LÉGENDE SÉMITIQUE DE KAÏN
CHAPITRK VI
Développement solidaire du mal. Point de vue moral des races.
Celui dont l'injuslice devient l'état habituel trouve sur ses pas deux sortes d'hommes : les uns indulîrents, patients, au besoin victimes résignées; d'autres qui font entendre de vives plaintes, opposent des résistances ou répondent par des actes de même nature. S'il y a connit, avant peu s'accumulent les reproches, les querelles, les menaces, les haines. Une lutte s'établit sourdement, puis se déclare entre ceux qui étaient ou s'estimaient frères. On voit chacun mettre son orgueil à plier l'autre, et l'esprit d'usurpation et de conquête s'étend, avant même qu'il y ait à proprement parler des sociétés et des guerres. La réaction du mal contre le mal rend quelquefois oppresseur celui-là même qu'on a tenté d'opprimer; plus souvent elle amme le renforcement de l'oppression triomphante. Ainsi, sur de faibles commencements en apparence, à la suite de passions d'une injustice déguisée, dont il juge à peine bon de se défendre, jalousie, vanité, paresse, quelques mensonges, l'homme en vient à afficher sa prétention de dominer autrui, de vivre aux dépens dautrui. La violence parait comme moyen d'emporter les obstacles. Alors le mal règne dans toute
son horreur.
Il n'est guère moins hideux quand la tyrannie trouve devant elle une route aplanie. L'habitude de la vie injuste est encouragée, jusqu'à pouvoir paraître naturelle, si la faiblesse répond au caprice et la concession sans terme à des exigences croissantes. L'orgueil et la prépotence grandissent de tout le mépris dont elles accablent leurs victimes ; le fort parait appelé par sa force à imposer sa volonté, et l'esclave semble esclave par nature. C'est ce qu'on observe, par exemple, dans les relations conjugales : il n'est pas douteux qu'elles n'aient été une occasion notable de l'introduction du mal dans le monde, par l'elTet composé de l'amour qui cède et de la volonté qui avance. Le pouvoir domestique et ses abus ne trouvaient pas, dans les anciennes familles livrées à elles-mêmes, autant d'empêchements et de correctifs que dans une société étendue et organisée, où ils en trouvent encore si peu. Or le premier homme qui a voulu vivre du travail de sa femme en
se livrant à la paresse a eu les sentiments d'un voleur, et celui qui a levé la main sur elle a ressenti l'émotion d'un assassin. Voudrait-on quelque chose de plus pour connaître l'origine du mal sur un seul
exemple?
Ici je n'hésite pas à voir un genre de réaction du mal contre Is mal dans la lâcheté qui subit l'injustice, alors même que les meilleurs sentiments du cœur sont complices de la soumission. D'ailleurs, il faut savoir que la soumission n'est pas ou ne demeure pas complète : la ruse et les autres armes de l'esclave sont bientôt à l'usage de tout agent moral qui subit l'empire de la force.
Mais l'imagination est plus frappée, le cœur est plus ému de ces grands crimes qu'un caractère irréparable et la tragique surprise qu'ils causent à la conscience, même à celle du coupable, environnent d'un certain mystère. Il e.st probable que les grands vices et les petits crimes accumulés ont piécéJé les grands attentats. Il est probable aussi que la victime n'est pas tout à fait sans péché, ni entièrement étrangère aux causes qui ont préparé la péripétie. Mais toute cette histoire du passé d'une conscience, dans laquelle la liberté a semé ce qu'elle devait récolter plus tard, échappe à l'analyse grossière des témoins et de l'auteur, ou tombe dans l'oubli. On ne voit plus que la grande scène, le moment terrible où un transport de passion éclate comme la foudre, pour briser l'obstacle que l'injuste a rencontré sur sa route.
La légende de Kain est un exemple de la manière dont l'esprit populaire conçoit cette invasion soudaine du mal moral, car la légende d'Adam, autant que nous pouvons la comprendre, semble plutôt symboliser l'introduction du mal physique. Pourtant celle-là même indique un antécédent du crime, la jalousie, et, dans son obscurité, nous en fait supposer d'autres et de nettement historiques, en nous présentant Kain comme un cultivateur, Hébel comme un berger. La rivalité antique et naturelle des deux modes de vie, ses effets invariables donnent à penser que les premiers torts n'étaient pas du côté du labour, à moins qu'on ne condamne l'appropriation du sol et les clôtures qui en sont les conditions. Cette condamnation est la pensée intime de l'auteur du récit, selon toute apparence : on doit le croire favorable aux bergers et hostile aux fruits de la terre, puisqu'il prête à Jahveh cette partialité clairement exprimée. Quoi qu'il en soit des précédents moraux de l'acte criminel, la moralité du fond du récit reste entière, l'attentat, la résolution irréparable étant donnée comme du fait du laboureur, qui portera au front le signe indélébile du meurtrier. Et laissant de côté la légende, n'est-il pas permis de dire que l'institution de la propriété de la terre, toute juste