DEUX ESPECES DANS LE CRIME
qu'elle est, se fonde sur Texclusion et, par suite, sur l'exil et le meurtre, hyperboliquement parlant?
La légende a plus d'un genre d'intérêt. Ce n'en est pas un médiocre que la formule éner^iique de la liberté morale dans U hniic he de Jahveh répondant à l'irritation ('e Kaïn : .S'/ In fuis /<o',iJu fi-ri-ras (la tête). Si {il f'f'S' mal In fiai ^.si' ras. Le mal i'<l à la pnrff, t>l hai ilrsir est à lui : lu le doinuwras (pourras le «lutniner). Cette l(7;on est de tous les temps, mais on retrouve un souvenir lidèledes plus primitifs dans ral)sence formellement exprinuV» de la justice répressive, dans l'impunité divine ou naturelle du meurtrier qui fuit et dont cliacun s'écarte. Ensuite, quand la fondation de la première ville est rapportée à Kaïn, on ne peut s'empêcher d'être t'r.ippé de 1.) pensée qui attribue ainsi l'acte initiateur d'une société plus étroite et, par conséquent, de la justice organisée, au malheureux qui peut-être avait trouvé dans la passion du juste un des mobiles du meurtre et la cause de ses remords.
En prenant cette belle léj^ende pour le type de l'un de ces événements caractéristiques que j'imagine à l'origine de l'histoire des familles humaines, je remarque quola condamnation du criminel n'est pas entière, que si réhabilitation est possible, ou du moins son ascension (après le mal accompli et irréparable) dans une certaine région relative du bien, il en est tout autrement dans les cas où le crime se produit à la suite des habitudes les plus vicieuses et sous l'empire des passions les plus basses. Le meurtrier qui brandit le fer dans la colère, ou qui se croit armé par la justice, peut commencer la race des héros. Les héros n'ont-ils pas été communément des criminels? A leurs méfaits se joignent des vertus. Quand les maximes conformes à leur vie sont formulées, le bien et le mal se nouent en eux par des liens inextricables. H ne faut pas espérer pourtant que le crime se mettra toujours au service du Juste. Autre et plus triste est l'histoire du meurtrier que poussent exclusivement des motifs inavouables. Celui-ci éprouvera comme le premier l'horreur passagère de lui-même : c'est une loi inévitable de la passion tant que le mal n'est pas devenu coutume, tradition et seconde nature. Mais bientôt, lié par son acte, entraîné aux conséquences logiques des mômes vices qui l'ont préparé, enclin à fausser de plus en plus sa conscience pour rétablir en lui l'harmonie de l'êtie moral, il en viendra peut-être à avouer la maxime inavouable. Ce ne sera pas le brigand vulgaire qu'on voit naître accidentellement dans tous les milieux sociaux, celui qui passe du crime au divertissement et du divertissement au crime, et traverse la vie dans l'ivresse et le vertige. Ce sera le scélérat qui se connaît lui-même, et bientôt ne se connaî-
SGISSION MORALE DES FAMILLES OUMATIVES
tra plus; l'homme perdu, auteur d'une race perdue, dont la nature même est profondément altérée et ne se rétablira peut-être jamais.
Nous nous sommes rendu compte de la production du mal initial dans la personne, et des causes qui apportent entre un homme et un autre homme une scission morale très profonde. Ce que nous avons dit plus haut de la loi naturelle de solidarité nous permet d'étendre cette scission à des familles et à des groupes sociaux. Nous arrivons ainsi à poser parallèlement à la formation des races physiques un établissement de races éthiques, pour ainsi dire. La marche concordante de ces deux phénomènes nous apporte l'explication rationnelle des variétés de caractère, d'aptitude et de civilisation acquise des peuples, variétés qui vont jusqu'à revêtir une valeur spécifique apparente, et que l'école fataliste, la seule à peu près qui ait encore écrit l'histoire, a dû rapporter exclusivement aux données de la nature humaine primitive et de ses transformations par les climats. Ici il convient d'éclaircir par des applications l'idée générale que nous avons donnée de la solidarité, car elle a plusieurs faces, toutes fort importantes. Nous reviendrons ensuite à la question des races proprement dites.
