‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire [microform]. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 50 sur 253 · CIVILISATIONS NEES DE PRINCIPES DIVERS · texte numérisé non relu

CIVILISATIONS NEES DE PRINCIPES DIVERS

autant qu'on le peut tous les autres à soi, le souverain principe du bien sera de se perdre dans le tout et de se sacrifier soi-même. Le don de soi, le sacrifice de soi parait alors être le dernier mol de la moralité.

Je n'ai pas à m'occuper encore des productions religieuses qui suivent cette réaction des âmes les plus pures contre une société corrompue; j en retiens seulement le principe, qui est l'amour, et. laissant de côté les derniers excès de la direction morale que j indique, aussi bien que ses plus graves conséquences, bonnes ou mauvaises, je déiinis les traits principaux qui ressortent de l'opposition de l'amour et de la justice pour la règle des actes moraux. On remarquera que les hommes n'étant capables d'excès en rien ni lonjrtemps ni constamment, tandis qu'ds sont très j.ropres à garder et à se transmellre des habitudes prises sous des impressions puissantes, ce sont ces traits plus ou moins adoucis qui continueront à caractériser leurs âmes, à des époques fort éloignées par le temps et par la pensée de celle où les impressions ont agi.

Je dirai donc que la justice, chez l'homme juste, place avant toutes choses morales, ou plutôt leur fait une condition à toutes du respect de SOI, de la dignité de la propre personne. Au contraire, riiomme de I amour s'abaisse et s'humilie au besoin, se fait esclave.

Le juste est véridique, embrasse le vrai ou le poursuit à tout prix. L'homme de l'amour veut souvent être trompé; il consent aisément à tromper lui-même.

L'homme de l'amour est homme de passion, car l'amour est une passion, si purs d'ailleurs et f<i désintéressés qu'en soient les objets; il est donc par lui-même sans rè<,de certaine; tout lui est exception et cas particuliers; sil ne nie point les lois rationnelles de la conduite, il est du moins disposé à les faire lléchir en mille occasions : ainsi le mal se transfigure en bien à ses yeux ; il vole pour donner, il ment pour être utile ou agréable à ses dupes. Il peut même en venir a taire du crime une vertu politique, pour peu qu'il y ait prétexte de salut public, et c'est encore lui qui, dans une sphère plus humble, élève le mensonge habituel au rang de vertu privée, sous le nom de politesse. Mais Ihomme de la justice subordonne la passion a la raison et les circonstances à la règle, ce qui doit sembler triste, SI son cœur est froid, mais ce qui paraîtra sublime, si lui aussi il aime.

Dans l'ordre des idées religieuses, l'homme de passion exaltée peut être ce qu'on appelle un saint. Alors il ne voit entre la créature et les puissances célestes que des rapports d'abandon et de sacriOce d un cote, de grâce et de laveur de l'autre : il ne raisonne pas. il

brûle; il ne juge pas, il se prosterne et adore. Le juste apporte jusque dans le sentiment du divin le besoin de l'ordre et de la mesure. L'équilibre, l'équité, l'échange sont encore les procédés de sa raison, dans ces hauteurs où il s'élève et ne consent pas à se perdre.

Si de là nous revenons aux choses terrestres et à la catégorie de l'utile, nous verrons le saint en faire plus de cas qu'on ne s'y serait attendu. Le bonheur, relégué s'il le faut dans une autre vie, l'occupe plus que la vertu. Ne la connaissant pas en elle-même et ne la poursuivant pas pour elle, il s'intéresse au résultat de préférence à l'acte, à la hn plutôt qu'au moyen, et l'utilité est son premier mobile. Mais le juste sacrifie l'utile à la vertu; c'est^ selon lui, le seul sacrifice méritoire, celui qui fait sûrement la grandeur de l'homme et ne prèle jamais à sa bassesse.

