CHAPITRE DEUXIÈME
§ 25. — Innooations doctrinales de la néo-scol as tique,
124. Les considérations développées dans les précédents paragraphes montrent en quel sens la philosophie néoscolastique entend soumettre au contrôle de Tesprit moderne les grandes idées de la scolastique médiévale.
la science, mais elle serait progressive comme elle. Quand on fait sortir la métaphysique de la physique, la métaphysique vaut ce que vaut la physique ; mais si approximative et provisoire qu'on la suppose, elle renferme pourtant le positif, le réel, l'être. Or cela <:*est le vrai. Ce dernier point de vue, qui dépasse en extension celui d'Aristote et de PEcole, mais en Tinterprétant et en le suivant, est peut-être le seul raisonnable ». {Op, cit^ pp. 50 et 61).
Ce contrôle a introduit dans la synthèse néo-scolastique certaines innovations doctrinales qui la différencient de la synthèse scolasiiqiie : des théories reconnues fausses sont ÉLIMINÉES ; — les doctrines constitutionnelles n'ont été MAINTENUES qu'uprès acoir subi une double éjjreuve^ celle de la science et celle de la philosophie contemporaine ; — des préoccupations nouvelles se sont fait jour, et sous ces influences des enrichissetnerUs progressifs d'idées ont accru le patrimoine de Tancicnne scolastique.
125. D'abord il a suffi d'un seul coup de pioche -donné au vieil édifice scolastique pour faire s'écrouler des paquets do plàtrciges vermoulus qui recouvrent le moellon des parois : groupe de théories manifestement fausses relatives à l'interprétation de la nature par la physique céleste (77, 78), où des ol)servations factices sont reliées par un lien non moins factice à des principes de cosmologie ou de métaphysique. Il ferait hausser les épaules celui qui défendrait encore de nos jours la prétendue perfection des substances astrales. Leur incorruptibilité, leur individualité substantielle, leur composition spéciale do matière et de forme, de même que leur union extrinsèque à des esprits moteurs ou leur influence sur la génération, voilà autant de théories que saint Thomas a défendues, mais que tous les néo-scolastiques répudient. On en peut dire autant d'une foule de thèses de ^ physique terrestre ", comme cellas du lieu naturel, des qu;itrc corps chimiques simples et de leurs propriétés (79) ; — de plusieurs doctrines de psychologie
médiévale, comme celle de la diffusion des ^^ espèces sensibles « à travers un médium et de leur intussusception dans les organes des sens (87).
D'autres théories médiévales, interprétatives de la nature, iront grossir ces déchets de la vieille scolastique, au fur et à mesure que la science moderne démontrera leur insuffisance. Notre collègue et excellent ami M. Nys a fort bien montré, par exemple, que les expériences faites sur la vivisection des organismes supérieurs pourraient bien nous conduire à étendre le fractionnement des formes essentielles à tous les principes de vie du règne animal, et nous obliger par voie de conséquence à sacrifier la théorie thomiste de la simplicité des formes organiques les plus élevées ^).
Enfin il est bien évident que, parmi les doctrines susceptibles de survie, tout n'est pas également important. Aujourd'hui comme au moyen âge, il est des études de détail que la libre critique et la conviction personnelle d'un chacun introduiront ou non dans la philosophie néoscolastique, sans que les principes fondamentaux en soient affectés (31).
126. Ce travail aura pour résultat de dégager les lignes principales de l'édifice, et de permettre l'application de dessins nouveaux. Les principes organiques de la synthèse
*) Nys, La divisibilité des formes essentielles (Revue Néo-Scolastique, 1902, p. 47).
qu'il s'agit de rajeunir doivent, sans contredit, faire le fond de la néo-scolastique. Mais il convient de bien s'entendre sur la portée de ce rajeunissement. Celui-ci ne s'opère pas d'une façon inconsciente, aprioriste, sur un mot d'ordre. Ici plus que jamais il s'agit de se former des convictions raisonnées, basées sur de mûres réflexions. La néo-scolastique doit établir son droit à l'existence, et pour cela livrer ses principes à la contradiction des philosophies rivales (113) et au choc des données scientifiques (120). La théorie de la matière et de la forme est une explication du devoir cosmique. Mais elle n'aura de valeur au xx® siècle que si on la rapproche de l'atomisme mécaniste ou du dynamisme qui prétendent l'un et l'autre découvrir le véritable sens des foits. Le spiritualisme et l'idéologie des scolastiques interprètent les données de la conscience et les caractères différentiels de la sensation et de la pensée ; mais il importe de savoir si l'explication fournie par les positivistes n'est pas mieux étayée sur les recherches modernes. Le moyen âge professait sur le bonheur et la fin de l'homme des doctrines du plus pur idéal ; mais l'utilitarisme positiviste ou le formalisme kantien ou le pessimisme schopenhauerien n'ont-ils pas démontré que cet idéal n'est qu'une chimère ? Enfin la métaphysique couronnait le savoir dans les écoles philosophiques d'autrefois. Mais aujourd'hui on va jusqu'à contester la possibilité même de la métaphysique. Qui a raison, du plissé ou du présent i II importe de le savoir.
