ANTINOMIES DE KANT
Un des points les plus importants de la philosophie critique est, suivant Hegel , la théorie des antinomies. De tout temps, les oppositions qui se manifestent dans les choses ont attiré l’attention des philosophes. La dialectique des
anciens et le scepticisme en général n’ont pas d’autre ori gine 1 . Mais jusqu’à Kant on n’avait saisi les oppositions que d’une manière extérieure , et l’on s’était borné à les juxtaposer accidentellement , sans rechercher quel est leur fondement, ni si elles ont un principe commun, et si elles sont liées par un rapport interne et nécessaire. C’est Kant qui , le premier, a établi ce principe que c’est l’intelligence qui se contredit elle-même , et que la contradiction n’est pas un acte, un état accidentel et apparent de la raison, mais qu’elle a sa racine dans son essence même. Par là, le sens et la direction de la philosophie moderne se trouvaient fixés, et celle-ci n’avait plus qu’à agrandir, féconder et compléter la pensée de Kant.
Et, en etfet, Kant pose la contradiction, il en démontre la nécessité, mais il n’en donne pas la solution, ou, du moins, la solution qu’il en donne est-elle insuffisante , car elle se rattache au point de vue fondamental de sa doctrine , suivant lequel les idées n’ont qu’une valeur subjective, ce qui fait que la raison tombe dans ce qu’il appelle les illusions dialectiques toutes les fois qu’elle veut les transporter dans les choses, et en faire une application transcendante.
Mais, dire que les antinomies sont dans la raison et qu’elles ne sont pas dans les choses , ce n’est au fond que déplacer la difficulté, puisqu’il faudra ensuite expliquer la raison; et c’est là, aussi, le point essentiel du problème. Car, quoi qu’en dise Kant, c’est par la raison et dans la raison que nous connaissons les êtres. Les lois qu’elle contient sont éternelles et absolues, et les problèmes qu’elle
1 Voy. plus bas, chap. IV, § S.
soulève enveloppent tous les autres et se retrouvent, sous des formes diverses, à tous les degrés de la connaissance. D’ailleurs, en condamnant la raison, et en prétendant que la contradiction ne commence que là où la raison veut imposer ses lois aux choses, Kant faisait surgir une autre contradiction tout aussi insoluble, la contradiction de la raison et du noumène, de cet objet transcendant et inaccessible à l’intelligence.
Ajoutez, que Kanl n’a fait qu’une application incomplète de ce principe, et qu’il n’a vu des antinomies que dans les idées qu’il appelle cosmologiques, tandis que l’antinomie se produit à tous les degrés de l’existence, et forme comme l’élément interne et vivant de tous les êtres. L’être et le non-être, l’unité et la multiplicité, l’attraction et la répulsion , la liberté et la nécessité , etc., sont des contradictions qui ont leur source dans la raison , tout aussi bien que la divisibilité et l’indivisibilité de la matière, la finité et l’infinité du monde (idées cosmologiques).
On peut donc dire que Kant n’a fait qu’énoncer un principe. Mais ce principe il fallait le mettre en œuvre, l’appliquer, en saisir le sens profond pour en faire sortir le système entier de la connaissance.
Pour se rendre compte de l’importance de ce point, il faut d’abord se faire une notion claire et exacte de l’objet et de la fonction de la science en général’ et de la philosophie en particulier, ainsi que des procédés, de l’instrument qu’elle emploie, c’est-à-dire de la méthode.
On tombe généralement d’accord sur l’objet de la science , et l’on admet sans difficulté que celui-là possède la science et la vraie connaissance, qui possède les principes. Mais l’on s’en tient le plus souvent à une énonciation vague et indéterminée de cette vérité, et on ne recherche point d’une manière précise, ni ce que c’est que connaître les principes, et par les principes , ni quel est le résultat de cette connaissance, soit relativement à l’intelligence, soit relativement aux choses que l’intelligence connaît. Et cependant c’est là le point essentiel qu’il faut éclaircir, si l’on veut comprendre la nature et le rôle de la science, et surtout le sens et la portée de la philosophie hégélienne.
La notion de la science est une notion naturelle, objective et nécessaire, comme toute autre notion, comme la notion de Injustice, du nombre, de la pesanteur, etc. Ce qu’on appelle le désir de connaître n’est qu’un mouvement , une aspiration de l’intelligence qui se tourne vers la vérité, stimulée qu’elle est par l’idée de la science ; de telle sorte que du moment où l’on effacerait dans l’esprit cette idée , on supprimerait par cela même le désir de connaître. 11 ne s’agit donc ici que de déterminer, et de mettre en lumière les caractères et les conditions essentielles de cette idée.
