‹ Introduction a la philosophie de Hegel A. VéraChapitre 6 sur 31 · QUESTIONS PRÉLIMINAIRES SUR LES IDÉES · texte numérisé non relu

QUESTIONS PRÉLIMINAIRES SUR LES IDÉES

L’idée est comme la limite, sur laquelle la penséj^ct l’être, l’intelligence et son objet viennent se rencontrer. Aussi se présente-t-elle sous un double aspect, lequel amène deux ordres de recherches. Les idées viennent-elles de l’expérience, ou bien prennent-elles leur source dans l'isir!1 igence elle-même? Quel est le rôle qu’elles jouent dans la connaissance? Et l’intelligence peut-elle s’exercer sans les idées? Ou bien encore, les idées sont-elles une condition indispensable de l’activité de la pensée? C’est là une série de questions qui constituent la recherche psychologique sur lesjdées.

MauTTon se demande ensuite ce que sont les idées, quelle est leur valeur intrinsèque et leur essence,. et quel est leur rapport avec les choses. C’est là le côté métaphysique et on-

Couf. sur ce point les §§ suivants, et chap. IV, § 4.

QUESTIONS PRÉLIMINAIRES Sl'R LES IDÉES.

tologique, et, on même temps, le point décisif (lu problème.

Peu importerait, en effet, d’avoir établi que l’idée est une condition, un élément essentiel et primitif de la pensée, si l’on ne pouvait ensuite franchir les limites de la pensée ^ujijprtive ër?a1sîr dans l'idée la réalité même des choses.

Car on se trouverait en présence d’un monde intérieur et abstrait, d’une série de représentations et de pensées dont il serait impossible de déterminer le sens et la raison d’être. La recherche psychologique n’est, par conséquent, qu’un préliminaire dç la recherche ontologique, et elle ^.doit se faire en vue de cette dernière.

Posé en ces termes, le problème se réduit à ces deux • questions fondamentales : « L’idée est-elle une condition f essentielle de l’activité de la pensée, de telle sorte que l’intelligence ne puisse s’exercer qu’à l’aide et en vertu de l’idée? (Problème psychologique.) Si l’idée et la pensée se confondent, et si l’objet de la pensée n’arrive à l’intelligence que par l’idée, quel est le rapport, de. l’idée avec son objet et avec les choses engénéral ? (Prubièniaontologique.) »

Le problème de l’origine des idées, qui a été pendant longtemps considéré comme le problème fondamental de la science , a aujourd’hui perdu de son importance. C’est , que l’on a senti depuis Kant que, même dans les limites de la recherche psychologique, le point essentiel qu’il s’agissait d’établir, ce n’était pas de savoir si les idées son^ adventices ou innées, si elles se forment. dans l’intelligence . ; à la suitrf de l’expérience, ou si elles sont antérieures à toute expérience, mais bien de déterminer leur fonction dans l’exercice de la pensée. El en effet, les idées existent dans l’intelligence , et elles y jouent un rôle nécessaire et

déterminé. C’est là un point que les sensunlistes euxmêmes ne contestent et ne sauraient contester.

C’est donc ce rôle et cette fonction qu’il importe avant tout de définir. Et en posant ainsi le problème, on obtient un double avantage ; car on pénétre, d’une part, plus avant dans la nature de la connaissance et des idées , et on prépare et on facilite par là la solution du problème ontologique, et, d’autre part, l’on résout implicitement la question de l’origine des idées elle-même. Supposons, en effet, qu’on démontre que la pensée ne peut s’exercer sans l’idée; il est évident qu’en ce cas l’idée est antérieure à toute perception sensible. Ou bien , supposons qu’il n'y ait pas une connexion nécessaire entre l’idée et la pensée , et , en ce cas , la pensée pourra s’exercer sans idée, et celle-ci sera le résultat de l’activité de la pensée s’appliquant aux objets de l’expérience, elles marquant d’une forme générale et commune.

Ainsi donc, le point essentiel qu’il s’agit d’établir est celuici : La pensée et l’idée sont-elles liées par un rapport tel que l’intelligence ne puisse penser sans l’idée?

