‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire [microform]. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 28 sur 253 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Origine historique des vertus et des vices.

Revenons à celte orij^ine historique du mal que la philosophie allemande a (enté de supprimer en se jeianl dans l'absolu. Rappelons ce qui résulte de notre principe et de nos critiques. Nous rétablissons dans l'éthique de Kant l'intégrité de la personne morale, nous y restituons la passion. Nous n'admettons pas que la conscience primitive se connût des devoirs indépendants de tout sentiment naturel. C'est dans le développement simultané des passions ou alTections, des concepts et de la volonté que nous cherchons l'essence et les commencements du bien et du mal, du juste et de l'injusle. Les sentiments et les instincts nous semblent même exercer, à cette époque de la réflexion naissante, une sorte d'antique souveraineté. Les passions ont dû paraître bonnes ou mauvaises avant d'être rij^oureusement rapportées à la raison. Deux critères suftisaient à cela, tous deux aussi anciens que l'expérience : l'un, la satisfaction interne de la conscience dans son acte, ouïe trouble qu'elle éprouvait en y pensant seulement; l'autre, la connaissance de l'utilité ou du danger qui pouvait en résulter pour les personnes avec lesquelles ses alïections présentes lui créaient une communauté d'intérêts. l\ y a là le principe d'une loi morale incontestable et toute primitive, encore enveloppée dans l'instinct ou, pour mieux dire, dans la. puissance, à l'égard des formules rationnelles qui devaient plus tard la produire à l'état pur.

Ainsi, nous ne posons à l'origine aucun antagonisme entie la Loi et les passions, non plus que nous ne croyons que la Loi ait pu être à aucune époque étrangère à toute alTection : en tout temps, elle n'a fait que confirmer certaines directions du mouvement passionnel et s'opposer à d'autres, les combattre plutôt comme subversives des premières que comme contraires à un devoir abstrait. Mais, dans la situation de la conscience où nous nous efforçons de remonter, sur cette table rase des événements et de tous actes graves, avant le commencement de l'histoire et des traditions, la Loi n'a pas même encore une existence distincte. Nous ne recourons pas à une puissance extérieure à l'humanité, qui puisse la promulguer. Quelques exemples,

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quelques usages, quelques habitudes commen^ntes - -f"-"' P^^ ™ur la dégager. Les relations des hommes sont "■•;';""P'^^- «' ' "^ sest pas produit encore un de ces cas frappants qu. fécondent la .ai s»: enZleversant la moralité, et forcent la conscience à se recon-

naître elle-même. Jî^fîn^A à

Nous prenons la sociélé dans ses rudiments, \«>7"«: ^^^"^^^^^ peine de la famille, elle se compose tout au plus de ^^^'l^^;"'^"^^ et alliées, entre lesquelles ne s'élève pas la ^^-^ri^je des races ou a différence des moeurs. Cette donnée s'apphquera d aiHeur. a au^^^^^^^ de -roupes et de lieux distincts qu'on peut le désirer La théorie de ?:: seri la théorie des autres. Quant à la rencontre de ces groupes de deux choses l'une : ou elle a lieu après que ^.•«';"^^/ !";/ ^^^ développé ses mœurs dans sa direction propre, il s agit alor. d une époque postérieure et qui ne nous occupe pas encore ; ou nous es considérons comme tout semblables entre eux. en vertu de notre hypothèse. Dans ce dernier cas, nous devons supposer aussi que les conditions relatives au nombre des hommes accumules sur chaque point et à la facilité des substances sont entièrement favorables. Autrement nous admettrions une occasion puissante pour la production du mal, dans cet état primitif que nous voulons défmir antérieurement au mal et à la tentation elle-même. Alors les groupes qui yiennent à se rencontrer sont rapprochés par des sentiments naturels de bienveillance et de curiosité. Si de tels sentiments ne sont pas les premiers, du moins ils prennent bientôt la place de l^^^ainte instinctive et des suggestions de prudence qui accompagnent tout animal dans la nature, etqui se règlent dans la mesure de son entendement Puis des liens se contractent, et une sociélé se forme ou s agrandi sous l'influence de plusieurs mobiles, entre lesquels on a souven ci é le besoin de s'entr'aider et le désir qu'éprouvent les hommes de chercher des épouses hors de leurs propres familles. Mais le premier de tous est la bienveillance, que suit la révélation interne de la justice aussitôt que des personnes se sont reconnu une panle quelconque.

Je reviendrai sur ces questions. «■^Mî^n* •

Ainsi, point d'antagonisme entre la Loi morale et les affections , point d'opposition grave entre le. affections elles-mêmes; la Loi donnée indistinctement, et presque confondue avec l'ordre passionne ; nulle prescription externe et accompagnée de sanction pénale, du moins eu dehors de l'autorité paternelle, qui, elle-même fondée sui la passion, se modère d'ailleurs selon les âges et n'a pas du encore être appliquée à des cas d'une gravité extrême; aucune notion de devoir pur posée dans la conscience à l'encontre des mst.ncts ou des passions quelles qu'elles soient : tel est l'état primitif, cUenique si ron veut, d'où je pars. Mais je n3 suppose point une longue

antagonisme des passions

durée à ce moment de l'humanité. On peut croire aussi qu'il a eu ses degrés. La question que je traite, quoique posée sur le théâtre de l'histoire, est avant tout une question de morale et entraîne certaines simplifications forcées, certaines abstractions qui n'ont pas besoin d'excuse pour le lecteur inlelligent.

