RÉCAPITULATION. LA MORALE ET LA RELIGION
source de la morale, mais que la morale, telle qu'elle s'aflirme à un moment donné, est un coefficient des idées religieuses telles qu elles
s'établissent. , .
En outre, et toujours sous le même point de vue, il est clair que nul homme n'a pu construire par l'imagination et par la foi les êtres et les rapports, soustraits à l'observation, qui sont les objets de la religion, à moins de les modeler sur les phénomènes dont .1 avait connaissance, et cela de la manière dont il s'était accoutume a éprouver ceux-ci et à les comprendre.
Cela posé, dès que le fait de la guerre eut été une fois acquis, généralisé par la pensée, envisa-é dans tous les êtres, en un mot des que le mal fut contirmé dans la conscience, il devint inévitable que l'histoire et le culte des Dieux s'établissent comme des faits du même ordre. Sans doute, toute religion est une expression de l'idéal; mais toute religion est aussi un etïort pour expliquer le monde, et surtout le monde humain et ses pratiques morales, et pour les légitimer. L'idéal dépasse les faits et toutefois se règle en quelque manière sur eux, quand les faits sont délinitivemenl déchus d'un premier idéal, car il n*esl pas de plus impérieux besoin pour la conscience que celui de justifier tout système d'actes devenu assez universel pour s identifier avec un ordre apparemment nécessaire des choses. L'exemple le plus frappant de cette marche de la conscience est l'institution du sacrifice. C'est incontestablement le plus éminent, le plus général et le plus ancien des rites du culte divin dans 1 humanité. Or on ne peut le soumettre à l'examen de la raison et arriver à le comprendre, sans reconnaître qu'il suppose la donnée profonde du mal, c'est-à-dire toujours de la guerre, est qu'il est une application de l'esprit qui fait régner la guerre et le mal entre les êtres. Je reviendrai plus loin sur ce sujet.
Ces observations nous donnent une ample solution de la question, agitée encore quelquefois : Si la morale est distincte de la religion. On décide, en général, même en se plaçant au point de vue d'une croyance étroitement révélée, que Ihomme a reçu pour quelques vérités morales et essentielles, invariables, une révélation antérieure, et sans doute interne, indépendante de toute foi positive. Cette thèse vulgaire peut paraître relativement satisfaisante, mais elle est doublement fausse, en accordant trop ou trop peu pour la vérité : trop, si elle suppose l'existence dans l'homme d'une morale indéfectible, constante en ses applications capitales, et ensuite une sorte d'extériorité mutuelle de cette morale et de la religion qui survient; trop peu, si elle signifie qu'il n'y a pas dans l'homme, en dehors de toutes formules lixes, une con>icieuce libre qui fnil la morale et ^>' fait sa moral'-,
RECAPITULATION. LE MAL IVlTlAL ET RADICAL
une conscience capable, d'un côté, de consentir aux déviations qui se présentent dans la vie et se traduisent dans les doctrines et dans les religions, mais capable, de l'autre, de tout dominer et de tout juger, actes, principes et croyances, du haut de l'idée du juste.
Ainsi la morale n'est pas distincte de la religion, en ce sens qu'elle formerait une sorte de déclaration rationnelle et constante du bien, telle que Thisloire n'en connaît point, et analogue à cette prétendue religion naturelle qui ne s'est jamais déterminée qu'à certains Hiomenfs et pour certains esprits. Klle n'en est pas non plus distincte en ce qu'elle demeurerait étrangère à ses révolutions, et n'en serait jamais une cause, et n'en ressentirait point ensuite des effets. Mais la morale est distincte de la religion, parce qu'elle a son siège au delà et au dessus de tous les faits empiriques et de toutes les croyances particulières; parce qu'elle a son développement libre, ou qu'elle peut l'atteindre, encore qu'elle puisse le perdre; parce qu'elle possède toujours, au plus profond des cultes et des croyances, et à raison de ce qu'elle est elle-même à chaque époque donnée, une existence latente et une action directrice dont la source est plus ancienne qu'eux. Cette influence et ce mélange produisent une confusion d'autant plus sensible que l'homme abandonne le gouvernement de lui-même et cesse de consulter directement sa conscience, pour se porter avec ardeur vers la religion qui lui en tient lieu, et que dès lors celle-ci tend à réglementer par ses prescriptions, quelquefois très mal, les mêmes choses qui eussent été du ressort de la morale. Mais si la morale s'enveloppe ainsi dans la religion et s'y cache, il arrive aussi qu'elle s'en dégage. On voit l'homme garder son courage, ou le reprendre, fùl-ce contre les dieux. 'M voit la conscience agir à découvert pour juger, réprouver ou transformer des articles de foi ou de rituel, à l'établissement desquels elle n'avait pris en sa propre corruption qu'une part obscure, et qui semblaient pour cette raison avoir, quoique au sein de l'humanité, une existence au-dessus d'elle, indépendante, et le droit absolu de commander.
Tout ce mal moral ou humain, résumé dans la guerre, s'il est rendu assez visible par les institutions, les religions et les coutumes des peuples, on le trouve au contraire enveloppé dans les lois profondes de la conscience, quand on cherche à déterminer les traits primitifs qui le constituèrent chez l'individu avant de se marquer dans la société. 11 ne suflit pas, eu elTet, de poser la volonté comme destinée par son essence à se conformera la Loi morale ; puis d'introduire le renversement de cette loi par une déviation contre nature de C3tte volonté. J'ai fait voira quelles obscurités et aussi à quels paradoxes avait été conduit IvauL, pour avoir attribué à la liberté et au