ANTINOMIES DE KANT
Un des points les plus importants de la philosophie critique est, suivant Hegel, lit théorie des antinomies. De tout temps, les oppositions qui se manifestent dans les choses ont attiré l’attention des philosophes. La dialectique des
anciens et le scepticisme en général n’ont pas d’autre origine1. Mais jusqu’il Kant on n’avait saisi les oppositions que d’une manière extérieure, et l’on s’était borné à les juxtaposer accidentellement , sans rechercher quel est leur fondement, ni si elles ont un principe commun, et si elles sont liées par un rapport interne et nécessaire. C’est Kant qui, le premier, a établi ce principe que c’est l’intelligence qui sc contredit elle-même , et que la contradiction n'est pas un acte, un état accidentel et apparent de la raison, mais qu’elle a sa racine dans son essence même. Par là, le sens et la direction de la philosophie moderne se trouvaient fixés, et celle-ci n’avait plus qu’à agrandir, féconder et compléter la pensée de Kant.
Et, en effet, Kant pose la contradiction, il en démontre la nécessité, mais il n’en donne pas la solution, ou, du moins, la solution qu’il en donne est-elle insuffisante, car elle se rattache au point de vue fondamental de sa doctrine , suivant lequel les idées n’ont qu’une valeur subjective, ce qui fait que la raison tombe dans ce qu’il appelle les illusions diulectiques toutes les fois qu’elle veut les transporter dans les choses, et en faire une application transcendante.
Mais, dire que les antinomies sont dans la raison et qu'elles ne sont pas dans les choses , ce n’est au fond que déplacer la difficulté, puisqu’il faudra ensuite expliquer la raison; et c’est là, aussi, le point essentiel du problème. Car, quoi qu’en dise Kant, c’est par la raison et dans la raison que nçus connaissons les êtres. Les lois qu’elle contient sont éternelles et absolues’, et les problèmes qu’elle
1 Voy. plus bas, chap. IV, § 3.
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soulève enveloppent tous les autres et se retrouvent, sous des formes diverses, à tous les degrés de la connaissance. D’ailleurs, en condamnant la raison, et en prétendant que la contradiction ne commence que là où la raison veut imposer ses lois aux choses, Kant faisait surgir une autre contradiction tout aussi insoluble, la contradiction de la raison et du notnnène , de cet objet transcendant et inaccessible à l'intelligence.
Ajoutez, que Kant n’a fait qu’une application incomplète de ce principe , et qu’il n’a vu des antinomies que dans les idées qu’il appelle costnologiques , tandis que l’antinomie se produit à tous les degrés de l’existence, et forme comme l’élément interne et vivant de tous les êtres. L’être et le non-être, l’unité et la multiplicité, l’attraction et la répulsion , la liberté et la nécessité , etc., sont des contradictions qui ont leur source dans la raison, tout aussi bien que la divisibilité et l’indivisibilité de la matière, la finité et l’inlinité du monde (idées cosmologiques).
On peut donc dire que Kant n’a fait qu’énoncer un principe. Mais ce principe il fallait le mettre en œuvre, t'appliques’, en saisir le sens profond pour en faire sortir le système entier de la connaissance.
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Pour se rendre compte de l’importance de ce point, il faut d’abord se faire une notion claire et exacte de l’objet et de la fonction de la science en général, et de la philosophie en particulier, ainsi que des procédés, de l’instrument qu’elle emploie, c’est-à-dire de la méthode.
On tombe généralement d’accord sur l’objet de la science, et l’on admet sans difficulté que celui-là possède la science et la vraie connaissance , qui possède les principes. Mais l’on s’en tient le plus souvent à une énonciation vague et indéterminée de cette vérité, et on ne recherche point d’une manière précise, ni ce que c’est que connaître les principes, et par les principes, ni quel est le résultat de cette connaissance , soit relativement à l’intelligence, soit relativement aux choses que l’intelligence connaît. Et cependant c’est là le point essentiel qu’il faut éclaircir, si l’on veut comprendre la nature et le rôle de la science, et surtout le sens et la portée de la philosophie hégélienne.