Enfin, il est facile de comprendre que Thomme de l'amour devienne un réceptacle de haine et de colère. Gela résulte de ce que la passion manque de règle et de sûreté, et va de contraire en contraire, si la justice ne la domine. La préoccupation des résultats et de l'utilité finale, sans égard à la liberté de l'individu, mène à la théorie et à la pratique du la persécution, c'est à-dire à la recherche des moyens de ruse ou de violence qui peuvent procurer la bonne fin et réaliser le bonheur des hommes en dépit de leur volonté. Dans cette voie, dont l'histoire nous montre les pentes si faciles, ou passe vite du gouvernement prétendu des saints ou des sages aux crimes de la Raison d'État. C'est une entière perversion de l'idée de société; elle se place au point de jonction des erreurs contraires où périt la justice : se sacrifier, sacrifier les auties.

Nous venons de remonter à la source de l'antagonisme des deux grandes forces sociales : d'un côté, la justice; de l'autre, l'esprit de domination avec l'amour. Suivant que l'une ou l'autre direction fut prépondérante, des institutions, des mœurs diverses se formèrent pour le bien et le mal de l'humanité, non d'ailleurs sans ce mélange souvent inextricable qui met chez l'homme les vertus et les vices en dépendance mutuelle. La religion, la morale et la politique prirent des développements tout différents ou même opposés. Quand la notion du droit primitif s'elTaça, quand le devoir devint l'unique idéal de la civilisation (exemples, l'Egypte et la Chine), la crainte et la force brutale se substituèrent en grande partie à l'amour prescrit au sujet, à la bienveillance prescrite au maître : même dans les relations entre égaux, autant qu'il y en avait, les vertus se corrompirent, les droits ne venant pas éclairer, limiter et soutenir les devoirs. La religion dut en même temps, et de plus en plus, prendre pour principes l'adoration et la terreur eu présence des forces cosmiques personnalisées.

FORMES DE l'IPJJUSTICE

et devenir un instrument aux mains des puissants. Il y eut encore, à la vérilé, des divergences considérables d'empire à empire et, dans certains cas, des atténuations du despotisme ou politique ou religieux qui provinrent de l'existence des classes aristocratiques. Cellesci, en GfTet, maintiennent partout quelque chose du droit et balancent les pouvoirs les plus concentrés, lorsqu'elles ne se perdent pas ellesmêmes en s'y alliant.

Quand, au contraire, la justice fut le mobile le plus puissant des consciences (comme chez les anciennes nations occidentales), la revendication perpétuelle de la raison et du droit conduisit aux religions les moins abaissées devant la divinité, engendra l'esprit de la science et le culte de la beauté réglée, enfin formula le principe de la loi politique et des constitutions rationnelles, dont on tenta des applications nombreuses. Mais les guerres civiles et les guerres de conquête, l'anarchie intérieure et les excursions armées à l'extérieur, la division excessive des États et leurs luttes constantes, celle des partis et leurs rivalités non moins meurtrières furent des suites naturelles de la liberté ; et la justice, violée ou défigurée par les passions qui la réclamaient sans cesse, donna souvent des résultats peu différents de la négation directe du droit. Seulement, les grandes vertus liées à l'esprit d'indépendance subsistaient avec les abus de cet esprit, tant que la lassitude et les réactions n'amenaient pas le repos sous une tyrannie durable. De leur côté, les religions et les doctrines participèrent à la libre dispersion des forces. Leur division et le travail de l'esprit sur elles, rapproché de leurs éléments traditionnels et variés dont la mémoire ne pouvait entièrement se perdre, eurent pour effet de les rendre impossibles à fixer, encore plus impossibles à interpréter dans un sens à la fois conforme à l'antiquité et à la raison ; en sorte que là aussi la fatigue préparait tout pour une révolution totale et pour l'avènement tyrannique d'un dogme.

