APPLICATION DE LA PARABOLE DE SAINT-SIMON
positives sont toujours Tonivrc réelle du petit nombre; le t,^iaM(i ne fait que suivre en croyant parfois commander. Il est dans la nature des choses que ce caractère des civilisations, ce dédoublement d'un peuple soit représenté de quelque manière dans les sociétés inférieures, dans la vie de tribu, mais c'est alors avec des différences capitales : la partie dirigeante est réduite ou tend constamment à se réduire à Tunité; le côté que, dans l'action de l'autorité, on peut appeler moral, ou n'est que la crainte, ou n'est que l'estime imposée par la force, par la supériorité physique, par l'ascendant d'ime volonté sans scrupules et d'un égoïsme violent; et la stabilité morale des maximes et des pratiques est impossible, en dépit de la puissance des habitudes, à cause du caprice du chef ou de la fantaisie du sorcier; et la stabilité politique est exclue par la nécessité qu'il y a que le chef reste le plus fort ou le plus intelligent, ce (jui ne saurait être toujours le cas. Les sociétés qu'on désigne ordinairement par le nom de barbares, et qu'on distingue des sauvages^ s'éloignent de ces caractères généraux par l'institution régulière d'une justice civile, et por une fixité plus grande qu'elles doivent à une religion plus dominatrice et à l'extension d'un empire de fait sur une région plus étendue. L'unité de commandement et l'empire exclusif de la force en restent les caractères. Les progrès de l'islamisme tendent à faire passer d'un de ces états à l'autre les tribus africaines, tandis que les missions chrétiennes, quand elles réussissent, les disciplinent à des mœurs plus douces et finalement les rapprochent, au moins dans l'ordre des sentiments, des sociétés capables d'autonomie.
Mais revenons à la comparaison des civilisés et des sauvages, abstraction faite de ce que les premiers doivent à une culture conservée et transmise dans la classe d'élite. Faisons une supposition qui consiste à porter à l'absolu, et à concevoir comme un phénomène rapide, l'idée que nous avons d'une de ces décadences sociales dont l'histoire n'est pas sans offrir de grands exemples : imaginons l'effet d'une catastrophe qui anéantirait une civilisation, la nôtre, et qui pourtant ne toucherait ni à la nature humaine en soi, ni aux lois de la naissance et de l'hérédité physique et psychologique. Ce n'est que la pensée de la célèbre parabole politique de Saint-Simon (1), mais généralisée, poussée à l'extrême. Supposons, en un mot, la brusque disparition de toute la classe d'élite dans une génération adulte donnée, et, en même temps, de tout ce que la culture et l'influence de celte classe ont produit, institué, organisé dans toute la série des générations antérieures. Énumérons, quant au personnel, les savants
(1) Dans VOrganinaleur, 1"» livraison, et souvent reproduite.
occupés de théories scientifiques, adonnés à l'observation et à 1 experience, les ministres de tous les cultes et les missionnaires, les professeurs de toutes les sciences et de tous les arts, les chefs d'industrie, les agriculteurs émérites, les commerçants d'importance et leurs commis principaux, les financiers, tous les administrateurs et tous les in.^énieurs, les médecins, les juges, les avocats, les officiers ministériels, les officiers de l'armée, les artistes, tout ce qu'il y a d ouvriers élevés au-dessus de la routine, enfin tous les hommes qui, sans occuper aucune fonction, ont reçu le degré d'instruction requis pour les profes«=ionsditeslibérales.Quantaumatériel,quisuitnécessairementleper-
sonnel, supprimons les écoles de toutes les espèces et de tous les degrés, le gouvernement, les administrations, les tribunaux et les églises; on peut consulter les statistiques et s'assurer que la grande majorité des habitants d'une contrée civilisée quelconque actuellement existante survivrait à une pareille exécution ; il ne reste qu'à se demander ce que deviendrait, soit immédiatement, soit au bout de deux ou trois générations, le pays qui aurait subi ce traitement. - abstraction faite de toute intervention étrangère.
