POLYTHÉISME POLYNÉSIEN
dans cette partie (i II inonde, et l'idée (l'obli<îalion et de loi, et un moyen de gouvernement et de police entre les mains des prêtres et des chefs. Le tabou est tout ce qui est voué, consacré, inviolable ou interdit à un titre quelconque; ce qu'il est défendu d'approcher, de voir, de toucher, de manger; ce qu'il n*est pas permis de faire en tel temps et de telle manière. Les lieux, les choses, les personnes et les actes se tahouent à volonté, et ces sortes de consécrations ou de prescriptions sacrées ont pour sanction la venj^eance attendue des puissances latentes, et presque toujours la peine de mort infligée par leurs ministres. On comprend qu'elles seivent à heaucoup d'usages différents : elles assurent l'observation des rèj^lemenls en matière de consommation ou de travail; elles garantissent les privilèges du se.xe mâle et ceux de la caste supérieure, soit en protégeant les personnes, Foit en leur réservant des aliments abondants el choisis ; elles expriment enfin l'idée de sainteté attachée aux ofïrandes, aux vœux, aux privations volontaires et à divers actes de culte introduits par l'imagination populaire et le caprice individuel.
La détermination du divin en Polynésie s'applique surtout aux forces naturelles, aux éléments et aux météores animés et personnalisés, mais avec une tendance anthropomorphique très marquée qui dépasse le fétichisme. On trouve çà et là des amulettes et de petites idoles assez semblables à des fétiches, mais que l'on peut prendre aussi pour des représentations de divinilés. Quoi qu'il en soit, il est incontestable que la croyance publique envisage de véritables personnes divines et les charge de produire les phénomènes : les bruits de la nature sont des voix de dieux ; des dieux déchaînent les tempêtes et lancent le feu d»'s volcans ; il y a un dieu du temps et des saisons, un dieu de la mer, d«'S dieux de localités; un dieu forme la terre sous les eaux, la soulève peu à peu, la soutient et quelquefois la secoue {Tonga, Nouvelle-Zélande); ou bien un dieu, c'est celui des arts et des découvertes, la tire du fond de la mer avec une ligne de pèche, puis la couvre de plantes et d'animaux et la peuple de ses propres fils (Tong.i) , ou encore un Grand-Être qui vivait dans l'espace a formé de ses membres et de ses organe.^ dispersés le ciel, la terre et les astres (Mariannes). Mais il est à remarquer que les phénomènes célestes ont peu touché ces insulaires, dont les regards s'abaissaient constamment sur la terre ou sur la mer.
Suivant cette direction d'esprit, si les personnes divines se lient aux phénomènes, elles s'en détachent aussi par une existence propre, et il devient possible d'affecter des dieux à des idées ou à des influences morales. Ensuite, les dieux n'étant que des êtres de forme humaine qui se recommandent par quelque pouvoir supérieur-, on
est aisément conduit à prendre la contre-partie de l'anthropomorphisme, c'est-à-dire à diviniser des hommes. C'est ce qui est arrivé dans la Polynésie. Ainsi le dieu de la mort, le dieu de la guerre, le dieu des arts sont de véritables personnifications morales. Les dieux qui ont émigré sur la terre ou qui l'ont peuplée de leurs nobles descendants (Touga, Tahiti), ceux qui ont donné à l'humanité les animaux utiles (Marquises), sont des espèces d'êtres anciens et puissants qui ne diflèrent de l'homme que par le séjour et la nature ou l'étendue des pouvoirs. Enfin, de simples hommes sont apothéoses, soit après la mort, soit même pendant leur vie ; car les mânes des nobles et des chefs passent pour se mêler aux êtres supérieurs et exercer encore une influence sur les vivants (Touga, Sandwich); et s'il se trouve un homme dont la vie, la puissance ou les œuvres excitent vivement l'admiration, c'est un Dieu véritable, ou tout au moins le réceptacle d'un Dieu : Gook reçut l'apothéose à Haouaï et se prêta sans le .savoir aux cérémonies. On a vu même, aux Marquises, un naturel qui vivait dans la solitude être l'objet de la vénération et de la terreur et recevoir des sacrifices humains.