Pour répondre à celte question, il suffit d’analyser les diverses formes de l’activité interne de l’intelligence, c’est-àdire de constater un fait. Or, il est aisé de voir que la pensée, qu’elle s’applique au général ou au particulier, aux êtres métaphysiques ou aux êtres matériels et sensibles, ne s’exerce que par des actes déterminés, et que l’indétermination elle-même ne saurait se penser sans un acte déterminé, car il faudra bien distinguer l’indéterminé et l’indéfini du déterminé et du défini. Or, ce qui détermine et définit la pensée, c’est une forme générale, fixe et invariable, c’est-à-dire l’idée, laquelle, en même temps qu’elle

définit la pensée, la rend intelligible. C’est là un l'ait ipii

n’est pas contesté lorsqu’il s’îigit du général , de l’absolu et

des principes. En effet, le ira/, le bien, la cmt.se, l’homme „ etc., ne peuvent sc penser que par l’idée, et c’est la présence de l’idée qui, en donnant une forme exacte à la pensée, l’élève à la conscience d’elle-mème, et, par la conscience d’elle-même, à la conscience de son objet.

Mais, lorsqu’il s’agit de. la perception interne des phénomènes et des choses individuelles, il semble, au premier coup d’œil, tpie l’idée n’ait aucun rôle à remplir, et que la pensée, loin d’être déterminée par elle, le soit plutôt par la forme extérieure et sensible de l’objet. Car la pensée doit se représenter l’objet et se modeler, en quelque sorte, sur lui. ‘

El cependant ici aussi l’idée est une condition indispensable de l’acte intellectuel. Que l’on prenne, en effet, l’état le plus obscur de la pensée, celui qui s’éloigne le plus de l’idée, Iqjsensathm.

Une sensation n’existe qu’aulant qu’elle est pensée. Une sensation qui n’est pas pensée, cl à laquelle l’intelligence n’ajoute rien de son propre fond, defhcure un fait purement organique et extérieur. Or, la sensation, comme la représentation qui l’accompagne, ne peut être pensée qu’avec le concours d’une idée. Il faut, en effet, distinguer la sensation et l’acte intellectuel qui lui correspond de tout autre état interne , comme de tout autre acte intellectuel ; ce qui veut dire qu’il faut déterminer cet acte et cet état.

Que si l’on dit que pour penser telle sensation particulière on n’a nullement besoin de l'idée de la sensation, l’on fera remarquer d’abord que l’élément interne qui déler-

mine telle sensation particulière ne varie pas avec elle, et que c’est ce même élément qui détermine tontes les autres. Que l’on se représente une série de sensations, peu importe d’ailleurs qu’elles diffèrent ou qu’elles soient identiques. L’acte de la pensée qui perçoit la première sensation est le même que celui qui perçoit la seconde, que celui qui perçoit la troisième, etc. Or, l’identité de l’acte de la pensée n’est possible qu’à la condition de l’identité d’une certaine forme commune qui les lie et qui fait disparaitre leur différence et les ramène à l’unité, De plus, si les sensations n’ctaient pas unies par un élément commun et invariable, elles échapperaient à toute comparaison et à tout rapport, et, comme dans l’hypothèse de ceux qui attribuent à la sensation le principe de toute activité intellectuelle, e’esf de celte comparaison et de. ce rapport qu’il faudrait faire sortir les idées générales , on voit que l’on se met par là dans l'impossibilité d’expliquer ces idées, l’idée de la sensation, comme toute autre idée. Car ce que nous disons de la sensation s’applique à plus forte raison aux autres objets de la pensée*.

Ainsi, bien que dans l’aperception des choses sensibles un autre élément que l’idée paraisse s’introduire dans l’acte intellectuel, l’idée n’en demeure pas moins une condition essentielle de cet acte. Et c’est là ce qu’il s’agissait de démontrer.

Il suit de là qu’il y a équation entre l’idée et la pensée, que là où il y a pensée, il y a aussi idée, cl que supprimer l’idée, c’est Supprimer la pensée et, avec la pensée,

1 Yovez sur ce point plus bas, chap. IV, §§ 1 et suiv., et chap. VI.

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