Maintenant je ne m'aftacherai pas à chercher quelles mœurs pouvaient èfre en harmonie avec cette situation de la conscience. Je ne décrirai pas non plus ce dont j'ai donné quelque idée d'après Kant, l'initiation à la réflexion par l'expérience, et l'application progressive de la raison à l'établissement d'une vie physique de plus en plus artificielle. Enfin je laisserai de côté l'origine du langage, question que j'ai traitée en partie [Deuxième essai, § V), et que ramènera sous un aspect nouveau celle des idées mythologiques. Je dois me renfermer dans le problème moral par excellence, le problème du bien et du mal, et surtout du premier manquement.

Tout d'abord, faut-il conclure des explications précédentes que l'homme est ordinairement bon, parce que nul mal en lui n'est donné naturellement et en acte? ou qu'il est originairement méchant, parce qu'il a la puissance du mal contenue dans l'application virtuelle de la volonté à la solution du conflit naturel des passions ? Ni l'un ni l'autre : il est innocent, il est peccable; le vrai bien et le vrai mal ne se produiront en lui que par l'exercice de sa liberté.

Le conflit des passions naît inévitablement de la pluralité des fins que l'homme se propose en vertu de sa nature. Le mal ne le tente jamais comme mal ; mais un bien qu'il poursuit ne pouvant s'atteindre souvent qu'au détriment d'un autre bien, un bien réel paraît un mal à l'égard de celui qu'il supprime. La conscience est tenue de choisir en se déterminant. La forme la plus ordinaire de l'opposition a lieu par rapport au temps, lorsque les biens, tous deux relatifs à l'agent et incompatibles, concernent des époques différentes et impliquent plus ou moins de durée ou de généralité l'un que l'autre; ou par rapport aux personnes, quand le bien de l'agent exclut celui des êtres qui lui sont liés, et particulièrement de ses semblables et de ses proches, de ceux avec lesquels il se reconnaît une communauté.

Le premier cas est d'une importance capitale pour le développement de chaque homme et de sa valeur propre. Les vertus et les vices qui intéressent le plus spécialement l'agent lui-même y ont leur origine. Par exemple, l'expérience lui a bientôt appris que la poursuite vive et obstinée d'une certaine fin, sans nulle considération de ce qui peut en résulter ou simplement se rencontrer sur la route, amène des dangers et des maux, c'est-à-dire exclut d'autres biens

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essentiels, ou qui lui importeront grandement dans le cours de sa vie Selon qu'il apprendra par un effort de réllexion et de volonté a calculer ses actes et à modérer ses affections présentes, ou qu il s'abandonnera sans réserve à la passion qui l'anime il se formera a la prudence ou contractera l.)s vices qui suivent l'habitude de céder sans réllexion aux mouvements précipités de l'àme. C'est donc un premier travail que l'iiomme a dû faire sur lui-même pour substituer l la fou-ue et à la prudence tout actuelles de l'animal la prévision et le calcul La liberté a pu intervenir dans les moments de la délibération même la plus fu-itive. La personne a déjà du mérite, ou deja elle a péché contre elle-a.ème. Les actes accumulés ont deja commencé l'habitude, et avec l habitude le vice ou la vertu.

Il en est de la tempérance comme de la prudence, et il s'y agit encore d'opter entre des biens rapportés à des temps différents. Dès que l'a-ent a reconnu que la satisfaction d'une passion, au delà d'un certaiu'de ré, ai.i.-ne dans le bien présent la cause du mal futur, il est mis en^leuieure de modérer par sa volonté la jouissance même du bien, ou de la suspen<lre, ou d'y renoncer pleinement. Selon qu'il <.ubira L série d'épreuves à laquelle cett.- nouvelle expérience le soumet, des vertus ou des vices s'établiront en lui et tendront à passer de sa personne libre à son caractère, dans lequel elle se fixe, et pour ainsi dire, à si nature elle-même. On remarquera dans cet exemple, comme dans le précédent et dans celui qui va suivre, que le vice consiste principalement dans rhabitu<le de n'envisa^jer le bien que dans le moment présent, quelles que soient les conséquences futures ou d'ordre génér il de la satisfaction d'une passion actuelle. Il est donc sensible que le mal moral tient ici. par essence et dans son orioine, à labanaon ou au mépris de la réflexion et de la volonté, dont l'agent repousse l'usaj^e chaque fois qu'il lui est offert par sa nature morale. La vertu suppose, au contraire, cette fonction caractéristique de l'homme qui lui permet de prévoir, de comparer, de ne point borner sa vue et ses appétits à la sphère des impressions actuelles, mais de prolonger l'une et de régler les autres afin de pourvoir a l'ensemble des biens combinés et respectivement limités de la vie. Or la pratique morale de la réflexion a toujours pour racine la volonté, et une suffisante persistance de la réflexion assure le triomphe des fins supérieures qu'elle fait découvrir sur celles qui sont plus près de nous et qui leur sont contraires.

Ces deux vertus dont l'usage a consacré les noms, la Prudence, la Tnirprraiir»-, se résument en préceptes d'abstention plutôt que d'action, et consistent surtout dans le sacrifice de biens particuliers ou

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