La notion de la science est une notion naturelle, objective et nécessaire , comme toute autre notion , comme la notion de la justice, du nombre, de la pesanteur, etc. Ce qu’on appelle le désir de connaître n’est qu’un mouvement , une aspiration de l’intelligence qui se tourne vers la vérité, stimulée qu’elle est par l’idée de la science ; de telle sorte que du moment où l’on effacerait dans l’esprit cette idée, on supprimerait par cela même le désir de connaître. Il ne s’agit donc ici que de déterminer, et de mettre en lumière les caractères et les conditions essentielles de cette idée.
La notion de la science et la notion de la science absolue sont inséparables, ou, pour mieux dire, il n’y a là, eu réalité, qu’une seule et même notion. Et, en effet, toute connaissance relative et finie cache, sous des formes diverses, et d’une manière plus ou moins visible , la connaissance infinie. L’on doit même dire qu’elle n’en est qu’un degré, une forme particulière, qu’elle s’y rattache par des liens intimes et nécessaires, et qu’elle y trouve sa justification
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et son unité. Cela est si vrai, que toutes les intelligences obéissent involontairement à cette tendance naturelle de l’esprit. El déjà ce désir vague, mais profond et ardent, de connaître et d’embrasser toutes choses, qui s’éveille en nous au début de notre vie intellectuelle, n’est que ce besoin encore obscur et indéfini, de la connaissance absolue, dont la vie scientifique est une réalisation successive et une satisfaction de plus en plus complète. Ce besoin est au fond de toutes les intelligences; et il n’y a, à cet égard, entre elles d’autres différences que celles qui naissent de la diversité de leur développement, et de leur application aux différents objets de la connaissance. Ce qui ne doit point nous étonner. Car cette diversité se rencontre chez tous les êtres, et elle est même une condition nécessaire de leur existence. Ainsi, tous les hommes possèdent virtuellement toutes les facultés et toutes les perfections , et ils ont tous une aptitude naturelle à remplir toutes les fonctions sociales. Mais l’unité de l’être, ainsi que l’unité de la nature humaine, sediversitieetsebrise dans les existences individuelles et finies, ce qui fait que chez celui-ci prédomine la beauté, chez celui-là la moralité, que l’un possède une aptitude particulière à telle fonction mécanique, et l’autre à telle fonction libérale. Il en est de même de la science. Il n’y a qu’une seule science et une seule intelligence, et les sciences particulières ne sont que des degrés, des sphères diverses de la science absolue \ Le physicien qui étudie la matière et ses lois, sait bien que, considérées en elles-mêmes, ses connaissances et ses recherches n’ont
'Conf. sur cc point plus bas, S 3, chap. VI, et Platon, le TItéêlite, le Mcnun cl la flrp.
qu'une importance relative et limitée, et qu’elles dépendent d’une connaissance supérieure, qui les justifie, et qui en contient l’explication dernière. Il sait cela, ou il doit le savoir. Et, s’il l’ignore, si, par suite d’une culture intellectuelle incomplète, il concentre sa pensée dans la sphère limitée de la natnre, et y cherche la solution du problème de la science, il se trompe sans doute, il déplace le centre de la science, en le plaçant là où il n’est point; mais il reconnaît par là implicitement l’existence et la nécessité d’une science absolue, et c’est cette science qu’il s'efforce de réaliser.
Or, s’il y a une science absolue, elle n’est, et ne peut être que la philosophie. El ainsi, la philosophie est le fond commun de toutes les sciences, et comme l’intelligence commune de toutes les intelligences; elle est le principe vers lequel les sciences aspirent , et en dehors duquel elles ne sont que des membres épars, mutilés, des connaissances qui s’ignorent elles-mêmes, par cela même qu’elles ignorent leur principe, leurs rapports et leur fin. Loin donc que la philosophie soit, comme on le croit assez volontiers, une sorte de luxe et une superfétation dans la science et dans l’éducation morale d’un peuple, elle est, tout au contraire, lorsqu’on vient à examiner attentivement les besoins et la nature de l’intelligence , la science la plus nécessaire , parce qu’elle a sa racine dans ce qu’il y a en elle de plus profond et de plus indestructible. On doit môme poser en principe, que le degré de la civilisation d’un peuple et de l’humanité se mesure sur le développement de son esprit philosophique, et que le peuple, chez qîii la science, l’art , la religion, ne sont pas couronnés par un grand mouvement
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philosophique, ne possède qu’une civilisation incomplète et tronquée.