La notion de la science et la notion de la science absolue sont inséparables , ou , pour mieux dire , il n’y a là , en réalité, qu’une seule et même notion. Et, en effet, toute connaissance relative et finie cache , sous des formes diverses, et d’une manière plus ou moins visible , la connaissance infinie. L’on doit même dire qu’elle n’en est qu’un degré , une forme particulière, qu’elle s’y rattache par des liens intimes et nécessaires , et qu’elle y trouve sa justification
et son unité. Cela est si vrai, que toutes les intelligences obéissent involontairement à cette tendance naturelle de l’esprit. Et déjà ce désir vague , mais profond et ardent, de connaître et d’embrasser toutes choses, qui s’éveille en nous au début de notre vie intellectuelle, n’est que ce besoin encore obscur et indéfini, de la connaissance absolue, dont la vie scientifique est une réalisation successive et une satisfaction de plus en plus complète. Ce besoin est au fond de toutes les intelligences; et il n’y a, à cet égard, entre elles d’autres différences que celles qui naissent de la diversité de leur développement, et de leur application aux différents objets de la connaissance. Ce qui ne doit point nous étonner. Car cette diversité se rencontre chez tous les êtres, et elle est môme une condition nécessaire de leur existence. Ainsi, tous les hommes possèdent virtuellement toutes les facultés et toutes les perfections , et ils ont tous une aptitude naturelle à remplir toutes les fonctions sociales. Mais l’unité de l’être , ainsi que l’unité de la nature humaine , se diversifie et se brise dans les existences individuelles et finies, ce qui fait que chez celui-ci prédomine la beauté, chez celui-là la moralité, que l’un possède une aptitude particulière à telle fonction mécanique, et l’autre à telle fonction libérale. Il en est de même de la science. 11 n’y a qu’une seule science et une seule intelligence, et les sciences particulières ne sont que des degrés, des sphères diverses de la science absolue*. Le physicien qui étudie la matière et ses lois, sait bien que, considérées çn elles-mêmes, ses connaissances et ses recherches n’ont
’ Conf. sur ce point plus bas, § 3, chap. VI, et Platon, le Théélète, le Mérwn et la Rép,
qu’une importance relative et limitée , et qu’elles dépendent d’une connaissance supérieure, qui les justifie, et qui en contient l’explication dernière. Il sait cela, ou il doit le savoir. Et, s’il l’ignore, si, par suite d’une culture intellectuelle incomplète, il concentre sa pensée dans la sphère limitée de la nature , et y cherche la solution du problème de la science, il se trompe sans doute, il déplace le centre de la science, en le plaçant là où il n’est point; mais il reconnaît par là implicitement l’existence et la nécessité d’une science absolue , et c’est cette science qu’il s’efforce de réaliser.
Or, s’il y a une science absolue, elle n’est, et ne peut être que la philosophie. Et ainsi, la philosophie est le fond commun de toutes les sciences, et comme l’intelligence commune de toutes les intelligences ; elle est le principe vers lequel les sciences aspirent, et en dehors duquel elles ne sont que des membres épars , mutilés , des connaissances qui s’ignorent elles-mêmes, par cela même qu’elles ignorent leur principe, leurs rapports et leur fin. Loin donc que la philosophie soit, comme on le croit assez volontiers, une sorte de luxe et une superfétation dans la science et dans l’éducation morale d’un peuple, elle est, tout au contraire, lorsqu’on vient à examiner attentivement les besoins et la nature de l’intelligence , la science la plus nécessaire , parce qu’elle a sa racine dans ce qu’il y a en elle de plus profond et de plus indestructible. On doit même poser en principe, que le degré de la civilisation d’un peuple et de l’humanité se mesure sur le développement de son esprit philosophique, et que le peuple, chez qui la science, l’art, la religion, ne sont pas couronnés par un grand mouvement
philosophique, ne possède qu’une civilisation incomplète et tronquée.
11 est maintenant aisé devoir, par ce'qui précède, qu’un des caractères essentiels de la connaissance philosophique c’est V unité. Or, cette unité il ne faut pas se la représenter comme un élément vide et abstrait, comme une sorte d’unité mathématique , mais comme une unité qui renferme la différence et la multiplicité, comme une harmonie, où la variété et les dissonances disparaissent et se fondent dans une seule impression , et , pour ainsi dire , dans une intention commune; la connaissance philosophique est, en un mot, une connaissance essentiellement systématique' .
On s’est souvent élevé contre une telle connaissance. L’on a dit, et nous l’entendons répéter autour de nous, qu’un système est impossible ; que des procédés , des habitudes systématiques entravent les libres allures de l’intelligence, l’emprisonnent dans des formules étroites et exclusives , et lui dérobent les aspects si riches et si variés de la réalité.
Ce qui nous étonne, c’est qu’il y ait des philosophes qui partagent cette opinion ; car ils tombent par là dans la plus étrange contradiction. Ils admettent, en effet, et ils sont bien obligés de l’admettre, que les principes et l’absolu sont l’objet de la philosophie, que l’universalité et l’unité en sont les caractères constitutifs, et puis, ils repoussent la connaissance systématique, nous ne savons au nom ou au protit de quelle doctrine.
Mais la science des principes et de leurs rapports est né-
1 Conf. plus haut , cliap. II , § 4 , et plus bas , cliap. IV, §§ 4 , 5 , et chap. VI,