LA BIENVEILLANCE, L ALTRUISME, L ÉGOISME
passagers à des biens plus généraux que la considération du temps et la prévision des futurs font apparaître. Il conviendrait de les classer en cela sous un titre unique. Mais il en est une autre qui regarde essentiellement l'action, ou plutôt qui est l'action même : la Force^ le Courage. En effet, parmi les biens que sa nature première fait sentir ou désirer à l'homme, un des plus grands est le repos; et cela est si vrai que, même dans sa nature transformée par les passions actives et par l'habitude du travail, il se fait encore souvent cette illusion de ne poursuivre les autres biens que pour atteindre enfin celui-là. Or ce bien est contraire à tous les autres biens : à peine le goûtons-nous, ils nous sollicitent; et si nous persévérons dans l'inaction, le sentiment vif ou confus de ce qu'elle nous fait perdre suffit pour troubler notre quiétude, trop souvent sans nous y arracher.
Dans l'état oli je suppose les premiers hommes, il n'y a place d'abord ni pour la nécessité sentie de l'effort, ni pour les tourments de l'oisiveté. Mais aussitôt que le travail devient une condition de la vie, dans les familles agricoles, l'antagonisme des biens, l'antagonisme des passions se déclare. C'est en combattant le goût du repos, cette fin si naturelle, qu'on satisfait aux autres fins de l'existence; en s'y abandonnant, on se prépare des maux qui suppriment le repos lui-même. Tout à l'heure il fallait susciter un acte formel de volonté contre des passions présentes et quelquefois impérieuses qui occupaient la place; maintenant, dans ce vide passionnel qui est la passion du repos satisfaite, le sentiment du mal qui se prépare apporte à la conscience une affliction anticipée et sollicite l'acte à se produire. Rien de plus aisé, ce semble; et pourtant la lutte est tragique. Chez quelques-uns, l'inertie toute seule a un empire étonnant ; la volonté lui laisse à chaque instant la victoire, au milieu des remords, en se justifiant à demi par la pensée d'être la plus forte à l'instant d'après, qui ne vient jamais. Chez d'autres plus nombreux, la conscience, au lieu d'opter entre un repos misérable et un travail dont les biens éloignés qu'il promet la touchent peu, fait appel à d'autres passions, ordinairement subversives, pour donner carrière à une activité devenue nécessaire. Je n'insisterai pas davantage: on voit ce que c'est que le courage et ce que c'est que la paresse et la lâcheté; on comprend quelle vertu ou quels vices entrent chez l'homme soumis à l'épreuve du travail, et comment il s'élève ou déchoit selon qu'il a fait effort sur lui-même.
La signification reçue des mots courage et lâcheté peut paraître, au premier aperçu, très différente de celle que j'adopte, et que justifie cependant la langue du peuple. Elle n'est que plus particulière. Je ne m'arrêterai pas à démontrer cette thèse de morale.
L'espèce d'antagonisme des passions sur laquelle je viens de m'é-