ORIGIIVE MORALE DES EMPIRES
ils, sur une autorité investie du commandement, disposant de toutes les sanctions, entourée de tous les prestiges, l'observation des lois morales vraies ou supposées, la sécurité donnée à tous, et les droits, ou plutôt les possessions concédées à chacun; car il n'y aurait plus de droit. D'ailleurs, les peuples venaient senj-a^er d'eux-mêmes dans les premiers liens de la civilisation monarchique ou sacerdotale : ils y venaient grâce à l'attrait du merveilleux, à la terreur des phénomènes naturels, au vertige des superstitions, et à cet instinct qui les porte à acclamer des chefs et à se prosterner devant des idoles.
Je n'entends pas dire que les pouvoirs politiques et religieux, dans les anciens empires, furent Fa pplica lion simple et directe d'une idée; mais cette idée, plus ou moins claire ou enveloppée, présida sans doute à leur établissement, en concurrence avec d'autres causes, telles que l'inégalité physique et éthique des races, la guerre, la conquête, et, dans tous les cas, servit à le légitimer. C'est donc pour le moins une origine morale, et celle qu'il appartient à mon sujet de mettre en relief.
Au moment d'apogée de ces grands empires, on dut croire le problème du gouvernement de l'humanité résolu pour jamais. L'éclat des arts, la pompe des fêtes, le rude et constant labeur des masses populaires, les œuvres qu'elles produisaient, les intarissables armées et les guerres qui servaient de déversoir à l'excès des naissances, trompaient l'observateur sur la corruption inhérente à ces vastes agglomérations d'esclaves. Cette corruption ne pouvait manquer d'être générale, quand toutes les institutions tendaient à supprimer l'exercice de la liberté, c'est-à-dire l'exercice de la conscience. Elle atteignait à de grandes extrémités dans les rangs élevés de la société, là où l'ambition et la satiété tour à tour, la fureur de dominer ou de jouir, la fantaisie et le caprice, l'ennui définitif et désespéré engendrent tous les monstres de la morale. Alors ce qu'on avait pris pour un remède au mal devenait un mal incomparablement plus grand : des hommes étaient investis, par le don du commandement politique ou religieux, de la fonction de rechercher et d'assurer le bien de tou>~, de contraindre les volontés à se plier au devoir; et c'étaient ceux-là même qui se livraient avec impunité aux débordements les plus terribles. La force et la ruse étaient les seules grandes lois visibles des événements, et ce spectacle, ces exemples menaient infailliblement le monde au désespoir.
Pendant que les grands empires vouaient des races entières à la mort morale, des tribus, à l'état de protestation contre les innovations sociales ou religieuses, émigraient. portant sous d'autres climats leur liberté conservée. C'étaient des familles en grande partie nomades.
RÉACTrOPÎ DE l'amour CONTRE l'inJUSTICE
ou du moins tout à fait pastorales, et qui restèrent telles longtemps encore après leur établissement définitif, en Grèce par exemple. 11 est naturel de penser qu elles renfermaient l'élite des hommes de ces temps, et qu'elles avaient plus que d'autres gardé le sentiment et le culte du Juste, ces populations qui devaient plus tard créer la science libre et la loi, et organiser les premières républiques. La cause essentielle de leur migration en Occident dut être, par conséquent, l'énergie morale, qui leur fit préférer la vie errante et ses dangers à la perte de la liberté et à l'abandon de la conscience.
Nous venons de voir la lutte et la scission, touchant le principe de la moralité, commencer par l'opposition du bien subjectif et du bien objectif, je veux dire du dictamen du Juste, dans la conscience indépendante^ et de l'autorité externe, qui prétend déterminer et prescrire autant que possible tous les actes, sous la sanction du respect contraint et de la terreur. Une seconde opposition va se manifester à la suite de la première, et toujours au détriment de la justice. Elle apparaîtra par intervalles jusque dans les systèmes philosophiques, mais surtout donnera lieu à la production de phénomènes religieux de la plus haute importance dans la vie de l'humanité.
Il semble, au premier abord, que la réaction de l'énergie morale, dans les sociétés livrées à la force et au mensonge et parvenues au dernier degré de l'abaissement, devrait se produire par un retour à la justice et à la liberté; mais il n'en est rien : sous la pression de pouvoirs si bien établis qu'ils font corps avec l'apparente nécessité des choses, et si indestructibles que les mêmes passions qui les renversent quelquefois les relèvent aussitôt, les hommes désespèrent de la justice et ne retrouvent la liberté que dans les profondeurs de la conscience isolée du monde. C'est alors par le cœur et non par la raison que la moralité renaît. Elle renaît de ses cendres, et la loi qui la ramène est celle qui lie les extrêmes dans la passion humaine et les fait sortir l'un de l'autre, au grand étonnement des observateurs superficiels. On voit la force gouverner les événements : on se voue à la passivité. On voit la vie emportée, sur les hauteurs sociales, par une activité sans frein, qui ne produit rien de durable, et usée dans les bas-fonds par les misérables soucis de l'existence à soutenir : on embrasse la vie contemplative. On plaint la triste multitude empressée à la recherche des plaisirs qui se fondent en amertume : on renonce au plaisir, on renonce à la sensation même et au sentiment de soi, s'il était possible. On se dit : tout est mensonge et l'injustice règne : je renoncerai à la parole et à l'action, et j'ignorerai l'injustice ; j'ignorerai jusqu'à la justice. Enfin, le souverain principe du mal étant évidemment de se faire centre de tout, et de sacrifier
ANTAGONTSME DE LA JUSTICE ET DE l'aMOUR