LE PESSIMISME DE SCHOPENOAUER
L'idéal de la vie humaine, ai-je dit, est le jeu de la vie. C'est l'idéal optimiste, où la vie, regardée comme bonne en elle-même, ne trouve plus d'obstacle à le paraître en effet, pour la réflexion comme pour la sensibilité, étant une satisfaction pure du désir, un accomplissement harmonique des fonctions individuelles et sociales, en un milieu, sous des conditions tels que l'homme, délivré du besoin, le soit aussi des appétits et des passions qui tiennent à la lutte pour l'existence. Mais il est un autre idéal, l'idéal pessimiste du bonheur, envisagé, celui-ci, non dans le simple afïranchissement, mais dans l'anéantissement des conditions de ce que nous connaissons comme la vie. La source de ce pessimisme est, pratiquement, le dégoût de la vie selon l'expérience, le sentiment amer du mal et de la douleur dans la nature et dans l'homme, dans le moi lui-même, et jusque dans les formes de l'existence physique; théoriquement, l'idée que le désir, fond et essence de la vie, est inséparable du mal, à cause des inévitables oppositions externes, de la satiété des satisfactions, et de l'insatiabilité des appétences. La notion du devoir est écartée, les aspects de l'esprit et du monde sont pris entièrement du point de vue du bonheur, et le fondement de la morale ne peut plus être alors, en ce qui concerne autrui, c'est-à-dire la douleur en autrui, que la pitié, et, en ce qui concerne le moi, le renoncement, l'extinction du désir. Mais le désir du bonheur est inextinguible, il est le mobile avoué de sa propre extinction. De là une contradiction, qui consiste en ce que, supprimant les conditions de la douleur, qui sont celles de la vie, on supprime le but inaliénable de cette suppression même ou de sa poursuite. Ceci explique et résout la difliculté qu'on soulève habituellement sur l'interprétation du nirvana de la religion bouddhique et d'une grande partie de la philosophie de l'Inde. Cette conception delà fin morale a nécessairement deux aspects. Sous l'aspect négatif, elle se traduit par le pur anéantissement, et c'est ainsi qu'elle est souvent formulée par des métaphysiciens nihilistes, dans certains livres indiens, avec un luxe d'explications étranges et raffinées qui ne laissent aucune place au doute. Mais, sous l'aspect positif, elle peut aisément prendre la forme religieuse d'une béatitude où l'on entend conserver un indélinissable sentiment de l'être en excluant les phénomènes de la vie dans le temps. Et ce ne sont pas seulement les religions qui favorisent cet idéal, en représentant aux hommes l'instabilité et les misères de la vie phénoménale. La métaphysique kantienne aussi, en prétendant résoudre par la supposition d'un noiimène, dont le siège est hors du temps, le problème de concilier le déterminisme et le libre arbitre, l'infini et le fini, et d'échapper à l'explication du mal. nous propose énàemmeniàeconce\oir une existence de nii-vana. Enfin les philosophes scolastiques, tels que Thomas d'Aquin, le plus illustre de tous, qui
regardaient la pensée divine comme réunissant le passé et le futur dans un présent constant, qui par là identifiaient l'éternité avec l'inslant, supprimaient la succession, et ne la supprimaient pas moins en soi qu'aux yeux de Dieu, puisque cette doctrine leur servait à expliquer la prescience des futurs contingents, futurs en apparence, acluels en réalité, ces philosophes ont aussi conçu Dieu et le monde comme des noumènes en langage kantien, des existences de nirvana en lan^^acre bouddhique. " °
La philosophie moderne s'est montrée généralement éloignée de ces sortes de spéculations liées à une vue pessimiste de la nature et de l'homme. Les écoles de Descartes et de Leibniz, celles de Bacon et de Locke, les doctrines du sentiment et de l'utilité, les économistes et les socialistes, et le cycle entier du kantisme en dehors de Schopen-
liauer,erifinrhégélianismeetrévolulionisme qui occupent aujourd'hui les principales avenues de la pensée, tout cela c'est loplimisme. Si un mot, dont on n'a peut-être abusé que parce qu'il y avait beaucoup de raisons de s'en servir, le mot panthéisme peut à lui seul désigner la pensée maîtresse de tant de philosophes épars sous diverses dénominations, il signifie aussi l'optimisme, en remontant jusqu'au premier maître de cette doctrine chez les modernes. «La doctrine de Spinoza, dit Schopenhauer, n'est toujours que la doctrine juive et chrétienne de la substance éternelle, dimlnure seulement de la personnalité du créateur; et elle est toujours l'optimisme. La spéculation reprise après Kant n'est qu'un spinozisme enjolivé, sans goût, défiguré par une phraséologie incompréhensible. Et toujours l'optimisme. Avec cette morale du Tout ..s7 parfait, il n'y a rien à faire pour l'homme qu'à jouir de la vie tant quelle dure, comme dans VEcclésiaste. » Luimême, Schopenhauer, conjure le panthéisme en lui sacrifiant, ainsi qu'au détei-minisme, son constant associé, le monde phénoménal et prenant refuge dans le noumône.de Kant. Mais pour Kant ou, sans son aveu, pour ses disciples, le noumène ramenait sous un nom ou sous un autre {^substance éternelle; pour Schopenhauer, il prend le nom de volonté, ce qui justifie la liberté que lui attribuait Kant, et ce qui permet de placer en lui, comme dans un nirvana, l'origine et la fin du monde, son essence profonde, la môme que celle du moi, et existence de ce dernier, en ce sens du nirvana qui n'est pas le pur anéantissement. Le mal est l'incompréhensible production du monde des phénomènes :
« Dans ma doctrine, la question de l'origine du mal se confond avec celle de 1 origine du monde.
« La volonté est de toutes les choses que nous connaissons la plus connue, c est donc celle qui doit nous expliquer toutes les autres.
INTRODDCTION. j^