L'analyse du mal initial, dans une conscience et dans un milieu aussi élémentaires que possible, nous a donné, eh regard l'un de l'autre, deux hommes, l'un capable d'effort sur lui-même et de retenue, et déjà investi d'une certaine habitude de consulter le bien d'autrui et le devoir, l'autre violent, intempérant, paresseux, prêt à l'injustice. Cette opposition peut se généraliser et s'appliquer à des groupes de personnes ou de familles, ne fût-ce qu'à cause de l'attrait mutuel des semblables et de l'utilité que trouvent à s'unir entre eux ceux qui pensent et vivent de même. Alors nous avons, d'un côté, des tribus à mœurs douces ou austères, où la parole est sainte, l'acte réfléchi et réglé, dans lesquelles la femme est respectée des enfants et de l'époux; de Tautre, des tribus ennemies du travail et de toute contrainte, prêtes à toute violence et à toute trahison, livrées à des mœurs ignominieuses. Si nous craignons de supposer des familles encore voisines et déjà si divisées, considérons seulement l'éducation et ce qu'il doit advenir des enfants dont les auteurs ont pris des directions morales opposées. L'exemple, qui est toujours la plus puissante et communément la seule des éducations, inclinera généralement les fils à la conduite et aux maximes des pères. Cette influence surpassera tout ce que nous pouvons imaginer aujourd'hui, quoique l'expérience nous la montre bien grande; mais il est à peine permis de comparer un état primitif où les lois sont nulles, la liberté indéfinie, les distances des établissements considérables, avec nos so-
APPLICATION 1)K l\ LOI DE bOLIDARlTK
ciélés réfïlées et nos populations liés denses sur lesquelles agissent de toutes p.rls des mobilt's publics et beaucoup de mobiles particuliers en dehors de la famille. On peut mettre en fait que, si les lois et les autorités disparaissaient tout à coup d'tin pays tel que l'Angleterre ou la France, et si en itiérne temps les communications y devenaient difliciles et danj^ereuses, il y aurait bientôt entre les idées et les mœurs de deux villajîes médiocrement éloignés Tuu de l'autre des différences aussi tranchées que celles que j'admets entre les familles primitives après quelque temps d'exercice de la liberté. C'est d'ailleurs ce que nos derniers voyageurs ont remarqué chez les tribus africaines, souvent très profondément dissemblables, quoique voisines. 11 est donc naturel de croire qu'un même sang et une même région ont été partagés de très bonne heure entre des familles honn(Mes d des fîimilles scélérates ou corrompues. De cette situation sortirent inévitablement les guerres et les migrations. Les migrations perpétuèrent les diversités acquises et en produisirent d^ nouvelles; les guerres, même les plus justes d'un côté, les plus défensives à Torigine, eurent ce résultat d'universaliser le mal dans l'espèce humaine ; de le faire passer à l'état d'institution, en amenant fatalement l'esclavage, puis la conquête, l'ilolisnio on les castes, quand les luttes se prolongèrent entre des sociétés déjà nombreuses ; en lin de donner la prépondérance dans l'àme aux vertus militaires, vertus relativement réelles et hautes, mais qui se confondent aisément avec la passion du meurtre et de la pioie.
Considérons toujours les commencemi'nts et voyons comment la solidarité s'applique au développement de l'espèce. D'abord elle parait dans la communication des penchants, des vertus et des vices, par voie dimitalion et de tout ce qu'on peut réunir sous le nom d'éducation dans une même famille : la volonté même, l'aptitude à exercer la liberté morale est susceptible d'enseignement, quoiqu'il n'existe pas de faculté plus intime et plus propre à la personne. Ensuite, la solidarité agit entre des familles dinérentes, et agit doublement, par contagion directe et par les conséquences inévitables des scissions qui s'établissent et des luttes qui se prolongent; car les mauvaises passions suivent bientôt les bonnes, lorsque celles-ci, se déployant pour le soutien du droit, donnent lieu à des actes de résistance et bientôt après de réciprocité et d'attaque. Tout antagonisme arrive un jour à porter ses fruits de violence. Ces phénomènes de réaction et leurs suites s'observent également entre des individus, entre des frères, mais je les envisage surtout entre des -roupes, parce que c'eet là qu'ils se généralisent. Les conséquences désastreuses de la guerre sur les résolutions et les actes dune tribu qui peut n'avoir été entiai-
APPLICATIO.X DK LA LOI DK SOUDARITR
née dans la lutte qu'à son corps défendant, sont l'exemple le plus frappant de ce qu'on pourrait appeler la contagion du mal par réciprocité. L'action delà solidarité, dont je définis ainsi le premier degré, en a un second et un plus important. Les actes répétés deviennent chez un individu des habitudes, et les habitudes, prenant une valeur sociale, deviennent des usages et des coutumes. En même temps les maximes correspondantes aux actes et inventées pour les légitimer deviennent des lois de fait. Une fois sanctionnées par le temps et par l'accord et la transmission de génération en génération des passions qu'elles justifient, ces lois deviennent à peu près indiscutables et comme naturelles. Le théâtre de la moralité, celui des délibérations de conscience est entièrement changé. Enfin les modifications physiques individuelles, mais Iransmissibles, continuées et aggravées en un même sens dans une suite de générations, et correspondantes aux habitudes d imagination, de passion et de régime successivement contractées, introduisent dans l'organisme un système de mobiles puissants et constants qui tendent à perpétuer les faits accomplis et à consacrer les maximes reçues. Ainsi se forment un milieu social, et des sortes de milieux personnels et physiques désormais affectés chez chacun au fondement naturel de sa vie inorale. L'influence exercée sur un homme quelconque par les idées, les coutumes et les lois du monde où il vit, et auquel se rapportent nécessairement ses actes, est démontrée par l'expérience universelle. Très peu s'en affranchissent dans une forte mesure. L'intluence de la constitution physique et des dispositions personnelles natives n'est pas plus contestée; mais dans l'ignorance où l'on est des lois précises qui la lunt dépendre du sang des ancêtres, et de celles qui modifient les organes en raison de la vie et des habitudes, on est quelquefois porté à se la dissimuler en partie.
