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principes sont vrais si on les considère comme des possibilités, et si on entend par égalité intellectuelle ou politique que tout homme peut exercer tel droit ou connaître le vrai. Mais à côté de celte égalité il y a l’inégalité qui provient de la différence des fondions, comme de la différence des aptitudes à les remplir. Tout homme peut remplir telle fonction et connaître telle vérité, de même que la matière peut devenir bois, pierre, plante, etc. Mais, de même que la matière revêt nécessairement plusieurs formes, et que la matière qui fait le bois n’est pas la matière qui fait la pierre, ainsi l’unité de la nature humaine se partage en plusieurs fonctions et en des aptitudes et des vocations diverses qui
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leur correspondent.' El l’unité sociale n’est pas une unité abstraite et vide, mais cette riche et large unité, qui comprend la multiplicité et la différence; elle est, comme l’unité du monde, une unité de rapport, une harmonie où il y a l’avant et l’aprés, le haut et le bas, de quelques noms d’ailleurs qu’on les appelle, qu’on les appelle des classes, des fonctions ou des états, où il y a, en un mot, des hiérarchies, et partant des hommes qui commandent et des hommes qui obéissent, des hommes qui enseignent et des hommes qui sont enseignés. L’ordre, la liberté et la science ne sont et ne sauraient être qu’à ces conditions '.
Mais , nous disent les partisans du sens commun , n’admettez-vous pas que tous les hommes sont faits pour la vérité? Et dès lors, comment ne pas admettre qu’ils possèdent, tous indistinctement, une faculté, un sens, un tact naturel, à l’aide duquel ils reconnaissent le vrai, ou du moins ces grandes vérités qui sont comme le patrimoine commun du genre humain, et qui importent le plus à sa conservation , à son progrès et à son bonheur. Prenez garde, ajoutent-ils, qu’en vous séparant du sens commun, vous ne vous sépariez^ la vérité elle-même , qu’en élevant trop haut la science, vous ne la placiez dans une région inaccessible, où personne n’osera vous suivre, et où votre intelligence se trouvera comme jetée hors de la réalité et égarée dans la solitude de ses vaines spéculations. Quant à nous, nous ne nions pas la science. Nous reconnaissons son ascendant et son action sur le développement et l’éducation des esprits; mais nous ne perdons pas de vue les faits,
1 Conf. cliap. IV, SS 2 t.
l’expérience et la conscience du genre humain, et c'est par là (pie nous exerçons une inlluence réelle et efficace sur les sociétés.
Ces arguments ont une apparence de vérité qui peut faire illusion au premier coup d’œil, mais qui ne résiste pas .à un examen sérieux , lorsqu’on pénètre un peu avant dans la vraie notion de la science, et qu’on consulte attentivement les faits et l’expérience elle-même.
Et d’abord, on accordera, puisque c’est un fait, qu’il y a des peuples civilisés et des peuples non civilisés. L’on accordera, et l’on accorde aussi, que ce qui constitue la civilisation d’un peuple, ce ne sont pas seulement sa prospérité et sa puissance matérielles, mais c’est aussi, et surtout, un certain nombre de vérités politiques, morales, religieuses, dont il est en possession, et qui forment comme la charpente et l'aine de son organisation sociale. Or, si vif ipie soit chez ce peuple le sentiment de l’humanité, il ne voudra jamais reconnaître que les peuples non civilisés sont actuellement aussi avancés (pie lui dans la connaissance du vrai. Il pourra bien admettre que tous les peuples s’élèveront successivement au même deggp de civilisation , et en cela il se tromperait aussi , mais le point essentiel est de savoir s’ils possèdent actuellement le même degré de civilisation. Or, ils ne le possèdent pas, et si jamais ils le possèdent, ils le devront précisément à l’exemple et à l’action du peuple qui les a précédés dans la voie de la science et du progrès. Il va donc des peuples initiateurs et dos peuples initiés, des peuples qui possèdent la vérité et des peuples qui la reçoivent.
Mais celte inégalité qui existe entre les différents peuples
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existe aussi entre les individus qui appartiennent à la même nation. C’est là un fait également incontestable, universel et nécessaire, et celui qui le nierait, ou qui prendrait à tâche de démontrer qu’un temps viendra où cette inégalité fera place à l’égalité de toutes les intelligences , outre qu’il passerait pour insensé aux yeux du vulgaire lui-même et de ce sens commun qu’il invoque, celui-là commencerait pur se contredire ; car il émettrait une opinion qui, vraie ou fausse, exige une culture intellectuelle et beaucoup de savoir, et il reproduirait l’exemple de Rousseau qui soutenait à grands frais d’érudition et de raisonnements que l’ignorance, vaut mieux que la science, ou de ces démagogues qui déclament contre le pouvoir, et se mettent, en même temps, à sa place.
Voilà, par conséquent , celle faculté de connaître et d’enseigner, que l’on prétend attribuer indistinctement à tous les hommes, qui se trouve ramenée par l’expérience ellemême , à quelques peuples , et , chez ces peuples , à un petit nombre d’intelligences.