127. Chaque époque philosophique comporte une tournure d'esprit spéciale ; ses préoccupations propres disparaissent avec elle pour faire place à un génie nouveau. L'Inde antique place au premier rang de ses spéculations la compénétration moniste des choses. Un des aspects fondamentaux des controverses de la philosophie grecque est le rapport de Tun et du multiple, du mobile et de l'immobile. Les problèmes que nous soulevons aujourd'hui ne sont plus ceux qu'agitaient nos arrière-grands-pères. Un terme de cent ans — trois générations humaines — a suffi pour introduire entre la société de 1789 et celle où nous vivons dés différences radicales. Et l'écrivain du xviii® siècle qui reviendrait au milieu de nous éprouverait le même vertige à suivre nos idées qu'un industriel de l'Empire transporté brusquement dans une usine moderne.
De môme le génie spécificateur du moyen âge ne se retrouve plus au xx® siècle. Le xiii® siècle affectionne la culture de la métaphysique et de la psychologie. De la métaphysique surtout, qui représente, dans la hiérarchie des sciences humaines, le degré le plus élevé, parce qu'elle est le produit de l'abstraction la plus profonde (49). Certaines questions de métaphysique passionnent le xiii® siècle à tel point, qu'elles envahissent toutes les discussions d'école : citons le principe d'individuation, la multiplicité des individus dans la même espèce angélique, l'essence et l'existence, la nature et le supposiium, la matière et la forme. Comme tous les grands siècles de la pensée philosophique, le xiu^
prête une attention particulière à l'étude de rhoinme. Mais sa psychologie se ressent de l'orientation métaphysique des esprits ; car on agite de préférence les questions de psychologie rationnelle, c'est-à-dire celles qui ont les plus étroites accointances avec l'ontologie. Ainsi, le problème de l'origine des idées et de la distinction des deux intellects est mis en rapport avec la théorie de l'action et de la passion (89); la distinction de l'âme et de ses facultés, et notamment du vouloir et du connaître, est rattachée à la doctrine métaphysique de la puissance opérative dans l'être contingent (85).
Aujourd'hui, dans la manière de traiter les problèmes, deux autres caractères apparaissent dominants : la posiiivité et le criticisme, La posiiivité du savoir humain — ce grand dogme du positivisme — circonscrit le connaissable à ce qui peut être expérimenté. Malgré la part d'erreur que contient cette thèse, formulée en termes exclusifs, elle habitua la philosophie contemporaine à porter une attention scrupuleuse sur le domaine des faits, et notamment sur tout ce qui dans la philosophie confine aux sciences naturelles. Le culte de l'observation, tant externe qu'introspective, résulte de ces tendances. En psychologie, où ce caractère de la philosophie contemporaine s'est révélé le mieux, les nombreux travaux sur la conscience et la subconscience, sur le concomitant nerveux des phénomènes psychiques, sur la vie sensationnelle été motive tentent d'appliquer les procédés des sciences expérimentales.
Encore plus universelle est la tendance critidste qui, depuis Kant, se retrouve dans la plupart des philosophies contemporaines. Avant de se fler à n'importe quel instrument de connaissance donné par la nature, Kant a posé cette question préalable : la structure de nos facultés rend-elle possible l'application d'une connaissance à un monde extramental ? Et Ton sait comment la Critique de la raison théorique Axit sombrer tour à tour toutes nos spéculations dans le subjectivisme. La science pour Kant a pour objet un mo7îde représenté et non pas un monde-en-soi ; car toute chose-en-soi est inconnaissable.
Or le génie de Kant a creusé un double sillage dans la pensée contemporaine.
