RÉCAPITULATION. LA DÉCHÉANCK DANS LHISTOIRE
le second et à s'y enjçager plus ou moins avant, à mesure que les quebtions de devoir et de droit se posèrent à sa conscience (1).
Les défeoseurs de la thèse du progrès simple et indéfini pourraient accepter jusqu'à un certain point ces principes et vouloir en éluder les conséquences. Ils accorderaient l'existence constante d'une déshairaonie entre la conscience et les faits. Mais loin que ce désordre leur parût, en s'établissant. prouver la déchéance de >on auteur, ils y verraient un signe et un eflet de l'élévation graduelle de ce dernier. Ce n'est point l'homme qui descend, diraient ils, c'est son idéal qui monte, pendant que les faits persistent, et se jugent sur d'autres règles, et finissent même par suivre à leur tourlascension de l'idéal. L'objection est toute à côté du problème sérieux du mal, et ne porte point. Ceux qui la font nient sans doute la réalité du libre arbitre et ne tiennent pour réellement possible, en chaque occurcnce, que ce qui est. Alors le débat concerne premièrement celte question, à laquelle tout est subordonné, et que j'ai traitée à plusieurs reprises et à tous les points de vue. Si, au contraire, ils se flattent de croire à la liberté, ils n'y ont point assez réfléchi, et ils oublient que chaque agent est condamnable, condamné par sa propre conscience, déchu à ses propres yenx, dans chaque occasion particulière où son acte volontaire est en o position avec sa pensée du bien. Or, cet agent, c'est tout homme; cette occasion, c'est i histoire entière; cet acte c'ej^t celui qui se répète sans cesse et qui, commis un certain nombre de fois, dans des cas diversement graves, aux premiers temps de la vie des familles et des nations, a engendré ce lien delà solidarité dans le mal qui donne à la déchéance une existence en quelque sorte matérielle dans la masse de l'humanité (2).
Il est incontestable que la nature est, pour ainsi dire, complice de cet abaissement de l'homme, et le marque d'une empreinte de fatalité. Une loi naturelle des choses, que l'agent moral trouve établie et comme régissant le monde avant lui, de tout temps, et qui est pour le moins étrangère à la loi morale; un ordre qui embrasse les rap-
(1) La question, telle que je l'envisage ici est différente de celle de la Chute de rHumauité considérée au point de vue universel et cosmique Cette deroic^re a été traitée ailleurs (Essais de Critique générale, Troisième Essai, 2* édit., § XIII).
(2) Depuis que la théorie de l'évolution a été embrassée par des philosophes attachés d'autre part à la doctrine du péché original, ou a essayé de comprendre le lihre arbitre (sans lequel il ne s'aurait y avoir péché) comme étant lui-même un produit de l'évolution. La tentative est Ulogique. Ch. Secrélau a semblé lui-même le reconnaître (voy. La civilisation et la croyance, p. 329). L'évolulioniste ne peut trouver et marquer dans le cours de l'évolution humaine le moment où l'agent prend pour la première fois connaissance de l'alternative du bien et du mal en sou acte, eu telle sorte que cela (lu'il faisait iuuucemment, il ne le puisse plus faire que criminelitment.