Au reste, à côté de ces divinités bien définies, qui ont quelquefois leurs temples et leurs prêtres, il existe des croyances plus vagues et plus arbitraires, portant sur les génies bienfaisants ou malfaisants que la superstition fait flotter dans les éléments, et sur l'existence assez indéterminée des mânes, et sur les nombreuses pratiques de la divination, des charmes, des présages et des jugements de Dieu. Les idées de vie et de rémunération futures sont à peu près nulles dans la plupart des îles. Ce n'est qu'aux Carolines et aux Mariannes, séparées de toutes les autres, et remarquables par un certain développement des notions morales, qu'on a trouvé la croyance à des séjours différents des âmes, et aux peines ou récompenses qui attendent les morts. Aux îles Mariannes, le lieu des tourments était affecté aux morts de mort violente, et, aux Carolines, la destinée future s'envisageait comme directement dépendante des qualités bonnes ou mauvaises des défunts. Le culte des mânes se rattachait naturellement à cette croyance et formait le fond même d'une religion presque toute domestique. Dans ces mêmes îles étaient répandus des mythes sur l'existence et l'intervention antique de certains êtres célestes, ainsi que sur l'introduction de la mort dans le monde par l'action d'im esprit malin. Mais il se pourrait que ces deux traditions fussent d'origine étrangère, peut être japonaise. Dans cette hypothèse, qui n'est pas sans vraisemblance (bien que sans preuve ethnologique ou philologique suffisante), les Carolins, les seuls insulaires dont letat social et religieux ait réellement offert quelque chose de la simplicité et des vertus qu'on aimait autrefois à supposer chez les sauvages, se-
J'OLYT[(HISME l'OLYNKSlEN
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Revenons aux Pulyi'ésiens. Il ne faut pas leur demander si leurs dieux sont éternels ou enj^^endrés. Quand ils se posent d'eux-mêmes la question, il peut leur arriver de la résoudre par un mythe dont l'esprit se retrouve dans beaucoup de cosmogonies^ et de nous dire que les dieux sont les fils de la nuit (Tahiti). Ordinairement, ils se contentent d"ima-,qnerdes espèces de théogonies, d'ailleurs peu développées, dans lesiiuelles l'origine des hommes trouve aussi sa place, mais où ne païuît point le souci philosophique du commencement absolu. C'est que ce problème est matière de réflexion et non de religion. Ceux (|ui interrogent naïvement des peuples dont les croyances se taisent doivent s'attendre à n'obtenir que des réponses individuelles, improvisées et sans intérêt aucun. L'homme qui, pour la première fois sans doute, csl mis en face du formidable dilemme : ou le commencement absolu ou le procès à l'infini, décide au hasard entre les termes de la contradiction confusément aperçue. Il préférerait s'en tenir aux idées mythiques de Nuit et de Chaos; et Ton est le jouet d'une illusion, quand on croit lui avoir fait professer le dogme inintelligible de l'immuable éternité antérieure. Au reste, quelques missionnaires ont poussé l'illusion encore plus loin, en recueillant de la bouche des .sauvages des explications qu'ils leur suggéraient eux-mêmes, et voulant trouver la trinité chrétienne dans une théogonie où figuraient un Dieu père, un Dieu fils et un troisième Dieu descendu sous la forme de l'oiseau (Taliili, Nouvelle-Zélande).