rmmrdiatement, c'est, ipso facto, l'anarchie, mais tellement radicale et au-dessus de la signification ordinaire de ce mot de la langue politique qu'on s'en fait difficilement une idée; et, au bout de. pni de n^nérations, il me paraît d'évidence pratique que les moyens de sortir de cet état n'auront pas pu être trouvés. Quand donc la mémoire du passé sera devenue confuse, ce qui demande à peine le laps d un siècle, nous devons imaginer un pays tombé dans un état de division, de délabrement et de luttes intestines, dont l'état féodal, autrefois, n'approcha même pas, et de bien loin; car il y avait en plus, dans ce dernier, le clergé, conservateur d'une partie de la civilisation romaine, des chefs militaires capables de faire la police autant que de la violer, et presque partout des conditions de vie locale qui n'avaient subi aucune révolution brusque. Tout cela manquant dans notre hypothèse et ne pouvant se remplacer que par l'œuvre improvisée, instable, des i-norants, dans les circonstances les plus troublantes : désorganisation du travail et du commerce, famine, excès et ravages de bandes armées, la conséquence dernière doit être la ruine des villes, la dépopulation des lieux sans défense et la division du peuple en tribus analoo-ues à celles entre lesquelles se partagent les sauvages auxquels nous reconnaissons un caractère ethnique commun et des langues similaires Ce que deviennent d'ailleurs le langage, les idées religieuses, les traditions, les connaissances techniques, d'oubli en oubli, d'altération en altération, et par défaut d'usage, chez les successeurs de gens qui n'ont jamais rien su ou cru qu'incorrectement, ni rien pratique que par routine, et dont l'esprit, au point de départ, était déjà obstrué
ANALVSE DF. LA KÉClll' ANCE MORALK
d'idées fausses et ouvert aux superstitions, il est difficile de le dire, mais il ne l'est pas moins de spécifier en quoi ils devraient encore se distinguer des peuples qui n'ont jamais atteint la civilisation.
Je sais que l'hypothèse dont je trace une esquisse n'a rien qui répugne, au moins pour les conséquences que j'en envisage, au principe de l'évolutionisme; il n'y a que l'hypothèse elle-même qui lui soit inacceptable, mais l'hypothèse n'est ici qu'un moyen d'analyse et de discussion. Au demeurant, comme les partisans de l'évolution admettent, dans les générations actuelles des civilisés, une part d'inévitables réfractaires, et même de crt)iiin>'ls-)i'\s, malgré le contresens que cette expression implique, — ce sont les inadaptés et les victimes d'un trop régressif atavisme, — rien n'empêche qu'ils n'admettent aussi le retour général à la sauvagerie, dans l'hypothèse impossible de la suppression révolutionnaire des adaptés. Ce renversement nurait le simple eiïet de remplacer une population actuelle par une autre ramenée aux qualités et à l'état prétendus primitifs. Toute la différence entre mon point de vue et celui de l'évolutionisme consiste donc en ce que j'attribue à la culture elle-même, suite desélections et d'inlîuences morales, d'éducation, de maximes et mœurs enseignées et d'institutions, la plus grande part de bien social et de progrès que l'évolutionisme prétend obtenir du passage de la sauvagerie primitive à la civilisation en vertu d'une loi naturelle et suivant un mode nécessaire. Et le seul résultat auquel j'entends arriver par mon hypothèse est de mettre en évidence la supériorité de l'idée d'une vivante culture qui s'identifie avec la classe d'élite d'une nation civilisée, sur toute loi naturelle imaginable de la marche de l'humanité, pour rendre compte de la conservation ou de la décadence et de la chute d'une civilisation : d'où, enfin, cette conclusion, que Pexplicalion de l'état sauvage est plus facile à trouver dans la supposition d'un abaissement moral de certaines races que dans celle d'une station primitive et naturelle, d'où le progrès moral aurait naturellement découlé. Car le résultat violent de l'hypothèse impossible peut en fait être remplacé par l'effet lent d'une décadence morale li'éducation et d'instruction, de dépravation des mœurs, et de corruption et ruine des institutions. Il ne reste plus qu'à voir comment l'idée de l'abaissement progressif, aisément rapide, et puis irrémédiable, est applicable à des hommes dont l'état social est encore très simple, comme a dû l'être celui des plus anciens des hommes qui tombèrent dans l'état dégradé dont les sauvages actuels nous offrent le tableau.