Lorsque dans les empires sans justice, ou devenus tels, éclate la réaction de l'amour dont j'ai rendu compte, la conscience, rentrée en elle-même, commence par mépriser le monde, et il s'en faut qu'elle espère le rendre jamais au bien. Elle le condamne et porte ailleurs ses vues. Cependant il arrive nécessairement que cette révolution de Tàme, en s'étendant, a des conséquences sociales. Dès que le nombre des convertis est grand, ils exercent, ne le voulussent-ils pas, une pression sur les institutions anciennes et sur les pouvoirs. Ils leur enlèvent leurs sujets. Si des castes existent, ils tendent à renverser les castes, comme a fait le bouddhisme, de cela seul qu'ils appellent indistinctement les hommes au salut, à lexcellence morale. aux fonctions sacerdotales. S'il y a seulement des empereurs, ou

FORMES DE L'iNJUSTICE

d'anciens p)nti(e.>, leur .rUorité so trouve sin-ulière.u.'nt alTaiblie ou menacée, puisqu'une puis<=ance nouvelle, au moins et tout d'abord la puissance dune idée, s'établit en rivale ou négatrice de ses commandements. C'est ce qu'on a vu à l'époque de la propagation du christiamsm-Nqui cependant faisait profession de rester étranger à l'ordre civil et politi(iue, et i)ror..etlait de respecter l'empire du plus fort. Dans ces circonstances, il est inévitable que se pose une question de l)nmauté entre la religion, même la plus mystique, et l'autorité sociale. Viennent les analhèmes, les persécutions, les guerres religieuses; enfin, selon lissue do la lulle, les mêmes dévots, les mêmes saints qui dans un temps n'aspiraient qu'à se soustraire au monde, aspirent dans un autre à le gouverner et à le sanctifier par un judicieux emploi de cette même force qui leur semblait incompétente et odieuse alors qu'elle était tournée contre eux.

Amsi la tentation d'objectiver le Juste à tout prix, même par l'injn.tice, avec rusp ou violence, reparait dans le triomphe du j^entiment contraiie. Une .suciélé sacerdotale, théocratique autant qu'elle peut, est au bout des ellbrts qui ont été faits pour échapper à une sociélé plus ancienne, regardée à tort ou à raison comme oppressive. Bien plus, les consciences ne se sont pas enrichies et raffinées en vain dans l'excursion qti'elles ont tentée hors du monde empirique Elles apportent en y rentrant de nouvelles exigences, ici légitimes, là de nature à ne pouvoir être imposées justement à autrui et rendues obligatoires. Mais les unes et les autres se rapportent, aux yeux des croyants devenus des politiques, à des devoirs également sacrés, auxquels on ne saurait manquer san.s crime. Il arrive de là que le régiuie théocratique s'étend et s'appesantit, et que le nouvel idéal objectif s'applique à de plus nombreux éléments de la conscience et de la vie pour les définir, les régulariser, les automatiser.

Cette loi de l'erreur, cette forme de l'injustice sous couleur du bien, expliquent comment l'intolérance, naturelle qu'elle est ainsi chez Ihumme (car le mal aussi est naturel), ne nous frappe excessivement que dans les sociétés où l'ardeur de la conscience et la foi supra-mondaine ont été à la fois poussées très loin. Il a fallu, en outre, un plein triomphe de l'idée longlemps humiliée, joint à des institutions préexistantes capables de s'adapter au gouvernement des âmes. Des deux religions que j'ai nommées, l'une, celle qui renonça le plus énergiquement au monde, le bouddhisme fut vaincu et banni des lieux où il était né. Tout le temps qu'il y demeura, il eut à compter avec des croyances antérieures et indestructibles, que luimême il consacrait en grande partie. Ailleurs, il en trouva d'autres et de très résistantes. Là où il put s'établir et régner seul ou à peu près, il essaya, sans doute, mais ne parvint pas à affaiblir les pouvoirs

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poUtiiiues. Aussi, toul en devenant théocrati.iue à ï^a manière, en formant des sociétés conventuelles, en adorant des dieux vivants, il resta tolérant, c'csl-ù-dire lidèle à son principe originel du salut par la liberté de l'âme.

