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PRINCIPES DE LA CONSERVATION ET DU PROGRÈS

le lien social : c'est à cela que sa définition se réduit ; mais il reste à définir les rapports de droit et de devoir dans les cas particuliers, et la difficulté commence. La question serait simple si les membres de la société étaient tous dans les mêmes conditions, c'est-à-dire s'ils avaient tous le même état, les mêmes ressources, les mêmes moyens d'être utiles à autrui et à soi-même, enfin la même valeur ou des valeurs équivalentes, morales et matérielles : tout se résoudrait alors dans l'égalité et par elle. Loin de là, les ressources varient beaucoup, depuis l'abondance jusqu'à la misère; les facultés et les aptitudes diffèrent, et, par suite, les fonctions; des circonstances fortuites accroissent l'inégalité, qui reconnaît en outre une cause générale : je veux parler de l'usage que chacun a fait de sa liberté pour le travail ou pour les vices, et de la nécessité qu'il y a que chacun aussi supporte les conséquences de sa conduite, quand il est reconnu que la loi de communauté, le partage en tout et toujours serait l'injustice même. De plus, les membres de ces groupes, soit nationaux, soit familiau.v, au sein desquels une solidarité règne en vertu de lois naturelles, se trouvent recueillir le prix ou subir la peine d'actes étrangei-s à leurs propres personnes, sans que les hommes de groupes différents s'en eslirnent responsables. Pour achever, des contrats sont intervenus dont l'exécution, juste, parce qu'ils étaient lil)rement consentis, a eu pour effet de créer de fâcheuses relations de dépendance; et l'abus, l'usurpation, le crime, ont faitde la dépendance la servitude, quand ils n'ont pas tout d'abord inauguré celle-ci; et des coutumes injustes se sont établies, et leurs racines, bientôt profondes, se sont croisées en mille manières avec celles de l'institution sociale elle-même.

C'est dans cet état de choses, d'une part au milieu des inégalités primitives ou acquises qui mettent entre les hommes une dissemblance fatale incorporée à la nature, d'autre part, à la suite des luttes de ruse et de violence, et de tout ce que le développement du mal a engendré d'habitudes; c'est lorsqu'on ne voit partout que races ennemies, familles divisées, personnes inégales, que se pose pour les premiers efforts de la réflexion humaine la question de la détermination théorique du Juste. Au degré près, les données du problème sont-elles aujourd'hui bien changées?

C'est assez, pour les reconnaître pareilles, de voir le personnel de nos sociétés si complexes divisé en deux camps par une loi très simple : là, peut-on dire, est la foule des hommes libres destinés par la naissance à toutes les tentations et à toutes les misères, et qui, parle fait, accomplissent une destinée en général marquée d'avance comme .s'ils étaient les esclaves d'une nécessité inexorable; ici, est le groupe de ces autres hommes libres que la fortune conduit par la main à tous les repos apparents et à toutes les joies. Ceux-ci ont la liberté

facile de mal faire, ceux-là la liberté difficile de bien vivre et la grande peine de subsister. Les uns trouvent autour d'eux la place occupée et les rangs serrés ; les autres, dont les places sont retenues et gardées d'avance, se trouvent amems infailliblement à soumettre la foule des disgraciés à la loi de leur bon plaisir en beaucoup de cboses nécessaires à la vie. Ainsi un abîme est creusé entre la justice universelle et la sphère des obligations positives. Les obligations sont contractées et les lois sont faites en conséquence de la donnée de linégalité sociale, et cette inégalité est telle que, la personne même étant dégradée chez un grand nombre d'hommes, ce respect mutuel, cette reconnaissance de la dignité qui est le fond de la justice .se trouve incompatible avec les faits.

Dans cette situation, qui est de tous les temps, l'activité politique dessine deux partis : le premier a pour unique souci la justice positive ; il demande la stricte observation des contrats en tous genres, il prêche la soumission à l'état de choses traditionnel et habituel comme la règle la plus sûre, à tout prendre, et la plus respectable. Ce principe, littéralement obéi, ne serait seulement pas propre au maintien d'un statu quo réel ; c'est le chemin de la décadence de la justice, à cause de ce qu'on nomme les abus, de leur inévitable invasion et de leur consécration parle temps. Le second parti, s'il obéit à la pure logique, exige que tous les membres du corps social soient mis en possession de sphères de personnalité égales et garanties, afin que le respect soit toujours possible autant qu'imposé, que les droits ne soient pas dans la plupart des cas une fiction, les devoirs des exigences arbitraires, et qu'enfin la justice devienne aussi facile à appliquer qu'elle nous parait simple à énoncer en thèse générale.

Il y a dans le piirti du progrès celle différence et cette scission, que les uns veulent tendre à la justice de tous leurs eflorts en respectant (chose délicate et souvent difficile) les contrats positifs existants, et même les habitudes prises, si du moins elles ne leur semblent pas tout à tait contraires à des droits naturels inamissibles; tandis que d'autres s'élancent par-dessus les obstacles au siège de la justice pure. Il arrive souvent que ceux-ci, consultant moins l'utile et le faisable que le rationnel abstrait, manquent à la fois le bien cherché et compromettent l'acquis, impuissants qu'ils sont à vaincre tout à la fois la coutume, la loi, l'intérêt et l'ignorance : quelquefois la justice même est en danger dans leurs mains, parce que, dans la hâte où ilï, sont de réaliser l'égalité qu'elle réclame, ils travaillent à anéantir la liberté, sa première sauvegarde. Mais on voit aussi les politiques aniis des tempéraments, consulteurs du temps et du possible, réduire le droit à l'état de vaine théorie, et ne proclamer par-

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