11 est maintenant aisé devoir, par ce qui précède, qu’un des caractères essentiels de la connaissance philosophique c’est l’unité. Or, cette unité il ne faut pas se la représenter comme un élément vide et abstrait, comme une sorte d’unité mathématique, mais comme une unité qui renferme la différence et la multiplicité, comme une harmonie, où la variété et les dissonances disparaissent et se fondent dans une seule impression, et, pour ainsi dire, dans une intention commune ; la connaissance philosophique est , en un mot, une connaissance essentiellement systématique' .
On s’est souvent élevé contre une telle connaissance. L’on.adit, et nous l’entendons répéter autour de nous, qu'un système est impossible; que des procédés, des habitudes systématiques entravent les libres allures de l’intelligence, l’emprisonnent dans des formules étroites et exclusives, et lui dérobent les aspects si riches et si variés de la réalité.
Ce qui nous étonne, c’est qu’il y ait des philosophes qui partagent celle opinion ; car ils tombent par là dans la plus étrange contradiction. Ils admettent, en effet, et ils sont bien obligés de l’admettre, que les principes et l’absolu sont l’objet de la philosophie, que l’universalité et l’unité en sont les caractères constitutifs, et puis, ils repoussent la connaissance systématique, nous ne savons au nom ou au profit de quelle doctrine.
Mais la science des principes et de leurs rapports est né-
1 Conf. plus haut , cliap. II , § i, cl plus bas , cliap. IV, §§ A , 5 , et chap. VI,
cessaircraent un système, c’esl-à-diro un tout, qui a un commencement, un milieu et une fin, qui embrasse dans sa circonscription l’ensemble des foires, qui assigne à chacun d’eux sa place et sa fonction propre , et en détermine la filiation et les rapports ; à moins qu’on ne prétende que la philosophie doit, elle aussi, borner ses recherches et éliminer la nature, par exemple, ou l’art ou l’histoire, ou bien, qu’elle doit prendre et disposer ses matériaux à l’aventure, sans s’enquérir d’où ils viennent, ni ce qu’ils valent, ni quelle est la place qu’ils occupent dans l’ensemble des connaissances, car c’est là systématiser. Or, il est évident que dans les deux cas on mutile l’idée de la science et de la philosophie.
Sans doute, il est fort difficile de réaliser un système dans l’acception rigoureuse du mot, et il y a des systèmes qui , en partant d’un point de vue exclusif, n’embrassent pas les êtres dans toute la richesse de leurs formes et dans leur vraie unité, et qui font ainsi violence à la pensée et aux choses; mais c’est là un de ces arguments qui se détruisent eux-mêmes. Car on peut le diriger contre la science en général , et , s’il était fondé , il faudrait renoncer à toute investigation théorique, par là même que toutes les sciences nous offrent des théories fausses, ou incomplètes.
Au surplus, l’univers est un système. C’est là une vérité que nous sentons instinctivement , et qui est le point de départ et le fil régulateur de nos recherches ; et si la science 1 , . • doit saisir et reproduire la réalité, elle doit nécessairement
revêtir une forme systématique.