L'autre relii^ion, servie par l'anarchie de la foi et des idées autour d'elle, bientôt par l'anarchie sociale, par ravènement de peuples neufs, par l'état peu avancé de leur développement intellectuel et moral, enfin par des traditions administratives otlrant des moyens efficaces de police, et par des liabitudes d'élaboration philosophique éminemment propres à la construction d'un dogme et d'une morale subtils et achevés, put se proposer d'absorber et de ré^demenler un monde autrefois maudit Lechristianisme, devenu catholicisme, (it dans

ce but un grand eilort, en partie réussi, continué aujourd'hui même, et non sans espérante. Les obstacles ont été et sont toujours : l'esprit d'indépendance, avec les passions bonnes ou mauvaises qui s'y rattachent, l'esprit d'examen personnel, la science, empirique ou rationnelle, sans préjugés, la transmission à travers les âges de celte portion de travail et d'exemples de l'antiquité qui tient à l'expansion libre des forces humaines. Ajoutons le sentiment profond et, .lifinilivement, le principe rigoureux du droit de la personne, regardé tomme le fondement de tous les vrais biens.

Le développement des deux erreurs liées contre la justice : celle qui prétend objectiver le bien par le commandement et par l'obéissance, en le déterminant a priori, des plus hauts aux moindres éléments accessibles, et refusant à la conscience individuelle tout droit de juger par elle-même; et celle qui 1 ase exclusivement la morale sur le devoir, mais aussi le devoir sur la passion, à savoir sur l'amour quand ce n'est pas sur la crainte; ce développement conduit, on le voit, l'historien moraliste jusqu'à nos jours, par des chemins que tracent les religions, les gouvernements théocratique-s et les {louvoirs absolus de fait, quels qu'ils soient, autant qu'il en i)cut exister encore. Mais il ne faudrait pas croire que ces erreurs et ces illusions, ou d'autres tout analogues, ne se retrouvent pas dans la série historique opposée. Au premier abord, celle-ci semble n'avoir que la justice et la liberté pour mobiles, et elle les a tels effectivement dans une certaine mesure, assez pour que les nations occidentales, qui participent à la fois des deux séries à cause de leurs traditions mêlées, évitent, sous l'irilluencede la seconde, les [dus funestes effets de la première. Nous allons ceiiendant reconnaître que, là même où le nom de la justice est le premier invoqué et où les consciences sont admises à se dirigera peu près librement, on e^i en présence d'haltitudes et de maximes qui faussent les applications et jusqu'à rinlelligencc du droit.

Parlons d'abord de la nécessité de constituer, sur les bases de la liberté, des pouvoirs de nature peu dissemblable de l'usurpation. L'autorité des antécédents, des coutumes et des intérêts, conduit là, n'y eût-il ni ambition ni esprit de servitude, et de cela seul qu'un peuple se trouve par le fait hors d'état de juger des questions de droit public, et incapable de se passer de délégués, ou s'il ne peut sans danger visible d'anarchie renouveler fréquemment les pouvoirs de ceux-ci, ou si une portion importante du corps social est réputée indigne d'exercer ses droits, parce que les droits d'autrui et son intérêt propre en souffriraient. Voilà un mal tenant beaucoup de la fatalité des faits et étranger en apparence aux principes dont je m'occupe ici. Mais une terrible question les ramène immédiatement : Sur quel fondement de justice refusons-nous l'usage de son droit à un homme quelconque, en alléguant simplement que nous savons, c'est-à-dire que nous croyons qu'il s'en servirait à notre dam et au sien?

