LE PESSIMISME DE SCHOPENUAUER
« Les falaiisles croienl le monde et le mal nécessaires et absolument inexplicables. Leurs adversaires les font rlériver de l'acte libre d'un être hors du monde. Il y a un bn-liuin aUtjuid qui est ma doctrine. Lacté d'' volonté qui a produit le monde est racte de ma volond- ; et il est libre ; car la nécessité n'est que Ix forme de son phénomène, laquelle est expliquée par le principe de raison et ré;4it tout le cours de ce phénomène. Aussi est-ce par le phénomène seul ({ue nous pouvons connaître la nature de Fade de volonté et qu'il nous est donné evenfunV'ti-r de vouloir autrement.
« Le punlliéisme est essentiellement optimiste. Aussi n'a-t-il pas besoin d'un autre monde que celui que nous avons : iv -/.r. r.xt. Mais ma doctrine laisse la place iVnn autre monde, d'une autre i'.ei^tmre, dans ce qui est dési(jué né(jatiee>/i''nt par n''''jntion du vouloir caU'' o — ou nirvana.
Dans ma doctrine, dit ailleurs Schopenhauer en quel<[ues mois qui la résument, parce qu'elles montrent le moi du monde phénoménal divisé entre les /uoi, tous également soutirants^ dont les uns veulent et les autres renoncent. « Bans ma doctrine, l'essence intime du monde n'est pas Jéhovah, mais le .sauerur erari/ir ou le larron crucifié, selon le parti auquel elle s est am-lre (1 . » Il ne prétend p.s d'ailleurs donner la raison du premier devenir de ce vouloir rur'-, source du profond désaccord qui remplit le monde. Pour s'en dispenser, il se rejette sur l'incognoscibilité absolue de €>■ à quoi sont inapplicables les formes de la connaissance, et cite un mot très hardi de iScot Érijjène, qui pounait servir d'épii,'raphe à toutes les doctrines de nirvana, chrétiennes qu'elles soient, ou bouddhistes : De mirabili divina ifjnorantia qna ffeus non intelUf/it quod ipse stt.
Ce peu de liy^nes nous donne toute la substance de la doctrine de Schopenhauer et nous la définit nettement par l'athéisme bouddhique et par l'identification de la vie au mal, dernière extrémité du pessimisme de l'antiquité, qui renaît ainsi, par violent contraste, à la lin du lonjj règne de l'optimisme moderne, au moment d'apogée des systèmes socialistes issus de la iloctrine du progrès (Saint-Simon, Fourier, Comte, les comnmnistes), et qui se propage aujourd'hui en rivalité avec l'utopie évolutionisle qu'elle se promet d'étouller. La réaction se mesure sur l'importance de l'action, comme il arrive toujours; mais rien ne montre mieux combien les sentiments et les croyances, chez les penseurs eux-mêmes et non pas seulement dans les masses, dépendent peu de ce que les auteurs de systèmes estiment démontré par des raisonnements, ou acquis à l'âme humaine après de
<1) l'ormules eslraited du deruier chapitre (ch. l, Epiphil</^tjij/iie) des Compléments du gruûd ouvrage d<i Schopculiaucr ; Le module cuiuine volonté et comme représentation.
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longues périodes historiques. Le jugement sur la valeur de la vie a ses révolutions et entraîne avec lui des suites entières d'opinions.
