pas un caractère moins exclusivement humain que ces derniers. Les Abraham et les Jacob sont aussi des figures d'initiateurs ou révélateurs, en même temps que de pères de leur race. La question du monothéisme des Hébreux se présente sous une face particulièrement claire et pour ainsi dire pratique quand on compare la croyance et les annales, fussent-elles entièrement légendaires, du peuple des prophètes avec
LES CULTES ASTROLATRIQUES
la mythologie de Nabou et avec la superstition astrologique des prêtres
sorciers de ce dieu (1).
Nabou n'en est pas moins le symbole de la culture humaine, et, plus généralement, de Tordre et de la mesure des choses. Fils de Nouah, il se rattache à l'ancien Éa chaldéen et au révélateur ichthyomorphe babylonien qui représente, avec une origine marine, de semblables attributs intellectuels. Il les transporte dans le ciel, où ils s'appliquent à Tordre de Tunivers. Il est T« Intelligence suprême »>, exclusivement représenté sous la Hgure de l'homme, avec les signes de la royauté. 11 reçoit les titres de surveillant des légions du ciel et de la terre, ordonnateur des mouvements du soleil, « scribe de Tunivers », instructeur, enseigneur par excellence, interprète des constellations, régulateur des destinées. La pyramide de Borsippa, consacrée au culte des planètes, portail le sanctuaire de ce dieu à l'étage supérieur, tandis qu'une crypte ménagée dans le soubassement représentait le siège du dieu primordial, Anou. C'est du moins ce qui résulterait des investigations modernes (2). A prendre cette disposition pour symbolique, ainsi qu'on en aie droit, si Ton vise à la pensée d'un sacerdoce, au-dessus des imaginations populaires, on y reconnaîtra sans peine le concept fondamental de Tévolulion. En haut l'intelligence, en bas le principe en qui ou par qui l'évolution se fait, selon que le philosophe est matérialiste ou théiste.
Je suis entré dans plus de détails, sur la religion chakléo-babylonienne, que n'en comportait l'étude d'une forme de religion primitive. Ce qui m'y a engagé, c'est la nouveauté du sujet en ce qui concerne l'antiquité chaldéenne et une partie importante des origines morales de la civilisation de l'Asie occidentale. Les spéculations plus avancées portant sur les cosmogonies, mais d'un point de vue plus systématique, et sur une théologie émanatiste, appartiennent à une époque postérieure, postérieure de beaucoup peut-être, et touchant à la période du syncrétisme des religions occidentales. Je n'avais pas à m'en occuper dans ce chapitre. Il y aura à revenir sur le tout.
(!) Od sait assez, par la Bible même, que la mythologie et les superstilions oût fait le siège du « peuple de Jéhovati, « tout le temps qu'à duré son cxisteace nationale, et encore av lot, comme de raison ; mais de là précisément il s'ensuit que la mythologie et les superstitions ont été pour lui, pour l'esprit qui a prévalu en lui, l'ennemi.
(2) G. Rawlinson, The five greal monarchies, t. I, p. 141-142 et F. Lenormaut, Les premières civilisations, p. 181 sq.