Sous l'action de ces deux causes, la liberté humaine est singulièrement amoindrie, non point dans son essence et dans son acte, mais en ce sens que le champ où elle se déploie est devenu, de naturel qu'il était, factice en grande partie, et s'est resserré en bien ou en mal à l'égard des actes soumis à une délibération sérieuse. Ici se présentent deux phénomènes nouveaux que je dois indiquer, bien que je ne puisse les développer encore : l'un rétrécit plus que jamais le champ de la liberté, l'autre l'agrandit et tend à le restituer tout entier; le premier appartient à t(.us les peuples, le second n'a été pleinement acquis qu'à quelques-uns, et mèmejusqu'ici qu'à des personnes choisies. Je veux parler de la religion, puis de la philosophie en tant qu'émancipation de l'esprit. Les croyances et les pratiques religieuses, développées dans des directions que déterminent essentiellement les passions et les moeurs, réagissent sur les faits moraux
gg ÉTABLISSEMENT DES RACES ÉTHIQUES
d'où elles sont nées et leur rendent autant de force qu'elles en ont reçu Toutes les institutions sociales ont d'ailleurs le même effet et enchaînent pour le bien ou pour le mal les descendants de ceux qui les ont librement consenties. Mais les spéculations rationnelles et la recherche consciencieuse de la vérité, partout et autant qu'elles peuvent naître et se répandre, mettent l'homme en possession de la plus grande part d'exercice de sa liberté qui soit compatible avec les lois de l'esprit et de la nature.
En résumé, nous comprenons, sans avoir besoin de résoudre le problème de l'unité ou de la pluralité des races humaines, et en supposant au besoin l'unité, que les temps les plus reculés où remonte linduction historique nous puissent montrer, d'un côté, des tribus à mœurs patriarcales, comme dans la Bactriane ou la Mésopotamie ou la Chine, de l'autre, des hordes sauvages, semblables à celles que renferment encore l'Afrique ou l'Océanie. L'abîme qui sépare une famille pure d'une famille déchue n'est pas autre en sa profondeur que celui qu'on peut sonder journellement entre deux membres d'une même société. Ici le goût du travail et des joies honnêtes, là la passion du Ubertinage et de la rapine. Là comme ici la liberté a fait son œuvre, et la solidarité a fait la sienne. Seulement, une tribu corrompue depuis des centaines ou des milliers d'années infuse dans le sang et la passion de ses membres des instincts de seconde nature qui exigeraient peut-être un temps proportionné pour être amendés ou
détruits.
Au reste, les tentations et les épreuves, les conséquences diverses qu elles peuvent avoir, n'appartiennent pas aux individus seuls. Des peuples entiers y sont soumis. Les nombreuses tribus que nous voyons aujourd'hui si dégradées peuvent n'avoir pas toutes la même antiquité dans le mal, et il s'en faut qu'elles y plongent à la même profondeur. Plusieurs d'entre elles semblent se trouver à quelques égards dans un état moral peu éloigné de celui qui dut suivre de près les temps primitifs. Plusieurs sont descendues si bas que rien n'est au-dessous. L'épreuve la plus violente que les unes et les autres aient subie, avec de bien différentes issues, est incontestablement la famine. .î'ai signalé plus haut les tentations nées des relations personnelles des hommes; ici, j'envisage l'effroyable crise morale qui tient aux conditions naturelles. Cette crise, en tous temps, en tous lieux, le rapport de la loi de population avec les lois des climats, des saisons et des subsistances, ne cesse de l'entretenir, quoique adoucie et transformée aujourd 'hui et pour nous, grâce aux bienfaits de la capitalisation et du commerce. Mais elle s'est produite jadis et se produit encore sur certains points comme une question immédiate