Mais supposons que tous les honuîies possèdent la vérité , non-seulement en germe et comme une possibilité, mais comme un fait , une réalité actuelle. Nous demanderons s’ils la possèdent tous de la même manière, avec la même clarté et la même profondeur. Dans ce cas, la science et l’enseignement n’ont plus d’objet ; et nous avions raison d'accuser la doctrine du sens commun d’aboutir à la négation de la science. Elle ne peut donc échapper à celle conséquence qu’en admettant une différence dans la manière dont on connaît et on possède le vrai, en revenant, en d’autres termes, à une inégalité. Or, puisque, dans l’hypothèse, les
hommes possèdent tous les mêmes connaissances, l'inégalité ne peut consister ici qu’en ce point, à savoir, que le vulgaire connaît le fait, et la science, les principes. Ainsi , le vulgaire saura que la terre tourne autour du soleil , que le lieu apparent des astres n’est pas leur lieu réel , que deux lignes peuvent se rapprocher indéfiniment sans se toucher, mais les causes de ces faits, comment et pourquoi ils ont lieu, ce seront là des connaissances réservées à l’astronome et au mathématicien. C’est «pic , en effet, la conscience vulgaire ne sauraiHranchir les limites du fait et de l’existence matérielle et sensible, et s’élever jusqu’à l’intelligible et aux principes. Si cela est vrai pour les connaissances de l’ordre physique, à plus forte raison l’est-il pour les connaissances de l’ordre métaphysique. L’on peut dire, à cet égard, que le Dieu du philosophe et du théologien, le Dieu de Platon, d’Aristote, de saint Augustin, de saint Anselme n’est pas le Dieu du vulgaire. Car, s'ils se faisaient de Dieu et de la nature divine la même notion , si tous les deux en avaient une vue aussi claire et aussi complète, nous retomberions dans la même difficulté qu’auparavant, puisque le ministère des premiers, qui est d’instruire et d’enseigner, n’aurait plus de raison d’être.
Nous pourrions aller plus loin et démontrer que les faits eux-mêmes sont le résultat de la science, que le vulgaire le plus souvent ne lcs.connait que parce qu’on les lui communique, et que, dans celte sphère même , il confond l’apparence avec la réalité. Mais les considérations que nous avons exposées suffisent pour mettre en évidence combien la doctrine du sens commun est vaine et superficielle. Et elle se trouve ici placée dans l’alternative de s’identifier
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avec la connaissance vulgaire et de renoncer à la science , ou bien d’abandonner ce terrain, et d’avouer qu’il y a un mode supérieur de connaître, et, par là, de se contredire et de s’annuler elle-même.
C’est que, en effet, la science est autre chose que le sens commun. La science ne relève que d’elle-même et de la vérité dont elle est l’interprète. Elle est l’œuvre de la réflexion , elle exige une éducation spéciale et des procédés systématiques, appropriés à l’objet de la connaissance. Soit qu’elle se trouve d’accord avec le sens commun , soit qu’elle s’en éloigne, c’est à elle qu’appartient la suprématie, c’est elle qui doit juger en dernier ressort. Car c’est d'elle que la conscience vulgaire reçoit la vérité, comme c’est elle aussi qui la corrige et la transforme. On n’explique par le sens commun, ni le mouvement de l’histoire, ni les transformations sociales, ni la religion, ni l’héroïsme, ni le génie. Aussi les partisans de cette théorie sont-ils devrais niveleurs, et, à leurs yeux, un bon époux, un bon père de famille, un ami fidèle ont la taille d’un héros*. Lorsqu’on fait descendre la science du rang élevé qu’elle occupe pour la rendre , comme l’on dit , populaire , non-seulement on fausse sa notion, mais on va contre le but qu’on veut atteindre, et, au lieu d’augmenter son influence, on l’annule. Car, dès que le disciple s’élève au niveau du maître, l’ascendant et l’autorité de ce dernier cessent par cela même. Ce n’est pas en se popularisant, mais en conservant son indépendance et sa dignité, que la science exercera un ascendant durable et efficace sur les esprits. Se populariser
' Reid.
pour clip, c’csl lombe^dans la sphère «le la contingence el de l’opinion, c’est se soumettre à leurs llucluations el à leurs caprices.
Sans doute, il faut établir un rapport entre la science et la réalité, et il faut que les recherches spéculatives se traduisent par des résultats positifs et pratiques. Mais cela ne peut, et ne doit avoir lieu qu’à la condition que la science maintiendra sa supériorité el ses droits; car ce n’est qu’à cette condition qu’elle pourra dominer l’opinion, corriger les illusions et les préjugés de la conscience vulgaire. Si Galilée et Newton avaient partagé l’opinion commune de leur siècle et des siècles précédents, touchant le mouvement de la terre el du soleil, la loi de la gravitation serait encore à découvrir. Ce n’est donc pas en suivant le sens commun, mais contre el malgré le sens commun, qu’ils ont fait celte découverte.
Au surplus, une vérité, un principe, une idée porte avec elle sa légitimité et sa valeur. Loin que le fait la justifie , c’est elle, tout au contraire, qui précède le fait, le produit et le justifie. Le christianisme a existé d’ahord à l’état idéal avant de subjuguer le monde, et c’est celte confiance en une idée, confiance qui n’a d’autre source , ni d’autre appui que. la certitude el les clartés de la raison, c’est celte confiance qui constitue l’héroïsme et le génie.
Enfin, il ne faut point se représenter ce rapport de la science et de la réalité comme un rapport d’identité , comme un rapport où le fait reproduirait exactement, et en son entier, la vérité spéculative. La science se comporte à l’égard de la réalité comme l’absolu à l'égard dy monde. Elle descend dans le monde, sans s’identifier avec lui, elle se