‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire [microform]. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 250 sur 253 · RÉCAPITULATION. DOCTRINE DE L'EXPIATIOV. LE SACRIFICE · texte numérisé non relu

RÉCAPITULATION. DOCTRINE DE L'EXPIATIOV. LE SACRIFICE

de la puissance brutale. Cela n'empêche pas notre initiation rationnelle d'être due à des peuples que leurs passions ont portés à ces violents abus. De même, le principe de la foi libre est entré dans l'esprit humain chez une race, et s'y est établi à des époques où paraissent les plus grands exemples de sa violation. C'est à nous de répudier l'héritage des illusions, des erreurs, des crimes mêlés à la foi, d'un côté, comme à la raison, de l'autre, et d'épurer la tradition d'un idéal dont nous avons la conscience plus nette qu'on ne l'eut jamais.

Si les phénomènes qui impliquent ordinairement l'illusion de l'âme sont naturels aux religions primitives, et doivent disparaître d'une religion épurée; si la foi doit se mieux connaître, se confondre moins avec une intuition réelle ou une preuve, et ne plus s'imposer; si la prière aussi se transforme à mesure que s'étendent la raison et l'expérience, il est encore un trait qui n'appartient pas moins universellement aux anciens cultes, et qui n'est pas tellement lié cependant aux croyances essentielles du genre humain qu'il ne s'eflace enfin ou ne consente à se voiler, quand sa présence n'est plus compatible avec l'état de l'esprit et de la moralité. Je parie du sacrifice. La prière, sous sa forme la plus naïve, y conduit aussitôt, la justice suggérant l'idée d'une offrande à faire en échange d'un bien demandé. L'offrande peut d'ailleurs être uno pure démonstration de partage et de reconnaissance, ou viser à procurer au dieu un bien réel, une nourriture physique, ou peut-être symbolique, ou enfin constituer seulement pour l'homme un renoncement, une privation réelle ou apparente, au moyen de laquelle il prouve son dévouement et mérite des grâces en retour. Le sacrifice, dans ces acceptions diverses, est probablement aussi primitif que possible et de la même ancienneté que les dieux. Il suppose de l'illusion et des idées puériles, sans rien de directement immoral ou qui dénote la perversion du cœur.

Celle-ci commence à se manifester dans les sacrifices sanglants, lorsque le meurtre des animaux devenant la base de l'alimentation, les hommes se flattent de rendre les dieux complices de leurs banquets en les appelant à les partager. Car ce n'est pas sans un troiible de la conscience que l'usage de la nourriture animale put d'abord s'établir. La justification de la coutume, justification cherchée dans la complicité divine, fut l'abandon définitif de l'idéal sur ce point, une déclaration de conformité entre le mal régnant et l'ordre divin ou souverain du monde. Cependant il y avait à déchoir encore. Modeler la justice sur les faits de la nature, exalter la chasse et le carnage, la guerre, et se faire un jeu de ce qui pouvait n'avoir procédé originairement que du droit de la défense; plus que cela, instituer le meurtre industriel et le sanctifier en lui donnant la forme du sacri-

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fîce, c'était peu, si les dieux faits à l'image des hommes n'étaient eux-mêmes censés exercer méchamment leur puissance. Ce nouveau pas se fit dans les sacrifices expiatoires.

L'idée de l'expiation ne serait qu'un accessoire naturel de celle du sacrifice si elle restait à l'état rudimentaire. Je veux dire que l'offrande, au lieu d'un simple don, peut devenir spontanément un acte de soumission et de réparation, dès qu'on suppose le dieu offensé pour des raisons quelconques. De même, la privation que l'on s'impose ou le mal que l'on s'inflige volontairement s'offrent comme des moyens d'échapper à de plus grands maux qu'on a mérités de la puissance des dieux, et sont des sortes de sacrifices. Mais l'expiation ne se borne pas là. Son idée s'aggrave, quand s'aggravent aussi celles du péché humain et de la colère divine. Alors viennent les sacrifices douloureux, les pratiques cruelles, le raffinement dans le choix des victimes, ensuite la substitution de celles-ci les unes aux autres, et tout ce que l'homme peut inventer pour mettre au lieu de la conscience la coutume, au lieu du devoir les peines qu'il s'inflige à lui-même, et pour se trouver des remplaçants qui les subissent.

Ce développement du concept de l'expiation a pu être épargné à des races et à des religions considérables, ou s'y borner à des rites locaux, passagers, empruntés peut-être. Dans ce cas, les sacrifices demeurent tels qu'on les entendit le plus communément dans le monde aryen et chez les Chinois. Si le concept se fortifie et s'aggrave, au contraire, on a le sacrifice comme le comprirent probablement les Aryens de l'Inde en leurs doctrines cosmogoniques et théogoniques, en leurs pratiques insensées de mortification, et certainement le monde sémitique tout entier; et il peut s'y joindre des vues erchatologiques engendrées par le même esprit. L'état de la moralité des peuples, et par conséquent de leur idéal, a sur la croyance qu'ils adoptent en matière d'expiation une influence décisive, et les tranche en deux groupes inconciliables. Se représentent-ils des dieux puissants qui versent les maux comme les biens sur la terre, prodigues des uns, avares des autres, au dire de l'expérience ; des dieux dévorateurs, encore plus qu'auteurs de quelques ombres de vie, toujours irrités, conservateurs jaloux de leur essence, en vertu de laquelle tout est à eux et leur revient, s'il ne leur est chèrement payé pour un temps ? dans cette hypothèse, l'expiation prend un sens tout matériel, et le sacrifice est l'acte par lequel on achète la jouissance de biens usurpés, en abandonnant une partie de ces biens, ou encore en se chargeant de maux qui les compensent. En théorie, on imaginerait difficilement un système plus odieux de gouvernement du monde, formulé et consacré par une religion. En pratique, les cultes les plus atroces découlent de cette conception.

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