Il est aisé d'imaginer quelle théorie de l'histoire peut sortir de la théorie du monde de Schopenhauer. « L'histoire est un savoir, elle n est pas une science. Car nulle part elle ne reconnaît le particulier par le général; elle est tenue de saisir directement le fait individuel et de ramper, pour ainsi dire, sur le sol de l'expérience ; tandis que les autres planent au-dessus, vu qu'elles ont acquis de vastes notions générales, au moyen desquelles elles dominent le particulier et peuvent, du moins dans certaines limites, embrasser du regard la possibilité des choses appartenant à leur domaine, de façon à pouvoir se rassurer aussi sur l'éventuellement futur... L'histoire nous montre toujours la même chose sous différentes formes. Les chapitres de 1 histoire des diflférents peuples ne diffèrent au fond que par les noms et les dates; leur contenu essentiel est toujours le même... Une unité de marche dans l'existence de l'humanité est une pure fiction; dans 1 espèce humaine, il n'y a de réalité que pour les individus et pour la vie individuelle; les peuples et la marche de leur existence ne sont que des abstractions. Ces constructions historiques, guidées par le plus plat optimisme, aboutissent toujours en définitive à un État bien prospère, bien productif, bien opulent, avec une constitution bien réglée, avec une bonne justice et une bonne police, beaucoup de manufactures et d'industrie. Tout au plus en cure aboutissent-elles à un certain développement intellectuel ; ce dernier, en effet, est le seul possîble vu que le côté moral, dans sa partie essentielle, reste invariable Or c est le côté moral qui, au témoignage de notre conscience la plus intime, est la chose principale, et celui-ci ne se trouve que dans l'individu, comme étant la direction de sa volonté. En réalité, il n'y a que la vie de l'individu qui ait de l'unité, de l'enchaînement et une véritable importance; elle peut servir d'enseignement, et sa signification est toute morale. Ce sont les circonstances intérieures, en tant qu elles concernent la volonté, qui ont de la réalité et qui sont des événements effectifs, car la volonté seule est la chose en soi. Dans tout microscome est compris le macrocosme tout entier, et celui-ci ne contient rien de plus que le premier. La multiplicité n'est que phénomène, et les événements extérieurs sont de simples configurations du monde phénoménal, qui directement n'ont ni réalité ni importance, mais seulement indirectement par leur rapport avec la volonté des individus. Vouloir donc les interpréter et les expliquer directement ressemble à distinguer dans les configurations des nuages des gi^upes d hommes et d'animaux. Ce que raconte l'histoire n'est en fait que le long rêve, le cauchemar lourd et confus de l'humanité. » schopenhauer, concluant, confirme son jugement sur l'histoire par
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l'autorité de trois granules religions qu'il oppose « au judaïsme optimiste el à sa variété, li^l iiuisme ». « C;ir l'essence, dit-il, le véritable esprit du cbristiuiisine. comme du hralniiarusme et du bouddhisme, conslsle à r.-tomiailre le néant des biens lerreslies, à les mépriser et à tourner ses regaidô vers une autre t'xislcnce qui est tout l'opposé de celle d'ici -bas. » Puis s'apereevaut qu'il n'a laissé dans ses explications ni rôle ni valeur quelcon^pie à Thisloire, ce qui dépasse sa pensée, il lui reconnaît le mérite de donner à un peuple la pleine conscience Je soi. a Klle peut être consitlérée comme la conscience, accompagnée de raison, de l'humanité; ell»; lui rend les services que rend à Fiadividu sa conscience raisonnée, rélléchieet l)i'3n enchaînée: c'est parce que celle-ci lui manque que l'animal reste enfermé dans le cercle étroit du présent intuitif. «L'écriture et les monuments sont les grands organes de celte conscience réfléchie commune, « qui seule fait effectivement de l'espèce un tout portant le nom d'humanité »; ils sont [)our elle ce que la parole est pour l'individu, cestà-dire Findispensable condition de l'usage de sa raison. Cette propriété de Thistoire, aussi vraie que fortement exprimée, ne laisse pas que d'être en contradiction avec lidée que la vie présente est méprisable, que l'individu seul a de la réalité, qu'une autre vie, négation de celle qu'il possède, est seule une digne fin de toutes .ses pensées. Et si le.>? ptMiples ne sont que des tihsir>ii-ftnii^, que peut bien être une conscience réfléchie de soi que prennent ces abstractions (I)?
Mfcis examinons de près les paradoxes pessimistes dont Schopenhauer flagelle les banalités et les platitudes de l'optimisme. Le premier de tous renferme une grande part de vérité, si on se contente de l'opposer à la prétendue science de l'hislnire d'un Hegel ou d'un Auguste Comte. Il est très vrai que la connaissance du passé ne permet à aucun moment de prévoir l'avenir avec certitude, de la manière dont se peut calculer un terme d'une série dont on connaît la loi et les premiers termes. Il n'existe point de telle loi; les prévisions hasardées par ceux qui ont tenté d'en construire une ont été misérablement démenties par l'événement.
Ainsi, par exemple, il n'était rien de mieux indiqué pour l'observateur philosophe du xviii'' siècle, aux approches de la Révolution, que d'augurer pour le siècle suivant en Europe un affaiblissement croissant de l'esprit et des institutions militaires, et des passions de l'étroit patriotisme, au profit de l'idée rationnelle de l'État el des sentiments humanitaires. Après les guerres de la Révolution et du Premier Empire napoléonien (démenti, bientôt oublié de ces espérances), le même
(I) Schopeohauer.Le monde comme volonté et comme représentation^ Compléments,ch. xxxvni (Irad. Cautacuzéne).