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ports les plus généraux des êtres, et s'inscrit en faux de si loin contre la justice révélée intérieurement à un seul d'entre eux, c'est-à-dire à 1 homme; un enchaînement de phénomènes au travers desquels la vie, en chaque individu misérable où elle se détermine, semble obligée de prendre toutes sortes de faux-fuyants pour échapper un moment à la fatale rencontre de tant d'ennemis visibles et invisibles qui la pressent de toutes parts; enfin, l'impérieuse nécessité physique qui du mal de l'un tire le bien de l'autre, et réciproquement, tels sont les exemples et les leçons que l'homme reçoit de la nature, s'il l'accepte pour son institutrice. Il eût donc fallu que, stoïcien dès le berceau, il déclarât la scission entre sa conscience et les choses, et trouvât le courage de ne jamais modeler son acte sur l'acte universel, innocent peut-être avant, mais certainement coupable aussitôt que joint à la représentation du mal. Voilà pour chaque homme et pour le premier commencement de tous. Plus tard, celui qui serait demeuré juste, dans la société des consciences violées, puis altérées des autres, aurait eu la tâche énorme, impossible, d'affranchir ses actes de la solidarité de ses semblables et de leurs coutumes; celle de supporter le mal .sans réagir par le mal, sans rien exiger ou défendre au delà de son droit le plus strict et le plus pur, sans rien abandonner non plus de la cause du bien, quelles que soient les passions qui naissent ou s'exaltent, et quelques conseils que donne une lâche prudence. Ce juste aurait eu donc tout à souff"rir, non pas seulement ici de la part de l'aveugle nature, mais de la part des hommes, et ce qui n'eût été en lui que la simple justice aurait paru le plus complet et le plus surhumain des sacrifices.
Quand on considère l'ensemble et la succession des membres de l'humanité, quand on songe à la force des tentations partagées et multipliées par un si grand nouibre de consciences, d'abord séparées, puis à l'état de conflit continuel, et quand on se rend compte des chances de répétition et de corroboration du mal, si rapidement croissantes avec la production même des actes qui le constituent, on doit juger nécessaire ce mal, ainsi vu dans sa masse : nécessaire en fait, pour ainsi parler; je ne dis pas logiquement, car il faudrait pour cela que la nécessité existât à l'égard de la conscience individuelle. Quand on considère celle-ci, le double elfort qui lui est demandé semble trop grand, et on trouve naturel que la conscience ait constitué empiriquement sa loi dans le fait d'un écart constant entre elle-même et las actes qui émanent d'elle, c'est-à-dire dans le mal. Cela est naturel, en eflet, et n'est pas pour cela bon ni nécessaire; l'existence de l'idéal constate elle-même l'existance du mal, et constate aussi la possibilité, sentie de l'agent, que le mal n'eût point existé. Otons ce possible, l'idéal ne subsiste qu'énervé. Otons la croyance qui vise ce pos-
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sible, l'idéal disparaît tout entier, faute d'un fondement quelconque où il s'appuie. La loi de l'écart entre la conscience et l'acte cesse d'être représentée, cesse en conséquence d'exister.
Ainsi, nous ne concevons guère que les hommes fussent demeurés impeccants, n'étant pas impeccables; nous ne concevons nullement ce que les destinées eussent été dans cette hypothèse; et pourtant le fait de l'idéal qui se pof e et s'est toujours posé, le fait même de l'écart qui s'est produit et se produit sans cesse exigeât que nous reconnaissions que ce qui n'a point été a pu être : que chaque conscience individuelle, que toutes les consciences, par suite, ont pu demeurer dans le bien. Admettre cette vérité, que si peu d'hommes comprennent encore, ce n'est cependant que faire porter sur le passé le même point de vue et la même affirmation que nous faisons porter sur l'avenir et que nous appelons alors l'espérance. Ils n'ont point été rares aux époques d'élévation de l'idéal dans l'humanité dégradée, et ils ne sont point rares aujourd'hui, ceux qui conçoivent, ceux qui espèrent une société humaine sans guerre et sans tyrannie. Ils ne laissent pas de savoir, ou par l'expérience ou par le témoignage interne de leurs vices et de leur faiblesse, combien il y a loin des bons sentiments aux bonnes et efficaces résolutions et aux actes, et quelle immensité de suites entraîne une seule action mauvaise, et jusqu'où va la solidarité des hommes, et en quel nombre, enûn, et de quelle importance sont les fatalités accumulées sur nous par notre histoire, et dont nous avons à soulever le poids pour nous affranchir.