Ce n’est pas tout. Le plus souvent nos erreurs viennent de l’absence d’une vue systématique, et la plupart des
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théories sont fausses par cela même qu’elles ne sont pas des systèmes. Lorsque, en effet, l’esprit oublie l’unité de la science et les rapports nécessaires et naturels des choses , ou il isole les êtres, et il perd ainsi de vue une des faces de la réalité, ou il confond les sphères de l’existence, et transporte dans l’une les caractères et les propriétés de l’autre, ou enfin il intervertit l’ordre des termes, et il prend l’effet pour la cause, la conséquence pour le principe, et les parties pour le tout. C’est ainsi que le physicien, en perdant de vue, dans l’étude de la nature, l’esprit, mutile et fausse la notion de la nature elle-même, ou il lui attribue des propriétés qu'elle n’a pas. Et, si dans l’étude de la nature, il prend telle propriété ou telle substance, la lumière, le magnétisme, les substances chimiques et organiques, sans rechercher leur filiation, leur élément commun et leur différence, il les confondra, ou il changera l’ordre naturel de leur rapport. Il voudra, par exemple, expliquer les phénomènes organiques par la chimie, et il appliquera les lois de la mécanique céleste la mécanique finie (chute des corps à la surface de la terre)', sans tenir compte des différences qui les distinguent. C’est à la même cause qu’il faut attribuer les erreurs de l’homme politique , qui , préoccupé exclusivement d’un besoin , d’un élément de la vie sociale (la démocratie, ou la loi écrite, ou les finances, ou l’armée), lui attribue une importance qu’il n’a pas, et cela au préjudice d’autres besoins, tout aussi essentiels et tout aussi légitimes. Enfin, ces imperfections sont bien plus sensibles et bien plus graves dans l’investigation philoso-
' Vov. Philosophie de la nature, 1" partie, et plus bas, £ 3, chap. IV,
CIIAPITItE III.
phique, par cela même que son objet est l’essence et l'unité. Par conséquent , lorsque le philosophe isole ses recherches, et qu’il étudie séparément l’àme ou la nature, par exemple, et dans l’drae et dans la nature, tel mode, ou telle sphère particulière de leur activité et de leur existence , sans s’occuper de leurs rapports , et sans les disposer dans un ordre convenable, il ne peut obtenir que des résultats insuilisants et incomplets. On doit même dire qu’une recherche partielle n’est une recherche vraiment philosophique, qu’autant qu’elle porte la marque d'une intention systématique, et qu’elle n’est faite qu’en vue de l’ensemble.
Ainsi donc, l’absolu ou l’essence, et l’unité ou les rapports nécessaires des êtres, voilà les deux premières conditions de la science. Mais l’absolu et les rapports absolus ne peuvent être saisis que par la pensée, et par la pensée <
qui devient adéquate à son objet , en s’affranchissant de tout élément sensible, de toute donnée contingente etextérieure.
D’où il suit que la vraie connaissance philosophique est une connaissance essentiellement à priori , une connaissance spéculative et métaphysique'.
Est-ce à dire pour cela tyie le philosophe doit oublier les faits, et dédaigner le monde de la réalité phénoménale et
sensible? Non, car cette réalité est la manifestation d’une réalité immuable et invisible, et sous le phénomène et l’apparence se cachent la loi et l’œuvre de la raison. A ce titre, le monde, la nature et l’histoire ont un prix aux yeux i
de la science. .Mais le philosophe ne doit descendre dans le domaine de l’expérience, et se mêler à la vie et aux événe-
1 Conf. cliap. IV, §§ 1 et suiv., el cliap. \ I.
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monts du monde que pour leur donner une forme rationnelle et, pour ainsi dire; lu conscience d’eux-mêmes; et l’œuvre de l’investigation philosophique consiste précisément h retrouver la réalité sous l’apparence, la loi sous le phénomène , et la nécessité sous l’accident ; elle consiste h saisir et à mettre en lumière, à travers les événements variables et multiples dont le monde est le théâtre., à travers les formes obscures et fugitives de l’existence, la pensée éternelle qui les engendre, qui vit en elles et s’y manifeste. L’expérience et les sciences qui rentrent dans son domaine ne sont que des instruments de la philosophie. Filles sont au philosophe ce que le manœuvre est à l’architecte; elles préparent et amassent les matériaux que le philosophe élabore ensuite et qu’il transforme, en y faisant pénétrer la raison et l’intelligence; et ce inonde visible n’est pour lui qu’un milieu où il s’arrête pour exercer et fortifier son âme, mais qu’il doit franchir pour s’élever à la vie vraiment philosophique, laquelle n’est achevée que lorsque la pensée se suffit elle-même, et que, fortement pénétrée de ce principe , que tout dans le monde vit par la raison et dans la raison, elle cherche en elle-même, dans sa nature intime et dans son essence, la nature et l’essence des choses*.