Avouerons-nous, suivant la première impulsion de notre raison, et la bonne, qu'il n'y a nulle justice à cela, mais seulement exercice de la force et prépotence fondée sur l'utilité, sur l'intérêt? Alors deux théories s'offrent à nous. Avec l'une, nous soutiendrions que la justice est moralement imposée à tout homme vis-à-visde tout autre, et à toute association vis-à vis de ses membres, sans réserve aucune, quoi qu'il puisse arriver, quels quesoient l'injustice privée, les vices! la mauvaise conduite connue ou probable des appelants au droit. Il y aurait donc obligation stricte à conformer h pratique à l'absolu de l'idée du Juste, et à rejeter toute considération de l'utile? Ceci paraît pratiquement impossible. Avec l'autre théorie, nous reconnaissons qu'il y a dans l'humanité un mal radical et, quant à présent, ou dans le tout, irrémédiable; que l'injustice et la guerre sont les noms de ce mal; que, puisqu'il existe partout, sourd et latent quand ce n'est point àdécouveri, exiger de moi la justice et la vérité sans restriction équivaudrait à me faire accorder leurs droits à ceux qui, libres, détruiraient les miens; que je serais ainsi tenu de me sacrifier, et que cela n'est point juste.

La première doctrine est réfutée par l'instinct et la nécessité des choses. La seconde, dont on ose rarement sonder le fond, a contre elle l'abus qui s'en peut faire et qui s'en fait effectivement; car il est aisé de prétexter le mal dans autrui pour se dispenser de faire le bien soi-même, et la distinction qu'on est amené à établir entre la moralité pure et la moralité possible ou pratique, entre l'idéal et le réel, sert excellemment à couvrir la mauvaise volonté et toutes les compositions de conscience. Mais cette objection n'est pas valable : une vérité ne cesse pas d'exister parce qu'elle offre des occasions

RAISON DVrrAT KT SOCVKn AI VHTK DU BUT

d'erreur ou des anries à la rnau li ; et, dans une lause doid le

for intérieur décide, le molif peut être inattaquahle en principe, lors môme que, interprété et appliqué, il laisse le champ lilire à la corruption du juge.

Au lieu d'avouer que la société liuiii lino < st incoinplôle et viciée par l'état réel des âmes, l'extension rijïoureuse du droit impossible pour les meilleurs à cause de sa violation habituelle chez les autres, et la parfaite justice inapplicable individuellement si elle n'est universelle, et elle ne l'est pas; au lieu d'étudier et de développer sainement ce principe, où du moins subsiste sans altération la morale idéale, où les phénomènes subversifs sont à leur place, place d'exception et de flétrissure, on cherche une justification de l'Injuste et une sanctification de la foire; on fausse l'idée du droit en pré!en<lant y trouver la source de tait> contradictoiresavec cette idée; on retombe enfin sans le vouluir dans les théories politiques dites de ^/re// J/'rin, ou dans ces arran-^emenl- de morale sophistique qui reviennent tous à introniser la violence ou l'amour, ou l'odieux mélange des deux, sous le nom usurpé de la justice.

L'injustice coutumière des systèmes de liberté ne consiste pas seulement dans le déni d'exercice du di'oit, fait à une partie des membres du corps social, soit dans la constitution d'une autorité où ils n'entrent point; mais elle est également sensible en ce que cette autorité ne manque jamais il étendre la sphère des lois civiles, domestiques, politiques, religieuses, au delà des droits qu'une personne et la société elle-méni' peuvent légitimement s'arroger sur une autre personne. L'État opprime l individu, les majorités oppriment les minorités. On a vu des démocraties théocratiques, et des républiques investies de plus de puissance que n'en ont des rois sur leurs sujets. Ici comme plus haut, le mal peut être jugé en partie inévitable, fatal. Mais il faudrait le nommer ce (ju'il est, éviter de le corrobnrer, de lui faire une légitimité en le posant en principe de morale soiiale. Une grande cause qui l'active et l'entretient, outre les passions et l'usurpation des chefs, les passions et la servitude des masses, est la foi grossière en la souveraineté absi>lue de la volon(>'' ;/i'ii<'rale : celle liclion dont chaque particulier peut se croire le représentant; par-dessus tout, l'idée qu'on y associe contradictoirement, l'idée (jue le bonheur et la vertu contrainte, du peu[)le sont à poursuivre pu tous les moyens, sont des buts sutlisants à les tous légitimer.