Notre expérience journalière est ici un enseignement suffisant de la manière dont les choses se passent, et la correction à apporter aux
ORIGINE ET CAUSES DE l'ÉTAT SAUVAGE
exemples actuels pour passer à des cas d'une nature primitive n'a rien d'embarrassant. En effet, nous voyons des familles, en plein milieu d'une civilisation très avancée, très complexe, passer, dans des temps assez courts, grâce à la conduite de leurs chefs, de tous les degrés de culture à tous les degrés d'inculture; et il en va de même pour les degrés de moralité, quoiqu'il n'y ait entre la culture et la moralité aucune concomitance nécessaire.
On peut observer chez les individus eux-mêmes le progrès moral ou la décadence morale, mais il s'agit ici du sort des familles en tant qu'il se modifie d'une génération à la suivante. Le grand milieu d'une civilisation s'oppose ou remédie plus ou moins à la chute dont la faute ou le crime d'un homme sont la cause pour sa descendance immédiate, et cependant les cas abondent, non pas seulement des changements de rang qui suivent matériellement la perte de la « fortune », — il ne s'agit point de cela, si ce n'est comme action indirecte, — mais de la démoralisation des fils par la conduite et l'exemple, l'enseignement et les actes des pères. C'est la raison principale de l'existence, dans le grand milieu social, des milieux particuliers où s'entretiennent le crime endémique et la bassesse des sentiments et de la vie; et il est constant que, du fait d'un seul individu, ses fds, légitimes ou naturels, et souvent la postérité de ces derniers se trouvent précipités dans les milieux inférieurs où régnent les contagions malsaines. Encore une fois, la société civilisée a des moyens sinon bien faciles de relèvement à la disposition de ses membres déchus, au moins très efficaces et de plusieurs soi tes pour les retenir sur les pentes les plus dangereuses; elle possède en toutes ses institutions, et grâce à rinfiuence générale de la classe noble, - noble au sens moral du mot, — une incontestable vertu antiseptique agissant sur les particuliers; mais il n'a pu exister rien de tel pour des sociétés primitives, c'est-à-dire pour des familles qui se sont disséminées à volonté, n'étant ni retenues par le lien d'un État, ni resserrées entre les bornes d'États voisins, et qui ont dû se séparer les unes des autres avec d'autant plus de motifs qu'elles se créaient des mœurs plus divergentes, des sentiments, des intérêts opposés, et que celles dont la moralité se soutenait le mieux avaient à craindre la contagion des autres. On voudra bien remarquer que la nature et le degré de la moralité primitive (un point sur lequel je me suis expliqué ailleurs) n'ont pas besoin ici d'être exactement définis en eux-mêmes, puisqu'il est toujours facile, quels qu'ils aient été, de comprendre, à un point de vue relatif, la corruption et la dégradation qui ont atteint cette moralité en certaines familles, pendant qu'elles l'épargnaient en d'autres.
Sans insister davantage, on comprend parfaitement, sous un as-
ORIGIÎVE ET CMSKS DE l'ktAT SAUVAGE
pect pratique des choses, comment des familles déchoient moralement pendant que d'autres conservent une première coutume et une rè^le de mœurs qui devient consciente et plus sévère par l'effet d'une réaction contre la corruption voisine dont elles sont les témoins et dont elles ont à souffrir. Une opposition du même genre s'établit entre des tribus, qui sont des assemblajires de familles. Les livres historiques et les livres prophétiques des Juifs témoignent d'un bout à l'autre de ces antagonismes pour des temps qui sont bien loin d'être primitifs, mais qui le sont comparativement à la condition des empires et des civilisations étendues à de vastes territoires. Les peuples dont nous pouvons suivre, en remontant, les annales jusqu'à des époques où leurs ancêtres vivaient à l'état patriarcal (Aryens, Sémites, Chinois) se montrent à nous, dans ces temps reculés, soumis à des prescriptions minutieuses, à des observances dont l'explication, souvent difficile dans le détail, est très claire, si on les prend en général pour des moyens de distinguer un régime de vie pure d'avec les abandons de la vie licencieuse et pleine de souillures, et de sépaler les races nobles d'avec les races dégradées. Quand viennent les grandes agglomérations nationales et les guerres de conquête, le conquérant est toujours le peuple le plus réglé et le plus discipliné, le plus verliif'Hx, cela peut ?e dire, de quelque manière qu'il comprenne la vertu, qui est toujours une règle soutenue par une ferme volonté. Après la victoire, il faut nécessairement que le vaincu soit assimilé, ou anéanti, ou éliminé. Assimilé, il peut l'être, mais ordinairement alors de façon à perdre plus ou moins sa liberté (castes inférieures, ilotes, serfs, esclaves); éliminé, c'est-à-dire expulsé, réduit ù émigrer, à chercher de nouveaux territoires où il lui soit permis de vivre comme il l'entend, sans maîtres. A quelque époque que de tels faits se soient produits, des peuplades cbassées, refoulées à la suite des guerres de conquête et des établissements de civili.sation matérielle, ont été, partout où elles se sont réfugiées et où elles sont restées à l'état de division, ce que nous appelons sauvages : non point partout également abaissées ou de mœurs perverses, — car des tribus peu belliqueuses, aux coutumes relativement honnêtes, ont dû, en certains cas, fuir devant des envahisseurs violents qui moralement ne les valaient pas, — mais toujours exposées à la déchéance par faiblesse d'esprit et «léfaut d'organisation et de solidité.
