‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire [microform]. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 229 sur 253 · RÉCAPITULATION. LE PROGRÈS DANS L*HISTOIRE · texte numérisé non relu

RÉCAPITULATION. LE PROGRÈS DANS L*HISTOIRE

RéCAP[TULATlON. LR PROGRÈS DANS L'HISTOIRE

l'histoire, est une fonction de l'histoire, et ne saurait en être séparée par aucune construction rationnelle avec certitude. L'homme del'expérience doit être le sujet d'une théorie faite pour lui et qu'il puisse accepter, et ce même homme en sera toujours l'auteur. Or, c'est lui dont la moralité corrompue a fait des lois injustes, des sociétés perverses, des religions menteuses, puis de faux systèmes pour les justifier. C'est lui qui en fait encore, et c'est enfin lui qui tantôt s'élève jusqu'à les juger et les condamner, tantôt se trouve réduit à la triste condition d'approuver et de répéter de bonne foi, de l)onne volonté, en toute sûreté de conscience, les faits que cette conscience n'a pu produire une première fois sans savoir qu'elle manquait à sa loi. Dès lors quelle garantie le pur moraliste peut-il donner de la vérité de ses thèses? Quelles qu'elles soient, il les tient du travail de l'humanité et de son travail propre; sa conscience n'est point à l'état pur, et la croyance dont il est l'organe demande à être étudiée dans la sphère de 1 expérience, dans l'histoire, qui est l'expérience humaine gêné-

Ainsi, d'une part, nous ne pouvons atteindre la morale qu'à travers l'histoire, sous peine de nous exposer à l'illusion en deux sens contraires : ou de prendre pour le bien et le vrai invariables des principes qui nous viennent de la solidarité et du passé, ou de nier le caractère universel et constant de notions dont l'humanité n'a jamais été dépourvue, mais que notre dialectique particulière, nos systèmes nous porteraient à fausser ou à répudier. D'une autre part, nous ne pouvons comprendre et juger l'histoire sans faire usage des idées morales qui l'engendrent et la dominent, alors même qu'elles en subissent la réaction et s'altèrent continuellement dans leurs applications. L'histoire séparée du bien, qu'elle ne réalise point, conduit .«es spectateurs et ses théoriciens au relâchement et à la corruption de la conscience.

J'ai tâché de tenir compte de cette double vérité dans mes analyses mêlées de psychologie et de faits, de principes généraux et de critique, de constatations et de discussions. La vraie philosophie de l'histoire ne saurait être, en effet, ni traitée par une méthode simple, purement synthétique, ni abandonnée au conflit des faits sans loi morale souveraine et sans règle pour les jugements.

L'autre question sur laquelle j'ai maintenant à m'expliquer est celle du progrès de l'humanité. 11 n'en est pas de plus importante et de plus liée en bien comme en mal à la moralité de notre époque. Lt croyance au progrès nous distingue fortement des siècles précédent*. Elle est pour nous une cause de force, un mobile de changement e» d'améliorations, un principe d'affranchissement du passé, de ses

erreurs et de ses crimes, presque une religion qui nous tient provisoirement lieu de tant de vérités qui nous manquent, ou que nous ne savons plus reconnaître au sein de nos doctrines en décomposition. Mais cette même foi est surtout propre à nous affaiblir, à nous énerver, quand nous abdiquons la liberté de notre arbitre en faveur d'une sorte de fonction naturelle, ou évolution des faits, qui engendrerait le bien d'elle-même et sans notre vertu, nous prenant pour de simples instruments. La loi du progrès ainsi comprise a encore ce résultat de démoraliser l'histoire, en déclarant a posteriori nécessaire et bon ce qui a été, nécessaire et bon ce qui est, du moment que de grandes et visibles puissances en assurent le succès et la durée. Ces jugements qu'on pourrait appeler paresseux sont les plus faciles de tous et les plus illusoires, car il n'est rien de si aisé à l'esprit humain que de reconnaître des faits acquis, rien de si difficile que de comprendre et de démêler l'immensité de ceux qui pourraient être. Et pourtant s'il est quelque chose de spécifique à la conscience humaine, c'est de supposer, de conjecturer et de prévoir. Depuis que les jugements optimistes et fatalistes sont en vogue, il n'a pas été écrit dans l'école dominante un livre d'histoire qui soit vraiment œuvre d'homme.

Au reste, la question du progrès n'a jamais été traitée. J'entends que nul philosophe ne l'a définie rigoureusement avant de la résoudre; que les termes vagues dans lesquels on l'a posée ne permettaient point de conclusion nette; que les conditions, les abstractions, les sacrifices nécessaires pour admettre avec apparence de raison la marche ascendante d'une humanité presque toute encore plongée [dans une abjection profonde, n'ont pas été l'objet d'une étude attentive. Des difficultés de tout genre n'ont été levées que par des hypothèses bâties à la légère ou fondées sur la prévention : soit qu'on ait traité le progrès de principe, ou qu'on l'ait regardé comme un fait à vérifier empiriquement; soit qu'on Tait jugé naturel, en quelque sorte, avec un point de départ pris dans l'homme à l'état purement animal, ou qu'on y ait vu un acte divin de restauration, chez certains peuples après une période de corruption universelle; soit, enfin, que la série d'avancement ait paru porter sur tous les temps, tous les peuples et toutes les parties de la vie physique, intellectuelle et morale des peuples, ce qui est une contre-vérité patente, soit qu'en l'ait seulement cherchée dans certaines phases, certaines nations et certains traits caractéristiques, dont il faudraitalors déterminer le lien et former un ensemble cohérent, par d'autres moyens que des vues d'histoire imaginaire ou apocryphe. Rien de cela n'a été fait. Des notions historiques vagues ou suspectes ont tenu lieu de toute investigation sur les origines et sur les rapports de succession ou d'influence des races, des religions et des États ; et le problème qui domine ici tous les autres.

