‹ Introduction a la philosophie de Hegel A. VéraChapitre 7 sur 31 · DE L’INTUITION ET DU SENTIMENT · texte numérisé non relu

DE L’INTUITION ET DU SENTIMENT

On a cependant prétendu qu’à côté et au-dessus de la connaissance par les idées il y a un mode d’activité supérieur. Ce serait suivant les uns l 'intuition pure, ce serait suivant les autres le sentiment.

Les premiers ne voient dans l’idée qu’un degré inférieur de la connaissance, degré qu’il faut franchir pour atteindre à la réalité et à la vérité absolues; et ils placent au-dessus de l’idée un acte pur et transcendant de la pensée, ['intuition.

Mais, lors même qu’on admettrait que l’idée ne nous donne pas la plus haute réalité, il faudrait voir si l’intuition nous affranchit de l’idée, et si elle nous donne ce qu’elle nous promet.

L’intuition est, comme le jugement, comme le raisonnement, un acte ou une manière d’être de la pensée. Seulement, dans celte hypothèse , ce serait un acte de la pensée qui s’applique à la contemplation de l’absolu. Or, cet absolu est déterminé ou indéterminé. Si c’est un absolu indéterminé, ou ce n’est pas l’absolu, ou c’est un absolu qui échappe à l’intuition comme à tout autre acte de l’intelligence. El, lors meme qu’on se représenterait cet absolu à

la façon des Alexandrins, c’esl-à-dire comme un cire déterminé en lui-même , mais indéterminé à l’égard du monde

et des choses finies, ou, ce qui revient au même, comme un être qui est tellement supérieur au monde, que, lorsqu’on veut lui appliquer les propriétés et les attributs des choses finies, on le défigure et on le détruit , ce qui fait que dans ses rapports avec le monde il faut le concevoir comme un être négatif, comme quelque chose qui ressemble au néant (ti 6'v) , lors même, disons-nous , qu’on se représenterait ainsi l’absolu, la difficulté ne serait pas levée. Car il faudrait déterminer l'être et les attributs négatifs de cet absolu indéterminé, et on ne saurait les déterminer que par une idée. On ne ferait par là que renverser, pour ainsi dire, la difficulté et la transporter du positif au négatif, de la détermination à l’indétermination.

Mais si l’on conteste, nous dira-t-on, que les attributs de l’absolu soient saisis par une intuition intellectuelle, au moins faudra-t-il admettre que l’affirmation de son existence dépasse la sphère des idées, et que, par conséquent, elle nous est donnée par un acte de la pensée où l’idée n’intervient point. Ainsi, par exemple, supposons qu’on s’élève à l’absolu par l’intermédiaire de l’idée de V infini. Il y a ici, d’un côté, Vidée, et, de l’autre, l'être même de l’absolu que l’on affirme, et c’est cet être que nous donne l’intuition.

Mais d'abord un absolu dont on ne peut rien affirmer, si cè n’est qu’il est, ressemble fort au néant des Alexandrins; et, en définitive, peu nous importe de savoir qu’il est, si nous ne pouvons rien dire ni affirmer de lui. 11 y a plus. C’est que dans l’absolu l’être et les attributs sont liés

de l’intiition et de sentiment.

par un rapport nécessaire , de telle sorte, qu’en supprimant ses attributs , l’on supprime son être lui-même. Et, en effet, lorsqu’on affirme que l’absolu »n |’jnfo» ^ on n’entend pas par là qu’il est à la façon des existences phénoménales et finies, carre serait plutôt nier son existence, mais qu’il est d’une façon toute idéale; c'est, en d'autres termes, une existence uïeal c, l’être par excellence, l'ens rcalissimum , Vôtre qui possède tontes les perfections , etc., etc., que l’on affirme. On pourrait ajouter que l'affirmation de l’être en général suppose l’idée de Vôtre, car, lorsqu’on affirme l’existence, il faut bien distinguer ce qui est de ce qui n'est pas, ou bien, une existence réelle et actuelle d’une existence possible, et pour cela il faut une règle, une forme générale et invariable de la pensée, c’est-à-dire une idée.

Ainsi donc, l’intuition sans l’idée est un état indéter-^ miné, un acte nbsr.iu:ot-vûlo-d«*4aq>on>>ée-.-onT ponrynieux dire, une pure abstraction, ci l’altseneo de toute., pensée .y “ Car il n’y a pas d’intuition indéterminée, d’intuition eti soi, mais il y a intuition djin objet, et d’un objet déterminé, fût-ce l’intuition de la penséeoude l’intuition elle-même*. C’est par des considérations analogues qu’on peut montrer l’insuffisance de la théorie du sentiment.

Le sentiment sans l'idée est, comme l’intuition, un état vide de l’intelligence. Ce qu’il y a de clarté et de réalité dans le sentiment, c’est l’idée qui le lui communique, et les degrés de sa clarté sont les degrés du développement de l’idée qui devient présente à l’intelligence. Quand on

1 Conf. § suiv. Critique de la doctrine de Schelling , el chap. III, § 4.

dit, en effet, qu’on a le sentiment de l’existence de Dieu, de son individualité, de sa liberté, ou l’on ne veut rien dire, ou bien il faudra que ce sentiment repose sur un acte, un principe, une forme plus ou moins définie de l’intelligence. 11 en est du sentiment comme de l’intuition. On croit pouvoir s’élever avec son concours au-dessus de la région des idées et saisir une réalité plus haute et plus vraie, et l’on se retrouve en présence de ces idées qu’on croyait avoir laissées derrière soi ; ce qui fait qu’en réalité il n’y a de changé que le mot, et qu’au lieu de dire qu’on connaît par et dans l’idée, le bien, le vrai, V homme, on dit qu’on en a le sentiment. Seulement il y a ici la science de moins. Car on y emploie, sans discernement et comme# l’aventure , ces idées qu’on a dédaignées , parce qu’on n’en a pas saisi le sens et la valeur*.

Ainsi donc, l’idée enveloppe l’intelligence tout entière, elle est l’élément essentiel de toutes ses opérations, et on la retrouve à tous les degrés de la pensée, dans la pensée la plus élémentaire et la plus humble, comme dans la pensée la plus complexe et la plus élevée.

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