Des traditions polynésiennes plus authentiques offrent avecd'autres religions un rapport d'antaut plus intéressant qu'on ne saurait l'expliquer par aucune communication, et qu'il montre dès lors comment le sentiment religieux peut prendre des voies seml)lal)les en des conjonctures différentes. Je citerai d'abord la cérémonie du baptême étudiée par Dumont d'Urville à la Nouvelle-Zélande: c'est une aspersion d'eau sur le front, qui accompagne toute imposition de nom, particulièrement aux nouveau-nés, et qui se fait avec des paroles sacramentelles dont le sens paraît comporter une bénédiction et une recommandation aux dieux pendant et après la vie. Ensuite, tous les voyageurs ont été fiappés de la solennité de certains banquets publics, où l'on sert, à Tonga et dans plusieurs autres îles, une boisson enivrante, d'un caractère sacré, le kava. La plante qui en fournit le suc, sans être précisément divinisée, comme le soma des Aryens, est pourtant douée de propriétés miraculeuses. Mais ce qui paraîtra plus curieux, c'est la consécration des aliments à la Nouvelle-Zélande : ceux des membres d'une tribu qui n'ont pu assister à un sacrifice et prendre leur part de la cliair de la victime reçoivent en place une
LKS S.\f.RlFT(.f:S, l'anthropophagie
nourriture à laquelle a été communiquée la môme vertu; et cette communication a lieu par le contact d'un corps lahoiié, qui lui-même a été approché de la chair, avec les prières ou invocations convenables. La victime est une victime humaine.
Le dernier trait que je veux citer est d'une autre nature et relatif à l'archipel de Tonga. C'est un fragment de théogonie dont l'intention rappelle visiblement en partie les données sémitiques : le Dieu qui fit sortir la terre de la mer, selon cette légende, la peupla de ses deux fils et de leurs femmes. L'un deux était habile et actif, l'autre paresseux et inutile; ce fut ce dernier, l'aîné, qui tua son frère et encourut ainsi une malédiction, à la suite de laquelle l'espèce humaine fut divisée en deux couleurs. J'omets d'autres détails qui me semblent suspects, parce qu'on y sent des allusions à la race européenne ; mais le fond est admissible en ce qu'il s'accorde avec une croyance commune à Tonga, celle de l'exil ou des migrations des dieux devenus mortels. Quant à la tradition d'un meurtre primitif, on la retrouve à la Nouvelle-Zélande, avec un caractère moral tout opposé, qu'expliquent les mœurs des indigènes. Là, c'est encore l'aîné qui tue le cadet, c'est-à-dire apparemment le plus faible, et il le mange. L'anthropophagie commence parles dieux, et leur exemple la justifie.
Il me reste à parler des sacrifices. On a pu voir que, dans l'état religieux dont nous nous occupons, le culte se rapporte à peu près exclusivement à des divinités malfaisantes, qu'il s'agit de gagner ou d'apaiser. Un exemple intéressant des pratiques auxquelles peut conduire en pareil cas la croyance nous est fourni par l'usage de la mutilation du doigt, à Tonga : là, les parents ou amis d'un malade cherchent à donner satisfaction à la colère divine en se laissant amputer au moins une phalange ; mais celte nécessité reconnue tombe naturellement sur les faibles, au profit des puiseants ; les enfants sy trouvent soumis plus que d'autres. Les sacrifices humains sont une application du même principe, et les victimes se choisissent aussi [tarmi les hommes sans défense ; ce sont des vaincus, des esclaves, des étrangers ou d'autres malheureux dont la vie est mal garantie et semble de'peu de prix. On a trouvé ces sacrifices partout en Polynésie, si ce n'est dans quelques îles de l'hémisphère septentrional et plus rapprochées du Japon. Une autre coutume très répandue est le sacrifice des femmes et des serviteurs à la mort des chefs ou prêtres de renom. Mais ici dominent sans doute des idées différentes de celle du sacrifice proprement dit.
La manducation de la victime parait se rattacher partout au sacrifice. Il est vrai que certaines ofirandes sont laissées en tout ou en partie à la discrétion du Dieu, et qu'on les lui pré.sente expressément
LKS SACRIFICES, l'aNTHHOPOPHAGIE