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celui des effets de la liberté morale sur les destinées des peuples a été négligé ou rejeté systématiquement.

Ce n'est qu'après avoir parcouru les périodes principales des faits, des idées et des croyances dans les différentes séries de l'humanité qu'il est possible déjuger en quel sens et sur quels sujets, dans quelles limites, pour quelles raisons, il y a eu progrès jusqu'à nous, et en quoi nous pouvons espérer que ce progrès se continuera à l'avenir. Les prestiges de la loi fatale se dissipant aux yeux du philosophe, avec les fausses relations historiques, qui ont été imaginées pour la servir, il peut voir cette grande loi se réduire pour l'expérience à un fait, déjà bien considérable : à savoir, que la civilisation européenne est héritière des conquêtes morales et des travaux de plusieurs grandes races diversement douées et diversement méritantes; qu'elle est par venue, sur ce fondement, à prendre la conscience et la possession de ses propres fonctions à un degré jusqu'ici inconnu, à s'appuyer sur la notion même du progrès, à créer des méthodes, à composer graduellement des sciences et des arts qui deviennent à leur tour des adjuvants puissants de son perfectionnement.

Au-dessus de ce grand fait, auquel l'humanité tout entière est loin d'avoir participé, on peut concevoir deux lois : l'une serait la donnée divine et providentielle d'une destinée terrestre pour les hommes envisagés en un seul corps, destinée qu'ils atteindraient indépendamment des fluctuations de la liberté, et peut-être par l'organe de certains d'entre eux seulennent et d'une seule religion. L'autre serait une simple loi psychologique en vertu de laquelle l'action constante des bons mobiles, des bonnes passions fondamentales de la nature humaine, jointe à laccumulation des mérites et des connaissances, pendant que toutes les déterminations fausses ou perverses de la volonté se détruiraient mutuellement ou ne produiraient que des ondulations bientôt interrompues, conduirait infailliblement les sociétés à l'amélioration croissante de leurs relations et à la moralité de plus en plus grande de leurs membres.

La croyance à une destinée est de l'essence de toute religion développée. Mais la fin que l'humanité doit atteindre, selon les croyances de ce genre, n'est pas toujours terrestre; elle n'est jamais promise à tous les hommes sans conditions; elle n'est pas attendue de leur seule vertu, mais il faut l'intervention d'un Dieu. Un but infaillible n'est fixé religieusement, soit à un homme, soit à une société, qu'autant que l'ont croit à l'action divine sur l'âme ou sur le monde. Sans cela les vertus humaines individuelles ne suffiraient point, et les vices, à plus forte raison demeureraient un empêchement. La destinée en ce sens ne peut donc être ni affirmée ni combattue que dans la sphère des religions et de la critique religieuse. En un mol, ce ne saurait

être une loi reconnaissable de l'histoire. Les philosophes religieux qui, regardent le christianisme comme un agent essentiel de civilisalion, appelé par sa nature à conduire l'humanité à son salut temporel, terme du progrès, confondent les genres, si celte expression m'est permise; ils attribuent à la religion une mission et un but que son auteur et ses fondateurs répudiaient en tant que marche et fin naturelle des choses et œuvre de ce monde, sans miracle (1). Quant à ceux qui font reposer la destinée temporelle sur une notion vague d'optimisme, avec une idée vague de Dieu pour garant, ou plutôt n'ayant pour tout Dieu que le Progrès même, à ceux qui effacent l'individu et son vrai caractère, méconnaissent la liberté et ses œuvres, et se montrent insensibles au mil en le dédarant indifférent à l'obtention définitive du bien, ils ne sortent du fatilisme vulgaire que par une religiosité sans base où manquent les éléments essentiels de la foi aussi bien que de la science et de l'histoire.

Au premier aperçu, une loi psychologique, telle que je l'indiquais, paraîtrait se distinguer du fatalisme. Les produits de la liberté y sont reçus à condition de se neutraliser quand ils se dirigent en sens contraire du bien et du progrès; et il est très vrai que l'accumulation des actes favorables, tant pour le mérite moral que pour les connaissances acquises et les œuvres réalisées, chez les nations comme chez les individus, est une loi qui se comprend clairement, et d'ailleurs s'observe et se vérifie. Or, cette loi est précisément le progrès. Il serait certain et se continuerait indéfiniment, si le mal ne venait point à la traverse, si les erreurs, les vices, les crimes n'avaient aussi leurs résultats et leurs accumulations, chez les nations comme chez les individus. Mais la croissance du mal se conçoit non moins aisément que la croissancedu bien. Les exemples n'en sont pas rares : on en trouve sur toute échelle, dans l'homme, dans le monde, dans l'histoire. Il m'est donc impossible d'admettre que les actes de déviation, eu égard à la loi et aux vérités morales, soient nécessairement et par leur nature appelés à s'annuler mutuellement et à disparaître dans les résultantes. Au contraire, je crois avoir montré comment les lois de l'habitude et et de la solidarité étendent, généralisent et prolongent les effets des premières aberrations de la conscience, dans une série quelconque de déterminations individuelles ou sociales. L'expérience la plus sommaire, un seul regard sur la vie des peuples confirment

(1) Si l'on veut bien se former une idée précise de ce qu'on appelle et ce qu'on a raisoQ .l'appeler civilisation, ou reconnaîtra sans peine que les Grecs et elles Romains étaient nos semblables en tant qu'hommes civilisés, plus voisins de nous en cela que les gens du moyen âge. Ils n'étaient pourtant pas cbrétiens et ceux-ci l'étaient.

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