Il a directement inspire toute la philosophie criticiste ou néo-cri ticiste, dans la double lignée du réalisme transcendantalet de l'idéalisme transcendantal . Les idéalistes, tels que Fichte et Hegel, réduisent tout savoir à un poème mental, construit d'après des formes a prio^H, et déclarent que la chose-en-soi n*est pas seulement inconnaissable^ mais encore inexistante, Los réalistes au contraire, de la nuance d'un Schopenhauer ou d'un IIerl)art, admettent Tinconnaissable, mais en ignorent tout, sauf le fait de son existence, et continuent, eux aussi, à ronfcrmor la science humaine dans les élaborations subjectives du monde phénoménal. Réalistes ou idéalistes transcendantaux, successeurs des Fichte ou des Schopenhauer, quelle que soit d'ailleurs la dose de criticisme qu'ils mêlent à leur système, et quels
que soient les éléments étrangers au kantisme qu'ils accueillent ; — on peut dire que les trois quarts des philosophes contemporains ont subi, dans leur épistémologic, les influences du subjectivisme kantien.
Mais à côté de cette première influence sur notre mode de philosopher, Kant en a exercé une seconde plus profonde et plus irrésistible. Avant de résoudre de la manière dont on sait le problème de la certitude, Kant Ta posé, et de telle fa^on, en termes si impératifs, qu'il est devenu le problème xae' è^o/T^v de la pensée contemporaine. Qu'il donne des réponses subjectivistes ou objectivistes, tout philosophe aujourd'hui doit rencontrer la question troublante : « l'analyse de la connaissance donne-t-elle les garanties de la certitude ? »
On le voit, la direction des idées au xx® siècle n'est plus la même qu'au xiii® siècle. Encore une fois, quelle sera l'attitude de la néo-scolastique ? Peut-elle éviter les voies nouvelles où s'est engagée la controvei*se et cheminer exclusivement dans les routes battues du moyen âge ? Non, car elle poursuivrait ainsi sa marche sans trêve, qu'elle ne croiserait <à aucun moment la vie moderne. Et pauvre errante, elle retarderait de sept siècles sur son propre temps.
La prise en considération des modes de penser modernes oblige la néo-scolastique à occuper des positions nouvelles sans abandonner les anciennes. C'est sur le terrain doctrinal
LA MÉTAPHYSIQUE i11
que se vérifie en détail cet alliage spécifique de l'ancien et du nouveau, de la tradition et de l'innovation — vêlera novis nugere, — Une rapide revue des principales branches de la philosophie le fera voir aisément.
§ 26. — La mélfiphysîqne ').
128. Personne au moyen âge ne doute de la métaph}"^sique. Aujourd'hui, quiconque suit même de loin les oscillations des systèmes contemporains, sait comment les positivistes et les néo-kantiens s'accordent à rayer du livre de la philosophie le chapitre consacré à la science autrefois souveraine. Si Vexpériencc sensible est Tunique critère du savoir certain (positivisme), ou encore si l'objet connaissable est déformé par notre structure mentale (kantisme), il ne peut plus être question d'une science qui pénètre la réalité par delà le phénomène, et qui, suivant l'énergique définition d' Aristote, ^ considère Têtre en tant qu'être et les caractères qui appartiennent à l'être comme tel »»*). Sans doute, d'aucuns voudraient ta l'ancienne métaphysique substituer une métaphysique nouvelle, la métaphysique de l'esprit : une revue spéciale fondée il y a dix ans, sous le titre de Reviie de métaphysique et de morale, s'est consacrée maintes fois
*) Pour Pétude détaillée de la métaphysique néo-scolastique, nous renvoyons à la troisième édition de VOntologie de D. Mercier (Louvain, 1902).
«) Métaph. III, 1.
à78 LA PHILOSOPHIE NÉO-SCOL ASTI QUE
à défendre cette ontologie d'un nouveau genre. Toutefois, l'usurpation d'un nom antique et consacré ne peut donner le change sur les tendances phénoménistes d'une doctrine. A la métaphysique subjective la néo-scolastique continue d'opposer la métaphysique objective et les doctrines fondamentales qui la constituaient au moyen âge (§ 12). Loin de nous, par conséquent, la pensée de supprimer du programme de l'ontologie des matières qui passionnaient les docteurs du xiii'' siècle, comme les controverses sur le principe d'individuation, sur la distinction de l'essence et de l'existence, et tant d'autres où il n'est pas difficile de séparer les profondes analyses des subtilités inutiles. Mais qu'on ne s'imagine pas avoir tout dit et tout étudié, quand on a épuisé le vieux répertoire médiéval. Des problèmes nouveaux surgissent, attrayants certes, et dans tous les cas impérieux pour des hommes qui vivent au xx® siècle. Puisque la légitimité même de la métaphysique néo-scolastique est en cause, c'est sur cette question qu'il faut concentrer ses premiers etforts. En quelle fâcheuse et ridicule posture se mettrait-on si, au lieu de parer les attaques coalisées de Kant, de Hume, de Comte, on préjugeait l'issue de la lutte, ou bien si on l'engageait sans connaître la force de l'ennemi ? Ainsi néanmoins se comportent tous ceux qui proclament, sans les établir, les droits de la métaphysique d'Aristote, ou se bornent à ridiculiser les attaques dont elle est l'objet.
