RECAPITULATION. LA DECHEANCE DANS L HISTOIRE
suffisamment ici Tanalyse psychologique, pour tout esprit que ne dominent pas de fortes préventions.
Il est incontestable, et c'est encore un fait qu'on peuthardiment appeler historique et général, aussi bien que singulier etd'expérienceper sonnelle, que ces premières aberrations dont je parle, n'ont été épargnées aux auteurs d'aucune race. Il s'ensuit de là que la loi du progrès, sur quelques points qu'elle porte, et quelles que soient les nations assez heureuses pour s'être affermies à un certain moment dans la voie du bien, ne saurait en tous cas exister simplement, naturellement, et s'être manisfestée dès le point de départ de la conscience. C'est au contraire une déchéance morale qui s'est caractérisée partout à l'origine ou dès les premiers termes de l'exercice de l'arbitre humain. Je suppose, en effet, que l'homme a dû commencer sa carrière en tant qu'homme, c'est-à dire sous la loi de moralité et sous l'impression de cette loi. Jf le suppose, faute de pouvoir comprendre un autre commencement, une autre nature première, ou un passaî?e de cette première à une seconde nature ; et parce qu'il faut, de nécessité, indépendamment de toute hypothèse sur les origines physiques, envisager quelque part et de quelque manière un commencement moral pour un être moral, et des données historiques primitives de conscience, de réflexion, de raison, de justice pour un être qui a développé tout cela dans l'histoire.
Qu'on admette donc, si l'on peut, que le début de l'homme dans la moralité n'est pas son premier début. Alors je laisserai de côté celui-ci, que nous ignorons; je m'attacherai à l'autre, et, considérant le moment quelconque où il se trouva vrai d'afOrmer que l'homme avait la notion du juste et de l'injuste, je dirai que, dans ce moment même, et pour la première fois il fut li/tre, il reconnut une distinction et un désaccord possible entre sa conscience et ses actes, entre la vérité morale et les faits. Ce désordre ayant été produit, et non pas réparé, mais continué, répété par son auteur, ce fut alors le vrai commencement du mal moral, une déchéance de la nature morale, consistant en ce que les passions et la volonté ne se conforment point à la raison, et la même en un mot, identiquement la même, eu égard à l'ensemble des individus, des occasions et des actes, que si la lutte du bien et du mal avait eu cette même issue une première fois au sein de l'innocence édénique. Le mal étant d'ailleurs corroboré par des institutions, justifié par des doctrines qui devenaient à leur tour des œuvres conscientes et volontaires après avoir été, comme on le veut, des produits de l'instinct et de la fatalité, il est clair encore par là que l'homme se trouva établi un jour à l'état de déchéance par rapport à lui-même, à sa pensée actuelle, et que son progrès ne put être qu'une restauration de sa nature normale, telle qu'il la conce-
vait et que, par conséquent, elle était. Le moyen essentiel ainsi que le fruit croissant de la restauration était, ce qu'il est resté, l'empire de la réflexion, le développement de la volonté libre devant la conscience éveillée. Mais aussi la négligence, l'abandon, le mépris, ensuite l'atrophie graduelle de la réflexion et de la volonté, au bénéfice des habitudes et des passions aveugles, était, ce qu'il est toujours, un danger sans cesse présent ou une cause active et dès lors croissante de rétrogradation et de dépossession des biens acquis.
Selon cette manière de voir, on ne décide rien touchant le plus ancien état et les premiers débuts de la vie de l'homme sur la planète. On peut même se tenir aux opinions devenues si vulgaires et qui envisagent l'origine dans l'état mental animal, si l'on croit pouvoir s'expliquer l'humanité avec cette hypothèse et avec cet appel, suivant moi illusoire, à la loi de continuité. 11 ne faudra pas moins convenir que l'homme, arrivé à l'état de moralité, s'est trouvé, par là même, dans l'étal de déchéance. Il s'y est vu, dans la mesure où lui-même s'est reconnu inégal à son idéal, où il a constaté le grand fait de la divergence entre sa propre conscience du bien et ses actes, entre les actions qu'il pouvait faire, et savait pouvoir faire, et celles qu'il faisait, entre l'ordre moral, tel qu'il le concevait, et les séries les déterminalions empiriques de ses semblables, dans chacune de leurs sociétés. Alors l'exposition des vertus et des vices, présentés comme des produits de l'exercice primitif de l'arbitre, servirait de compendium symbolique à l'histoire réelle de l'avènement et des chutes de la moralité (ci-dessus, 1" partie, c. v et suivants), et ne laisserait pas de représenter la vérité, aux yeux de quiconque croit seulement à la liberté. Pour moi, je l'admets littéralement, et c'est la seule histoire des premières familles de l'humanité que l'induction et mon intelligence me permettent de comprendre.
Mais il est essentiel d'observer que les mots déchéance et chute ne seraient entièrement justes que dans le cas où l'homme serait tombé dans le mal du haut de la moralité développée et de la vertu acquise par des luttes antérieuses. Nous avons vu qu'il n'en est pas ainsi, philosophiquement. L'analyse des données morales et du principe des actes nous a montré que la déchéance consista dans ce fait que l'homme, au lieu d'opérer son ascension possible dans le bien, tel que sa réflexion l'entendait et le jugeait applicable, opéra partout sa descente réelle. Il faudrait donc faire usage d'un mot, s'il y en avait un, qui exprimât, non la perte que l'homme aurait faite d'un éden de la vertu, car jamais un tel éden n'exista, mais la suite et l'ensemble des effets de la volonté qui, entre les deux chemins conduisant de l'innocence au bien et de l'innocence au mal, le portèrent à prendre