DE L'INTUITION ET DU SENTIMENT
On a cependant prétendu qu'à côté et au-dessus de la connaissance par les idées il y a un mode d'activité supérieur. Ce serait suivant les uns Yintiiition pitre, ce serait suivant les autres le sentiment.
Les premiers ne voient dans l'idée qu'un degré inférieur de la connaissance, degré qu'il faut franchir pour atteindre à la réalité et à la vérité absolues ; et ils placent au-dessus de l'idée un acte pur et transcendant de la pensée , Yintiiition.
Mais, lors même qu'on admettrait que l'idée ne nous donne pas la plus haute réalité , il faudrait voir si l'intuition nous affranchit de l'idée, et si elle nous donne ce qu'elle nous promet.
L'intuition est, comme le jugement, comme le raisonnement, un acte ou une manière d'être de la pensée. Seulement, dans cette hypothèse , ce serait un acte de la pensée qui s'applique à la contemplation de l'absolu. Or, cet absolu est déterminé ou indéterminé. Si c'est un absolu indéterminé, ou ce n'est pas l'absolu, ou c'est un absolu qui échappe à l'inluition comme à tout autre acte de l'inlelligence. Et, lors même qu'on se représenterait cet absolu à
la façon des Alexandrins, c'est-à-dire comme un être déterminé en lui-même , mais indéterminé à l'égard du monde et des choses finies, ou, ce qui revient au même, comme un être qui est tellement supérieur au monde , que , lorsqu'on veut lui appliquer les propriétés et les attributs des choses finies , on le défigure et on le détruit, ce qui fait que dans ses rapports avec le monde il faut le concevoir comme un être négatif, comme quelque chose qui ressemble au néant (ro^ôv), lors même, disons-nous, qu'on se représenterait ainsi l'absolu, la difficulté ne serait pas levée. Car il faudrait déterminer l'être et les attributs négatifs de cet absolu indéterminé, et on ne saurait les déterminer que par une idée. On ne ferait par là que renverser, pour ainsi dire, la difficulté et la transporter du positif au négatif, de la détermination à l'indétermination.
Mais si l'on conteste, nous dira-t-on, que les attributs de l'absolu soient saisis par une intuition intellectuelle, au moins faudra-t-il admettre que l'affirmation de son existence dépasse la sphère des idées , et que , par conséquent , elle nous est donnée par un acte de la pensée où l'idée n'intervient point. Ainsi, par exemple, supposons qu'on s'élève à l'absolu par l'intermédiaire de l'idée de l'infini. Il y a ici , d'un côté, Vidée, et, de l'autre, Y être même de l'absolu que l'on affirme, et c'est cet être que nous donne l'intuition.
Mais d'abord un absolu dont on ne peut rien affirmer, si ce n'est qu'il est, ressemble fort au néant des Alexandrins; et, en définitive, peu nous importe de savoir qu'il est, si nous ne pouvons rien dire ni affirmer de lui. Il y a plus. C'est que dans l'absolu l'être et les attributs sont liés