La métaphysique 279
129. Ce qui est vrai de la met n physique en général, est vrai de la plupart de ses questions fondamentales : est-il permis de maintenir la distinction do la substance et de l'accident, sans répondre aux objections contemporaines du phénoménisme ? Pour Huxley comme pour Taine, le moi n'est pas une substance, mais <* un faisceau ou une collection de perceptions unies au moyen de certaines relations 5'^), « une gerbe lumineuse n'étant rien en dehors des fusées qui la composent ^ ^) ; de même que la substance corporelle, suivant un mot célèbre de Stuart Mill, « n'est qu'une i)ossibilité permanente de sensations «.
11 serait malaisé d'exagérer l'importance du débat entre le phénoménisme et le substantialisme. « Peu de notions occupent, à l'égal de celle de substance, la pensée moderne: champions et adversaires se rendent compte qu'au succès ou à l'échec du substantialisme est lié le sort de la métaphysique. Or, l'existence d'un pareil débat étonne de prime abord. Est-il croyable que tant de penseurs de premier ordre. Hume, Stuart Mill, Spencer, Kant,Wundt, Paulsen, Comte, Littré, Taine aient vraiment méconnu le caractère substantiel des choses et du moi ? N'auraient-ils pas vu qu'ils se mettaient en révolte ouverte contre le bon sens ? Est-il vraisemblable, par contro, que le génie d'Aristote ait été dupe de l'illusion naïve que doivent lui prêter les
*) Huxley, Hume (London, Macmillan, 1886), p. 64, •) Taine, Z>e Nntelligence, t. I, pp. 11 et passim.
280 LA PHILOSOPHIE NÈO^SCOL ASTIQUE
phénoménistes ? Et tous ces maîtres loyaux et intrépides, qui ont incorporé dans la ])hilosophie scolastique la distinction péripatéticienne de la substance et des accidents et l'y ont conservée, des siècles durant, auraient-ils tous failli dans l'interprétation d'une élémentaire vérité de sens commun ? On soupçonne qu'il doit y avoir de part ou d'autre, sinon de part et d'autre, des quiproquos, des méprises; d'où sans doute un échange d'arguments et de réponses qui se perdent dans le vide r>^). De fait, il existe des méprises des deux côtés : méprise sur la portée du phénoménisme qui, en attribuant l'existence autonome à l'objet de chaque perception, admet dans un sens relatif la possibilité de réalités autosubsistantes ; méprise sur la théorie scolastique à qui l'on prête trop souvent et de façon arbitraire un sons exagéré, comme si l'esprit humain pouvait saisir les déterminations spécifiques des substances naturelles. Ici comme en d'autres matières, il suffit d'une mise au point pour réduire de beaucoup les difficultés et diminuer la distance qui sépare des systèmes adverses *). Il n'en est pas autrement de la doctrine de la relativité, ou du relativisme, défendu à des points de vue divers par Kant et Hegel en Allemagne, par Comte et Renouvier en France, par Locke, Hamilton, Mansel, Herbert Spencer en Angleterre. L'antique notion de Vabsolu, une des clefs de voûte
>) Mercier, Ontologie (Louvain, 1902), p. 263.
*) Pour la solution de ce conflit, v. le Cours d'ontologie de D. Mercier, pp. 267 et suiv.
ae la scolastique, peut encore fermer les nefs du nouvel édifice, pourvu qu'on en restreigne sagement les proportions, d'après les limites imposées à toute connaissance humaine*
Que d'autres débats s'ouvrent entre la philosophie scolastique et la pensée contemporaine ! La théorie polyzoïste d'un Edmond Perrier ou d'un Durand de Gros siu* les colonies d'individus dans le vivant donnent un regain d'intérêt à la doctrine scolastique de l'unité individuelle et de la personnalité ; le i)essimisme contemporain pose en termes nouveaux l'éternel problème de l'existence du mal ; les contradictions où se meuvent toutes les philosophies apparentées de près ou de loin à l'occasionalisme, impriment une vigueur nouvelle à la distinction géniale de l'acte et de la puissance ; les récents débats soulevés sur la philosophie de la contingence et le déterminisme font valoir toutes les ressources de la doctrine aristotélicienne de la finalité. L'examen contradictoire des anciennes théories métaphysiques, loin de tourner à leur confusion, aidera à mieux comprendre qu'elles demeurent une des gloires les plus pures du moyen âge. « Leur métaphysique (des docteurs) est une science faite, comme l'était déjà de leur temps la logique d'Aristote. On pourra simplifier, abréger, modifier des détails, on ne pourra changer ni les bases, ni les principales conclusions, si l'on ne veut faire autre chose que la vraie
282 LA PHILOSOPHIE nÈO-SCOLASTIQÛÉ
métaphysique, la science des conditions dé Têtre en tant qu'être « *).