Si tel est l’objet, si tels sont les caractères de la science , la philosophie est à la fois une explication et une aration.
Elle est une explication , par cela même qu’elle recherche l’absolu et l’essence. Car il n’y a rien d’arbitraire, ni de contingent dans la sphère des essences et de l’absolu , mais tout est, et tout y est soumis à des lois invariables et néces-
' Conf. rliap. VI, lui finem.
KO
CIIAPITIIK. III.
saires. On se fait, par conséquent , une fausse notion de la philosophie, lorsqu’on se la représente comme pouvant renouveler, de toutes pièces, la nature humaine et la société, faire que ce qui est ne soit pas, subsliluer à ce qui est ce qui doit être , et suspendre , ou changer le cours des événements. Toutes les fois qu’on se place à ce point de vue, on se place dans le domaine des abstractions, on enlève à la philosophie la part de sa légitime influence , en la mettant en contradiction avec elle-même et avec la réalité , on dénature son objet, par là même qu’on fait de l’absolu un principe qui peut être autrement qu’il est, et on détruit ainsi l’absolu et la science qui lui correspond. Cette manière d’envisager la philosophie vient , en général , de ce que l’on ne saisit pas l’absolu en son entier, qu’on le considère connue substantiellement et absolument séparé du monde, et qu’ainsi le monde et son histoire ne sont plus que des accidents, des ombres fugitives sans substances et sans réalité. Un est par là amené à se représenter l’absolu comme un idéal qui vit en dehors des choses, et qui n’a aucun rapport avec elles, et la philosophie, comme la science qui élève le monde à l’absolu , et peut ainsi changer les faits et la réalité. Sans doute, si par monde et par choses on entend telle existence, tel événement particulier et contingent, ou même l’ensemble de ces existences et de ces événements , l’on a raison de dire que l’absolu n’est pas dans le monde, et c’est dans ce sens et dans cette limite que cette opinion doit être admise. Mais ce n’est pas ainsi qu’il faut envisager la question. Car le point essentiel et décisif est de savoir, si l’essence du monde, ses lois, ce qu’il va en lui de permanent et de nécessaire, ont leur
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source dans l’absolu. Or, de quelque manière qu’on examine cette question , on arrivera à un seul et même résultat , à savoir, àiü connexion nécessaire et substantielle de l’absolu et du monde. Qi?ônlH?pïïF(57en effet, l'absolu et le monde, et qu’on leur accorde à chacun une substance propre et complètement ’uïïlêp^îanie , et l’on scindera, pour ainsi dire, l’absolu, et, au lieu d’un absolu, on en aura deux, la substance absolue, d’une part, et, d'autre part, la substance du monde qui existera par soi tout nnssi brerr que la substance absolue; ce qui implique. On est donc forcé de rapprocher le monde et l’absolu , et d’établir une commit- ; nication entre eux. Et il ne suffit pas de les unir par un rapport accidentel , extérieure! purement verbal , car on se retrouvera en présence de la même difficulté, mais il faut les unir par un rapport interne , rapport que n’épuise pas même le rapport de causalité; il faut, en un mot, les uflir par un rapport de nature et d’essence.
El il ne sert non plus de rien de dire que la substance du monde est engendrée, et qu’elle a été tirée du néant. Car celte explication, au lieu de lever la difficulté, la complique.
