RÉCAPITULATION. LA FOI ET LA RAISON
des modifications de l'âme ou des faits de l'histoire aient parmi leur coefficients une action divine. La religion s'empare de cette possibilité, en définit les objets et leur confère la réalité par la foi. La critique reprend son droit en exposant ce qui lui semble le plus probable de l'espèce naturelle des phénomènes religieux. Par là elle impose à la foi des bornes, au grand bénéfice de cette dernière dont l'épuration est un effet qu'elle ne subit pas sans peine, mais surtout de la raison générale et de la liberté qui sont partout menacées quand la religion se croit trop certaine, et certaine de trop de choses.
On dit avec raison que la foi vient des Hébreux, et elle en vient moins encore pour le fond et la matière des croyances que pour le principe même qui les pose toutes et les avoue comme telles. Ce fut dès la haute antiquité l'apanage de la nation qui se fit de la vie humaine, de la vie morale, l'idée la plus grave, reçut de l'existence du mal dans le cœur de l'homme l'impression la plus profonde, et apporta la passion la plus sérieuse à s'informer de la justice. La foi lui était nécessaire, parce qu'elle cherchait la source du devoir, soit individuel soit national, dans les bienfaits et dans la volonté d'un Dieu saint. La faiblesse et la corruption de l'homme n'étaient, sans doute, capables de s'élever en ce temps à la justice, qu'en s'exaltant par un idéal de commandement divin pris tout entier hors de l'homme. De là le concept auquel le Peuple de Dieu arriva, d'une législation divine directe, embrassant toutes les sphères de l'âme; et de là aussi, plus tard, son espérance d'une humanité régénérée, vivant saintement sur la terre, mais toujours avec l'aide ou plutôt par l'œuvre même de Dieu. Ni l'excès de cette méthode de la foi, employée à l'exclusion de toute autre pour la définition du vrai et du bien, ni la résolution de toute puissance et de toute vertu en une seule volonté suprême (sous la réserve du libre arbitre humain pourtant), ne doivent nous faire oublier que la croyance est l'unique moyen d'atteindre certaines vérités, et les plus hautes; qu'elle est un élément d'affirmation de celles que nous abordons par des voies différentes, un fondement de la raison pratique et une sanction externe, si ce n'est indispensable à tous, au moins singulièrement précieuse, de l'ordre interne de la conscience. L'humanité doit donc à l'initiative des Hébreux la connaissance et l'usage formels de cet organe des religions, la foi, qui est aussi une condition, quoique moins apparente et trop peu avouée, de tout ce qu'on nomme doctrine en philosophie.
Quelques races de la famille aryenne ont uni à une plus grande ouverture d'intelligence, à une acceptation plus naïve de la nature et de ses lois, moins distinguées de Dieu, à plus de légèreté aussi dans les sentiments, et à une impression moindre de la corruption
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humaine, dont peut-être elles n'avaient pas des motifs si fondés de connaître les abîmes, une notion immédiate du bien, vu dans la conscience^ la formule du droit et du devoir, l'indépendance de l'esprit, la passion du raisonnement^ l'ardeur dr>intérepsre de la recherche en tout g^enre. Des aptitudes et des vertus de ces races sont sortis la civilisation, c'est-à-dire l'ordre civil et politique établi rationnellement, la conception et la pratique de la loi, l'exemple des cités libres; dans une autre sphère, l'esprit de la science et la promesse de ses conquêtes indéfinies ; dans une autre encore, Part, la création du beau par la réflexion et dans la liberté. S'il faut donner un seul nom à ce que l'humanité actuelle doit ainsi à de petits peuples, à quelques hommes, afin de lopposer à ce qu'elle tient d'un autre petit peuple, la foi, ce nom, c'est la raison. En effet la science est la raison qui cherche le vrai; l'ut esl la raison qui travaille à reproduire ou imiter la nature, et la justice est l'œuvre de la raison dans les relations humaines.
Malgré l'opposition de méthode entre la raison et la foi, nous devons considérer que l'identification du droit avec la volonté divine n'a pas les conséquences qu'on pourrait craindre, chez une nation qui possède l'idée du juste et en fait un attribut de Dieu. Cette nation s'est formée, en effet, de la justice et de la liberté des notions tellement fermes qu'elle a conçu ses rapports avec Dieu même comme un contrat. La théocratie lui a été, quoi qu'on dise, inconnue de fait, parce qu'elle n'en a point appliqué le principe en remettant tous les pouvoirs et sa conscience à une autorité sacerdotale. 11 faut donc ranger les Hébreux (plus tard les Juifs) avec les Grecs et les Romains, parmi les peuples du droit, et les opposer ensemble à tous ceux qui couvraient et couvrent encore la terre et n'ont jamais connu que la sujétion et l'obéissance,- le devoir pur, sans contre-partie et sans garantie. Ce que la raison et la liberté politique ont été pour quelques-uns, la liberté de la conscience a pu l'è're pour d'autres. Le christianisme a rendu le principe de la foi indépendant de la nationalité; il l'a pour ainsi dire généralisé et affranchi en théorie. En pratique, il en est bien autrement. Le fanatisme des individus et des églises a toujouis menacé, puis. atteint profondément la liberté de conscience; mais on ne saurait dire que la raison l'ait emporté ailleurs et l'emporte encore sans peine sur la pression des gouvernements, le goût du repos et le matérialisme des habitudes.
L'intolérance de la raison se jugeant invarial)le et nécessaire plus que de raison, la tyrannie de l'opinion, du nombre, de la force invoquant elle aussi sa légitimité, tiennent plus de place dans l'histoire que l'usurpation de la foi arbitraire sur les consciences, usurpation commise sous le prétexte d'une autorité divine, avec le moyen réel