Cette hypothèse, pour la résumer, nous fait considérer les tribus sauvages comme prenant leur origine aux époques quelconques où il a existé, corrélativement aux nations établies et de mœurs stables, des groupes sociaux qu'elles n'ont pu ni s'assimiler ni détruire, et qui sont, par rapport à elles, ce que sont, par rapport à une même société donnée, les réfractaires, les bannis, les outlaws, et tous ceux,
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criminels ou victimes, qui n'ont pas réussi dans la vie. On peut croire, en prêtant un fond de réalité à des traditions fabuleuses, que des rassemblements d'individus de cette sorte, dans l'antiquité, ont exceptionnellement fondé des cités, puisque les cowy«c/A- modernes n'ont pas été incapablesde coloniser des pays nouveaux (1). Des tribus déplacées et errantes ont pu de même se relever, devenir des peuples à leur tour conquérants, mais on conçoit que, dans le plus grand nombre des cas, à mesure que les parties tempérées et fertiles des continents étaient occupées par des peuples puissants et civilisés, ces tribus ont dû être progressivement rejetées dans les contrées les moins favorables, aux extrémités des continents, dans les îles, dans les régions glaciales, dans des lieux de montagne isolés et sous les climats équaloriaux les plus malsains. Et c'est là, en effet, c'est-à-dire en des stations où l'on ne peut supposer ni qu'ils se sont rendus de leur plein gré, ni que sont venus au monde les premiers auteurs de leurs races, c'est là que les sauvages ont été trouvés en grande partie par les civilisés, quand ces derniers ont commencé à prendre connaissance de la terre et de ses habitants.
Tout ce qui précède n'est applicable aux origines de l'histoire de l'homme que dans la supposition de la famille comme état naturel et initial attaché à son espèce. Mais l'hypothèse de la promiscuité primitive des sexes est très invraisemblable, étant donné le caractère humain en une de ses parties qui ne peut que difficilement avoir varié. S'il ne s'agissait que de cas exceptionnels, on est en peine de dire ce que c'est qu'on aurait le droit de traiter d'impossible, et la polyandrie, par exemple, peut avoir eu son lieu et son heure, quoique le polygynie, pour des raisons faciles à voir, ait dû être et rester un cas infiniment plus fréquent, régulier où irrégulier ; mais quand il s'agit d'une induction d'ordre général sur les origines, la mieux fondée est celle qui nous est suggérée par l'état dans lequel les documents les plus anciens nous font envisager les ancêtres des races qui ont fondé les principales civilisations de l'antiquité et de celles qui occupent ou gouvernent aujourd'hui la terre. Or cet état est l'état patriarcal.
(1) Ces cas particuliers, s'il en a existé, comme celui de l'origiue légendaire de Kome, sont à distinguer profoudémcnt des cas de fondation des colonies proprement dites, essaimées par des nations déjà constituées. Les colonies n'ont jamais dû lenr réussite qu'aux mérites moraux des coloas. Celles de l'anliquité, comme celles, plus rares, de l'ère moderne, impliquent une civilisation morale des nations mères, quelquefois une supériorité de vertu des émigrauts.
OPINION DE H. SPENCER SUR L'hOMME PRIMITIF