‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire [microform]. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 87 sur 253 · DES MŒURS POLYNÉSIENNES · texte numérisé non relu

DES MŒURS POLYNÉSIENNES

à titre de nourriture. Mais, d'un autre côté, la victime consacrée par l'acte du sacrifice et pur les cérémonies qui s'y joignent devient un aliment précieux. L'imagination y envisage des propriétés bienfaisantes, fortifiantes, déterminées gelon le degré d'abaissement ou de barbarie des hommes qui forment ces sortes de concepts. On partage donc la victime avec le Dieu, et il est d'ailleurs naturel qu'on se réserve les parties les plus comestibles. Tel est l'usage général, qui peut avoir pourtant ses exceptions. Ainsi, l'anthropophagie et les sacrifices humains sont des pratiques liées, et elles le sont si bien que leur antique rapporta laissé des traces jusque dans des cultes de formation 1res avancéeet que, au premier abord, du croirait exempts de toute barbarie. Mais ce point s'éclaircira niiouv par la suite.

De toutes les iles polynésiennes, c'est la Nniivelle-Zélande qui a présenté le plus complet développement de la couluine anlhropophagique. J'ai déjà eu l'occasion de remarquer le sens religieux qu'y attachaient les insulaires en eonsacnait la chair fie la victime et, accessoirement, les aliments en contact avec elle; te (pii n'empêche pas que l'anthropophagie ne fut aussi une airo e question de régime, une ressource que ces hommes avaient pu en venir à cioire indispensable. Mais le senliment qui emportait tout chez eux était celui qui convient à des imaginations possédées par l'idée de la vie violente et conquérante en sa plus effroyable extrémité; et ce sentiment même prenait une forme religieuse. Ils pensaient en mangeai. t l'œil et le ctjiur de l'ennemi s'approprier ses qualités et sa force, augmenter leur substance de sa substance, lui voler jusqu'à la protection de ses dieux, et, par là, rayer tout à la fois son nom du livre de vie et s'y inscrire eux-mêmes en double. Aussi ces peuples vivaient-ils dans un état de division extrême et de gucrns continuelles et exterminatrices. Chaque tribu se retranchait derrière des pieux et des fossés, et de là tour à tour tentait et repoussait des incursions. L'élément moral de la famille était le seul qui préservât une peuplade de la dissolution complète et de l'anéantissement, et qui lui permit, en faisant du meurtre un sacrifice et une communion, de se constituer une manière de vie sociale et religieuse dans la perversion la plus totale des idées de religion et de société.

On sait que la philosophie a vu naître aussi, dans les écoles sophistiques, un système de glorification de la force comme loi du monde, et des doctrines qu'on pourrait qualifier d'anthropophagie morale L'idéal et la pratique de ce genre de conceptions appartiennent, on le voit, à la sphère de dégradation des passions humaines, même religieuses, encore plus qu'à celle de la spéculation philosophique. Mais de même que les aberrations de la méthode analytique et rationnelle constatent l'indépendance et la liberté de la pensée, et que se tromper.

c'est pouvoir découvrir le vrai, de même aussi l'épouvantable chute du sentiment générateur des religions prouve que ce sentiment se prorluit et se développe dans des âmes libres et que ce n'est point une invmcible nécessité qui l'élève ou le précipite. Je ne crois pas que personne puisse voir sérieusement, dans l'état religieux dont je viens de donner une idée, quelque chose d'inhérent à la nature humaine ingénue et fraîchement éclose, abandonnée à ses premiers instincts. Cet état est donc l'effet dune direction perverse de la volonté, en conséquence des premiers cri mes et du trouble moral qu'ils ont jeté dans la conscience. Certes, des hommes qui sentent, pensent et agissent comme les insulaires anthropophages sont moralement inférieurs aux animaux féroces, car ceux-ci obéissent à leur nature et ne se la sont pas donnée; mais eux se sont fait la leur. Si nous voulons contester qu'ils se la soient faite, il faudra professer que l'homme est venu sur la terre non dans un état de moralité, non dans cet état neutre, encore indéterminé, qu'on appelle l'innocence, mais avec une conscience préalablement corrompue et des doctrines à la fois naturelles et perverses. L'accusation d'immoralité n'aurait pas de sens, intentée à des animaux ou à des êtres bornés à la spontanéité animale; elle n'est que juste contre des sauvages qui ont réfléchi comme nous, puisqu'ils ont maxime leur conduite en formulant, sous forme de religions, de véritables systèmes. Or des actes que nous jugeons maintenant mauvais peuvent bien avoir été naturels, être résultés de dispositions natives, mais comment verrionsnous des produits spontanés de la nature dans les doctrines qui expriment la conscience et l'esprit de ces actes, et dès lors les systématisent, les constituent immoraux en voulant pour ainsi dire les moraliser? Il nous faudrait nier la liberté d'abord, ensuite poser la contradiction du naturel avec le moral, et cela dans la conscience même, où nous sommes obligés tôt ou tard de faire apparaître les sentiments et les notions que nous en aurions exclus.

La perversion de la nature humaine, telle qu'on put l'observer chez les Nouveaux -Zélandais, s'était produite dans le sens des passions haineuses et antisociales. A Tahiti, au contraire, on trouva des hommes à mœurs singulièrement douces et pacifiques, un état presque patriarcal, surtout si l'on s'en tint aux premières apparences. Les sacrifices humains y existaient pourtant et n'y étaiertt point rares : signe d'une identité fondamentale dans les sentiments religieux. Le Dieu était censé manger le corps, <{u'on lui vouait avec quantité de prières et de cérémonies, et le défunt lui-même intercéder et supplier auprès du Dieu pour le peuple. Au sacrifice principal s'ajoutaient d'ailleurs des offrandes de fruits et d'animaux, et la divination se faisait sur les

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