Le mal, dont j'ai traité avec la généralité qu'une exposition philosophique réclame, n'est pourtant pas un mal abstrait, ou dont les caractères historiques soient difOciles à préciser. Il n'est au contraire que trop aisé de le définir, et par un mot écrit dans les faits : la guerre. L'idée approfondie de la guerre est assez vaste pour embrasser, au moins par voie de conséquences, l'esclavage, les castes et toutes les espèces d'actes de la tyrannie exercée par l'homme sur l'homme, aussi bien à l'état coutumier que dans les moments de déploiement de la force brutale. La même idée s'étend à la série des faits de violence et à celle des faits de mensonge et de fraude, s'il est vrai que ces derniers servent tantôt à procurer à l'agent les moyens d'atteindre le but de la guerre sans emploi de la force, ou avec un emploi plus restreint, et tantôt aie défendre contre de plus forts que lui. En somme, le mal moral réside tout entier en ceci, que la personne ne rend pas à la personne ce que selon sa propre conscience elle lui doit (le méfait contre soi-même étant compris dans cette définition) ; et le mensonge ou la violence, l'un et l'autre, ordinairement, sont à la racine de ce mal. Entre personnes différentes, c'est donc la guerre, et la source en est dans la volonté individuelle au service de passions complexes.
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dont les éléments en eux-mêmes ne sont point mauvais. Le conflit des mobiles d'action devient pernicieux p,tr défaut de justic.'.
Il est des maux qui semblent naître de l'institution sociale ellemême, plutôt que des méfaits individuels. Mais cetle ori.Lîine collective est une puie apparence. Au fond, la société ne peut jamais (jue tonsacter un mal déjà existant, et déjà justifié dans l'opinion de ses membres ; ou tenter d'érij^-^er un mal en correctif d'un autre, et toujours sous la sanction des consciences prises séparément; ou, enliri, comme résultante acquised'une masse de crimes, servir d'instrument puissant à la perpétration de nouveaux attentats particuliers. Nous avons vu comment les lois de l'habitude et de la solidarité interviennent pour moditier les états individuels de la conscience, dont ils n'altèrent pas néanmoins la nature fonctionnelle. C'est toujours celle-ci qui, par ses variations, indépendantes dans une certaine mesure, et de quebfue état acquis qu'elle parte, a l'initiative première de ces changements, en mal comme en bien, dont les ondulations s'étendent si loin, et dont les rencontres diverses forment le réseau profond de l'histoire.
Il est au^si des maux qui naissent de la religion, et tous les peuples les ont connus, soil quand leurs croyances les ont induits à des actes d'injustice et de cruanlé, dans les sacrifices, par exemple, soit quand elles les ont poités à violenter les consciences, en fiiisant du culte et lie la foi même des objets d'obéissance et de commandement, et entin de cela s'ul ([ue les notions qu'ils se sont formées des dieux et des devoiis envers les dieux ont impliqué la justification de l'iniquité. Ce nouveau génie du mal est encore un corollaire de ce que j'ai nomn»é d'un seul mot, la guerre.
Kn effet, les idées morales sont logiquement antérieures aux idées religieuses chez l'homme, puisqu'elles sont plus manifestement essentielles à sa constitution interne, plus directement et immédiatement liées à la loi de sa vie et de ses rapports. On peut concevoir l'homme sans religion, et, de fait, il est ou devient quelquefois tel (j'entends étranger à presque tout ce qui a porté historiquement ce nom de religion). Mais on ne saurait se le représenter dépourvu de la notion de moralité ni des applications principales (bien ou mal entendues) de celte notion. Ce ne serait plus l'homme, et celui que nous connaissons ne manque jamais de cet attribut et ne le perd jamais. Jusque dans l'état le plus abaissé, jusque au seuil de l'idiotisme, on constate sous des formes quelconques la présence de l'idée de la justice. Ainsi, lorsque nous nous plaçons au point de vue de l'analyse et de la science, et que, par conséquent, nous éloignons l'hypothèse d'une révélation externe de la morale elle-même,, pour ne l'envisager qu'inhérente à l'homme, nous devons assurer que la religion n'est point la
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