PRINCIPES DE LA CONSERVATION ET DU PROGRES
fois le juste que pour le déclarer au même instant et toujours inopportun.
Les degrés sont nombreux entre ces deux stations de la conscience politique que j'appellerais volontiers l'état moral pur et l'élal traditionnel. Les faits s'arrêlent toujours à quelqu'un de ces degr-is, plus on moins en arrière ou en avant. Ni l'une ni l'autre des deux doctrines n'ont et ne peuvent jamais avoir pleinement gain de cause, dans une société mobile où les hommes sont si loin d'avoir les sûres lumières et les intentions droites et fermes qu'exigeraient une marche régulière et une direction invariable des acies législatifs. Il se produit donc un balancement et des suites de progrès et de reculs sur divers points. On peut en rechercher la loi et la fin probable si l'on croit le problème à notre portée, mais on ne saurait nier les oscillations qui se succèdent visiblement, et dont chacune s'explique par la somme des vérités et des bons sentiments acquis pour un nombre suffisant d'hommes à chaque époque, ainsi que par la direction de volonté de ceux d'entre eux à qui plus de talent ou de génie donnent plus d'autorité ou de force.
C'est ainsi que, depuis l'origine des délibérations de l'humanité sur les lois qu'il lui convient de s'imposer, un antagonisme n'a cessé d'exister entre les partisans d'un minimum de moralité, réglé par la coutume actuelle, et le nombre plus restreint des justes qui, poussés parla passion du bien, instruits parla culture de la raison, prétendent aller au mieux en toutes choses. Les moyens termes sont tenus dans le débat par la multitude des opinions, chacun déclarant sans difficulté que cela seul est équitable ou nécessaire que l'état de son cœur, la pression de ses intérêts et des intérêts des siens, et l'énergie variable de sa réflexion et de sa bienveillance pour autrui le portent à penser et à désirer. Mais lu foule elle-même, à de longs intervalles, en vient à s'accorder dans un idéal, c'est-à-dire à concevoir un ordre préférable à l'ordre établi, et auquel il ne manquerait, pour s'y substituer, que telles ou telles sanctions selon l'esprit des temps. Bientôt les intérêts avertis travaillent en tous sens, les passions s'animent, l'intelligence combine les projets, puis des désordres éclatent, auxquels il faut porter remède, et, de deux choses l'une : ou l'autorité traditionnelle, exaltée par la crainte et les péripéties de la lutte, reste victorieuse, un grand déploiement de violence reporte la société en arrière; ou des progrès s'accomplissent, non sans compromis, phases et retours divers, même dans les révolutions les plus radicales, non sans violence encore et sans crimes, mais en résultat pour le bien des générations futures et l'approximation de l'immuable justice. C'est celle-ci qui, toujours présente à l'esprit humain, entre progressivement dans les faits, à mesure que le mal reconnu recule devant elle.
C'est l'idée qui de mieux en mieux analysée, plus exactement suivie en ses applications, passe dans la réalité et parvient à faire caractériser comme droits et devoirs positifs, définis légalement et dès lors strictement obligatoires, des rapports sociaux auparavant renfermés dans une sphère plus haute du bien et de la pensée, où les mieux inspirés savaient seuls et très difficilement les atteindre, encore moins s'y conformer.