IDENTITÉ DU CIVILISÉ COMMUN ET DU SAUVAGE
à s'arnHer sur cette fâcheuse vérité, qu'il n'y a vraiment pas société entr«^ ces deux espèces. Ellos ne sont pas le môme 7mnde, et chacun ne communique bien qu'avec ceux de son monde.
Les sauvages ont les mômes aptitudes générales que les hommes de la partie la plus inculte des sociétés civilisées; ils les ont moins développées et moins visibles pour deux raisons : 1° l'hérédité psychologique qui existe toujours à quelque degré dans les races (encore bien qu'on s'en exagère les effets, que l'expérience ne montre pas dominants en chaque race donnée) fait naître dans les tribus sauvages des individus mal disposés pour la rénexion et les généralisations désintéressées, peu portés à raisonner leurs sentiments; 2» l'éducation n'y transmet que la coutume, et l'instruction nécessaire au progrès de la pensée ne s'y donne que de routine et bornée aux besoins immédiats. Mais ces deux circonstances, si nous voulons bien nous en rendre compte, ne feront que nous obliger mieux à reconnaitre l'égale présence, des deux parts, des capacités naturelles fondamentales, qui sont après tout celles de l'homme : le pouvoir de généraliser, de former des concepts, de les lier par des raisonnements bien ou mal construits; la parole application des concepts, puisque tout radical dans une langue est une idée générale; la faculté de spéculer sur les possibles, de se livrer à l'hypothèse et, eu un mot, de croire — par conséquent de savoir, l'opposition de ces deux états de l'esprit étant essentiel dans la conduite de la vie. A ces qualités caractéristiques, sans en mentionner de plus particulières qui en sont les corollaires, il faut ajouter les vices caractéristiques, deux au moins, qui sont visiblement communs de part et d'autre : V le vertige mental, l'inclination de l'esprit à croire sans raison, c'est-à-dire à porter le jugement de réalité sous la simple et forte impression de la présence de l'idée; 2° la disposition morale à laisser prononcer la passion dans les questions de justice. Ces deux vices sont des traits qu'on pourrait dire conservés de l'animal chez l'homme, si l'animal pouvait avoir des vices moraux, mais il ne peut pas(t); car il est incapable d'opposer en pensée la réalité à l'impression que ses sens ou sa mémoire et son imagination passive (2) lui apportent, aussi bien que de distinguer entre
(1) Od appelle vice chez l'aDimal, en un sens tout particulier, outre certaina défauts phyôique», les traits de caractère, ou nalifa, ou acquis, non pas qui seraient des anomalies ou des causes d'iofériorité pour lui relativement à sa vocation naturelle (il n'importe qu'il en soit ainsi ou non), mais simplement qui nuisent à l'usage que nous entendons tirer de lui.
(2) Hume définiâsait la croyance pitla force et la vivacité de Vimpression ; sa définition aurait donc bien convenu au genre de déterminativité mentale de l'animal : tellement bien, que toute impression en pareil cas est suffisamment forte s'il n'en survient pas une autre qui soit inhibitive de l'effet de la première. Aux impressions et aux idées qui s'y rattachent directement il faut
sa passionelce qui est juste. Or cette distinction et cette opposition sont précisément ce qui est caractéristique, et l'on peut mettre au défi les auteurs de la confusion des espèces, les John Lubbock, les Tylor, les Romanes et toute l'école darwiniste, de produire un homme de race quelconque, s'il n'est idiot, dont les croyances soient bornées au simple effet des impressions, et qui ne mette jamais en balance sa passion et l'idée qu'il a de ce qui doit être fait dans un cas donné, tellement qu'il ne sache point ce que c'est que promettre et ce que c'est que mentir, cariln'en faut pas davantage. En un mot, les dispositions vicieuses du sauvage, comparé au civilisé, ne peuvent recevoir cette qualification que parce que le premier n'y est point condamné par sa nature, et que le second est loin d'y échapper toujours par l'exercice
de sa liberté.
Les hommes de la civilisation étant plus ou moins infectés des vices des sauvages, suivant les nations et les mœurs, suivant que la coutume et la religion varient, et, dans chaque nation, suivant les milieux où ces hommes sont élevés, les maximes qu'ils voient professées, les exemples qu'ils reçoivent, et ledegré de leur participation à la culture du lieu ou du temps où ils vivent, il est naturel de penser que l'état sauvage est simplement celui des sociétés, nécessairement peu étendues et d'une organisation peu complexe, pour lesquelles les événements de la vie ont réuni les plus défavorables de toutes ces conditions. La plus fâcheuse est l'absence de cette élite que j'ai distinguée plus haut de la masse d'un peuple, et dont la culture tranche sur la moyenne d'intelligence toute coutumière des individus dont elle a la charge morale, et dont seule elle est en possession de déterminer les règle's générales de conduite, ou par commandement ou par voie d'influence'! Qu'il s'agisse d'un sacerdoce ou d'une caste, ou d'une aristocratie ou d'une classe dirigeante, que celle-ci soit plus ou moins ouverte, exerce une autorité avec ou sans privilèges, et se distingue bien ou mal de la masse quant aux apparences, la masse est en réalité toujours conduite; les variations que son état peut subir lui viennent de l'élite, qui elle-même se modifie grâce à l'initiative des quelques hommes de chaque génération qui sont investis de dons supérieurs par leur caractère natif, et d un crédit parliculier par les circonstances. Les civilisations diffèrent grandement les unes des autres selon la nature et le mode d'organisation de ces pouvoirs originairement naturels, ensuite artificiels et de contrainte dans une mesure variable, mais il n'exista jamais de civilisation sans eux. Les institutions et, sur quelques points plus favorisés, les lois écrites, les constitutions
ajouter quand il s'agit de l'homme, les idées de réQexion, aurait dit Locke, et celles qui naissent de la représentation des possibles égaux, du libre arbitre, ne fût-elle qu'illusoire ; et voilà encore le caractère spécifique.
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