C'est donc toujours l'amour ou la force au lieu de la justice. Ce principe de gouvernement s'est nummé la volonté de Dieu dans les théocraties, dont les chefs n'avaient à s'attribuer d'autre mission que la charge de faire exécuter à tout prix cette volonté substituée

RAISON d'état et SOUVERAINETÉ DU BUT

au droit. Il s'est nommé raison d'État, quand des puissances purement politiques ont adopté des maximes, pour subordonner les lois morales au salut du peuple, et surtout à leur propre conversation, dans l'intérêt de ce même salut. Il se nomme enfin souveraineté du but, quand des partis ou de simples individus se croient tout permis contre les droits d'autrui ou de l'État, du moment que leurs actes se justifient à leurs propres yeux par la Un qu'ils se proposent, et qu'ils p.msent être le bien général ou la félicité future des hommer^.

Cette dernière forme de l'injustice est la grande tentation des démocraties modernes. Le but, auquel on veut tout sacrifier, peut différer de celui qu'on poursuivait en d'autres temps, à des époques d'autorité; encore devient-il aisément le même, ne fût-ce que par l'elfet des moyens ou maximes adoptés, et beaucoup de démocrates nourrissent des pensées de communauté ou de hiérarchie oppressives. En tous cas, les moyens et les maximes supposent un principe, et dans ce principe on reconnaît souvent la pensée des pouvoirs qui ont le plus violenté riiumanité, ou qui l'ont systématiquement tromiéo /Kiirr son li'n'n : la prétérence donnée à la passion sur la Justice, la subor.linatioii du droit clair et certain à un prétendu droit supérieur, qui n'est jamais que l'Utile, et dont chacun, selon son illusion particulière, se portera juge.

S'il est des circonstances, et il en est sans doute, où l'entraînement des luttes engagées autour du droit, ici la passion du Juste, et là les résistances de l'égoïsgme, la uerre enfin, et, d'un côté, la plus excusable des guerres conduisent comme fatalement un parti à vouloir assurer le triomphe de la justice par des moyens qui en sont la violation, c'est un très grand mal, mais auipiel paraîtra s'enchaîner une suite de biens. Ce ne sera jamais autant qu'on Ta espéré ni aussi sûrement; ne faisons pas de ce mal un principe. Les actes criminels ne sont pai sans mélange et admettent quelquefois des excuses ; la théorie des crimes saints est, au contraire, odieuse. Vue dans l'histoire, elle distingue les pires et les plus corrupteurs des pouvoirs. Jugée par la pratique et selon l'utilité même dont elle se prévaut, elle n'obtient que des triomphes déplorables et trompeurs; ou les résultats qu'elle atteint sont incertains, viciés à leur source, souvent apparents et rien de plus. Enfin et surtout, cette théorie est, au fond, la négation du bien qu'elle poursuit par le mal, du droit qu'elle viole en prétendant l'assurer; et au lieu de la justice, pôle de la conscience, au lieu du jugement moral, relativement simple et infaillible dans les cas particuliers, elle livre la direction de l'âme aux prévisions incertaines, aux calculs dangereux, aux hypothèses fausses sur la vraie portée et les lointaines eonséquences de nos actes, alors que l'utilité la plus probal)le et la plus générale n'aurait elle-même point de droit contre l'évidence reconnue du Juste.

HAisoN d'État et souveraineté bv but

En somme, les doctrines de la raison d'État et de la souveraineté du but systématisent à leur usage les faits de violence et de mensonge introduits dans riiumanité dès le commencement, et devenus en partie coulumeel seconde nature sociale. Ces faits ont leur existence solidaire et, par suite, leur falalilc. i>[itMîtlant, la conscience personnelle pure, la morale véritable el unique, la politique bien inspirée les renient et les combattent avec un succès dont témoignent les biens réels que nous possédons. Au contraire, ces fausses doctrines les acceptent, et, avec la prétention chimérique d'y mettre fin en les imitant, elles les consacrent.

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