Elle la complique de toutes les objections et de toutes les impossibilités que présente le problème de la création , tel qu’on l’entend ordinairement , et , d’un autre côté, il faudra toujours admettre que la substance du monde, ses lois, ses formes et ses rapports essentiels existent de toute éternité , d’une certaine façon , en leur idée , dans la pensée et la substance divine; autrement on altérera et on mutilera la plénitude de l'existence absolue, puisque l’essence du inonde serait un élément, un être nouveau qui s’ajouterait, à un certain moment , h la vie divine. Et c’est ce qui deviendra plus
évident encore si nous considérons ce qu'il y a de plus élevé et de plus divin dans le monde, l’dme , l’esprit, la pensée qui pense l’absolu, les lois et les rapports universels des êtres, toutes choses qui rattachent le monde à l’absolu et à l’éternel et qui n’ont pas pu être laites et tirées du néant
Mais, si la philosophie est une explication, et la plus haute explication des choses, elle est aussi, et par cela même, une \créaUmi, et elle est une création dans le seul et vrai sens du mot. Et, en effet, ce n’est pas l’absolu , ce ne sont ni les espèces, ni les essences, ni les rapports essentiels des êtres qui sont créés. Nous venons de le démontrer. Ce qui est créé, ce sont les phénomènes, les existences individuelles et finies ; et c’est aussi en ce sens que le monde est créé. Or, la science «pii connaît l’absolu et qui saisit la raison intime des choses, sait comment et pourquoi les événements et les être? sont engendrés, et non-seulement elle le sait, mais elle les engendre d’une certaine façon elle-même, et elle les engendre par cela même qu’elle saisit l’absolu. Et, en effet, ou il faut nier la science, ou il faut admettre qu’il y a un point où la connaissance et l’être , la pensée et son objet coïncident et se confondent ; et la science de l’absolu (pii se produirait en dehors de l’absolu et qui n’atteindrait pas sa nature réelle et intime, ne serait pas la science de l’absolu, ou, pour mieux dîre, elle ne serait pas la science*.
Mais, si la science, par son élévation à l’absolu, est une création en ce sens qu’elle saisit la nature intime.des êtres, elle est aussi une création en ce sens qu’elle refait et dé-
1 Conf. eliap. V, § 2, et chap. VI.
- Conf. chap. IV.
0I1JET ET DÉFINITION DE LA SCIENCE. 83
double en quelque sorte leur ONislence. Et d’abord, si l’on considère la nature en elle-même et indépendamment de l’esprit, l’on verra qu’elle n’est qu’une existence morte , *
privée de conscience et de pensée, un agrégat d’éléments et de forces individuels et isolés, et qui n’ont pas en euxmêmes leur lien, leur principe et leur fin. Mais, si dans l’esprit lui-même on eunsutereTes degrés inférieurs de son existence, ces états et ces facultés par lesquels il louclie :’t la nature, celte vie obscure et irréfléchie qui s’ignore, qui mêle et confond toutes choses, qui ne saisit ni la différence ni les rapports, et qui se disperse dans l’infinie variété des phénomènes et des mouvements de la sensibilité; si l’on considère, disons-nouS, ce degré, cette face de la vie spirituelle, l’on verra que l’esprit lui-même n’offre ici qu’une existence imparfaite qui ne répond, ni à l’idée de la ? science, ni à l’idée «le l’absolu. Or, c’est celte imperfection que la science fait disparaître ; car la science complète cl « refait l’existence de la nature et de l’esprit , en les élevant , par la réflexion et la pensée, jusqu’à leur principe, en leur donnant la conscience d’eux-mêmes et en les ordonnant suivant la raison. Le système solaire, la lumière, la chaleur, la nature organique et animale, et, dans l’esprit, la sensibilité, la volonté, etc., n’existent pas en eux-mêmes, comme ils existent dans la pensée scientifique. En euxmêmes, ce sont îles êtres imparfaits, qui ignorent leur nature et leurs rapports; dans la pensée scientifique, au contraire, ils entrent en possession d’eux-mêmes, de leur existence universelle, nécessaire et absolue1.
Et c’est à ce litre et dans ces limites que la philoso-
1 Yoy. clwp. IV, § 4, et cliap. VI, sub finem,
|ihie agit efficacement sur le monde, qu'elle corrige et complète le fait et la réalité matérielle, et qu’elle transforme la conscience de l’humanité. Ce qu’on appelle mouvement, progrès, ce n’est qu’une manifestation de plus en plus claire de l'absolue vérité ; c’est une sorte de création continue, par laquelle l'absolu entre plus profondément dans la vie du monde pour "v'gr'ave'r une empreinte plus visible de lui-mème, et le faire de plus en plus à son image. Sans doute, l’absolu et le monde, l’idée el le fait, la pensée et sa réalisation matérielle demeureront toujours distincts, et même, dans une certaine mesure, opposés. Mais c’est là le résultat d’une nécessité inm léricurc, nécessité qui subsiste de quelque point de vue que l’on parte. F.t quelque notion que l’on se fasse de l’absolu, qu’on place l’absolu dans le monde, ou hors du monde, qu’on établisse entre ces deux termes un rapport réel et déterminé, ou un rapport purement nommai et indéterminé, - t- il faudra toujours considérer le monde et la nature visibles comme un état de déchéance vis-à-vis de l’absolu. Il en est , il est vrai, qui prétendent, et avec raison, que le monde est un tout auquel rien ne manque, une œuvre parfaite et achevée. Mais ce n’est pas au monde en général , ou , pour parler avec plus de précision , au monde séparé de l’absolu et considéré dans son existence matérielle et visible, qu’appartient la perfection, mais au monde considéré dans son essence et dans son idée, et tel qu’il existe au sein de la substance et de la pensée absolues. C’est là un point qui se trouve déjà suffisamment éclairci par ce qui précède, mais sur lequel nous aurons occasion de revenir dans la suite*.
1 Vov. chap V, § 2, et chaj». VI.
OÜJET ET DÉFINITION DE LA. SCIENCE. IC
Ainsi donc, la philosophie est une création, et elle est une création bien plus originale et bien plus profonde (pie la création artistique. L’art, en effet, aspire à l’idée sans l’atteindre ; il porte la marque de la pensée et de la conscience, mais d’une conscience obscure et indéfinie; il cherche et pressent l’absolu , mais il ne l’exprifne que d’une manière incomplète et limitée. Soit qu’on considère ses conditions matérielles et techniques, soif qu’on considère la pensée et l’intention qui président à ses œuvres, l’art est impuissant à s’élever à la parfaite transparence de la pensée philosophique, à cette unité profonde, à cet ordre systématique des connaissances, où se trouvent représentés, comme dans leur exemplaire, l’ordre et l’harmonie des choses. El, quelque degré de perfection qu’elle atteigne, l'œuvre d’art tombe dans le temps et dans l’espace, se ressent des conditions et des limitations du milieu oii elle se produit, de l’individualité de l’artiste et du peuple auquel il appartient, et elle emploie des procédés inadéquats à l’expression de la pensée, tels que la fiction, l’allégorie et le symbole, toutes choses qui troublent la clarté de l’intelligence et lui dérobent la vue de l’éternelle vérité. La philosophie, au contraire, est supérieure à l’art, même dans ses œuvres les plus imparfaites. Et elle lui est supérieure, parce qu’elle possède la conscience d’elle-même, qu’elle est le produit de la réflexion, et qu’elle ne détourne jamais ses regards de cet exemplaire éternel qui est devant elle, qu’elle s’efforce de saisir et de fixer dans l’intelligence, et sur lequel elle construit des poënu's sérieux (pour nous servir de l’expression que Vico appliquait à l’idée et à la pensée dramatique qui fait le fond de l’histoire romaine)',
8fi
des poèmes qui contiennent comme la trame «le la vie (te l’humanité. Aussi , ne lisons-nous les œuvres poétiques des temps passés que pour nous délasser dans les jouissances de l’imagination , pour y chercher des renseignements historiques, ou pour agrandir la sphère de notre existence, en vivant de la vie d’un peuple et d’une époque qui ne sont plus. Et nous sommes obligés, pour les faire revivre dans la pensée, d’oublier la réalité actuelle et le milieu qui nous entoure, ainsi que l’histoire du monde, et de nous transporter et nous circonscrire dans le cercle limité de la vie d’un peuple. L’œuvre philosophique, au contraire, est, pour celui qui sait la lire , une œuvre toujours vivante , toujours présente à l’esprit de l’humanité, et l’humanité s'y retrouve elle-même à tous les moments de sa carrière, parce qu’elle exprime, bien que sous des formes et à des degrés différents, les lois immuables des êtres ; ce qui l'ait qu’ici il n'issl pas besoin, comme dans l’œuvre poétique, pour en sentir la vérité et la beauté, d un effort de 1 imagination qui nous place dans un point du temps et de l’espace; mais il faut, tout au contraire, s’affranchir de toute limitation, écarter tout ce qui peut voiler le regard de l'intelligence, les signes, les images, les accidents, les tonnes passagères de l’existence, et vivre dans ce qu’il y a de plus intime en nous, dans ce qui lait la substance de la \ic individuelle, comme de la vie de l’humanité, c’est-à-dire, dans la raison et dans l'absolue vérité, dont laVaison est le f siège et l’organe. Aussi peut-on dire qu’llomère est un citoyen de la Grèce, ci vis uni us urbis, et que Platon cl Aristote sont les citoyens du monde, loti us orbis '.
1 O ifcsl pas en lanl que poêle , ou en tant qu'orateur, mais en lanl que
SENS COMMIS
SENS COMMUN
l'ne autre conséquence qui découle de la définition de la science, et qu’il est important d’examiner, c’est que la science n’est pas seulement le contraire de l’ignorance, mais de ce qu’on appelle le sens commun. r On a, dans ces derniers temps, érigé en théorie le sens commun , et on a prétendu en faire le critérium et comme la pierre de touche de la science. Cette doctrine n’est pas nouvelle , et , dans l’antiquité, nous voytfhs Platon l’exposer et la réfuter dans plusieurs de ses dialogues, et notamment dans l’Alcibiade. *
Au fond, la doctrine du sens commun, si elle est conséquente, ^directement à la négation de la science. Elle est dans l’ordre intellectuelle ce que l’anarchie et la démagogie sont dans l’ordre politique. Elles partent, toutes lieux , du même principe, et arrivent au même résultat. Car elles placent leur point d’appui et leur unité de mesure dans les masses, la multitude et dans ce que nous appellerons la conscience vulgaire par opposition à la conscience scientifique, et elles arrivent ainsi , l’une , à la négation de la hiérarchie intellectuelle et du gouvernement des esprits, et l’autre , à la négation de la hiérarchie politique et du gouvernement des sociétés. La philosophie commande et n obéit point , dit Aristote, avec sa concision et sa profondeur ordinaires. La théorie du sens commun renverse les termes, elle place la domination là où il faudrait placer l’obéissance,
philosophe <|ue Cicéron pouvait itirc : « me non civem unius urbis seil latins orbis pnto. > Conf. chap. VI, § 4.
cl ne laisse à la philosophie que le rôle d’une suivante ( ancillœ ). •
L’erreur fondamentale de cette théorie vient de ce qu’elle se représente la nature humaine d’une manière abstraite, ou, Gomme le dirait Hegel, de ce qu’elle s’attache à l'identité et à l’unité, et ne sait pas saisir la multiplicité et la différence. Elle est ainsi conduite à se représenter la société comme un agrégat d’éléments tout à fait identiques, ce qui , dans l’ordre politique , amène le principe que lotus les hommes sont égaux et qu’ils ont tous les mêmes droits , çj dans l’ordre de la science , à l’autre principe , que tous les liant mes possèdent la vérité. Ces principes sont vrais sous un certain rapport et dans de certaines limites ; mais lorsqu’on les exagère et qu’on leur donne un sens et une extension qu’ils n’ont pas, on arrive, d’une part, à cette égalité qui est le règne de la force aveugle et brutale, c’est-à-dire à la négation de tous les droits, et, d’autre part, au règne de l’ignorance , c’est-à-dire à la négation de la science. Ces