§ 27. — La ihéodicée -).
130. La néo-scolastique peut fièrement exhiber les idées capitales que le moyen âge lui a laissées sur Tétude de Dieu. Par sa notion d'acte pur, la théodicée naturelle possède un ressort puissant, qui lui permet de s'élever, aussi haut qu'il est possible à des humains, jusqu'à la redoutable infinitude de l'Éternel.
Les questions qui touchent à Dieu ont été introduites dans la philosophie contemporaine par les deux grandes voies où, en dehors de la néo-scolastique, sont engagés la généralité des esprits : le kantisme et le positivisme. Tous les systèmes issus de Kant se sont heurtés à la chose-en-soi ou à l'inconditionné, — les uns pour le nier, les autres pour déclarer stérile et illusoire la connaissance que nous en avons. La même alternative s'est imposée aux matérialistes et aux positivistes, dont les uns, à la suite de Comte, ont classé au rang des chimères cet être inaccessible aux expériences, et dont les autres, à Texemplo d'Herbert Spencer, situent par delà les frontières du connaissable et
^) Domet de Vorges, Essai de métaphysique po^tive (Paris, 1883), p. 3B0.
*'• Un traité de Théodicée néo-scolastique est en préparation. 11 sera sigtîé par D. Mercier.
de la science, Vtih^ohx auquel ils rendent toutefois un solennel hommage.
Une question préjudicielle, qui eût été inintelligible au moyen âge, se pose donc à la première page de la théodicée . néo-scolasiique : que faut-il penser du préjugé des agnostiques pour qui, Dieu étant incomiaissable, il n'y a pas lieu même de tenter la preuve de son existence ? En d'autres termes, il importe aujourd'hui de légitimer la possibilité de la théodicée, comme il importe de légitimer celle de la métaphysique.
131. Personne n'a dressé un réquisitoire plus effrayant contre la valeur scientifique des preuves traditionnelles de X existence de Dieu que l'auteur des « Premiers Principes « . La grande influence d'Herbert Spencer serait à elle seule une raison suffisante, pour que cette attaque de front obligeât la néo-scolastique du xx® siècle à passer en revue minutieuse ses armes de guerre, et à affronter les objections du positivisme. Il ne siérait donc plus ici de rééditer purement et simplement les raisonnements du xui*' siècle, ni même de répéter les parades du xiv** siècle, lorsque G. d'Occam déniait aux preuves aristotéliciennes à^ Y ex\^' tcnce de Dieu leur valeur apodictique (70). Les néo-scolastiques qui en agiraient ainsi, seraient semblables à des assiégés qui fortifieraient le nord de leur citadelle, quand Tennemi vient ouvrir une brèche du côté sud.
D'autre part, aux idées conventionnelles ou traditionnelles de Dieu il convient de substituer, au début de la
à84 La philosophie nêo-scolastique
Théodicée, une conception empruntée par voie d'observation aux croyances de l'humanité : c'est ce Dieu dont il importe de démontrer l'existence, quitte à rechercher plus tard comment cette notion universellement répandue de ' l'Être suprême s'accorde avec l'idée philosophique de Dieu. L'ethnographie et l'histoire des religions peuvent fournir ici au philosophe de précieux matériaux.
132. Ce n'est pas Tunique point sur lequel il s'agit de concentrer de nouvelles forces : beaucoup de philosophes d'aujourd'hui, qui admettent Texistence de Dieu, ont substitué au Dieu transcendant et personnel, un Dieu immanent et impersonnel. Jamais on ne vit tant de formes différentes du monis7ne. Presque tous les philosophes allemands issus de Kant sont panthéistes, bien que leurs systèmes soient contradictoires, et qu'on ait pu appeler la philosophie allemande postkantienne une « guerre civile du panthéisme « . Le monisme s'est paré de nouveaux attraits ; il promet la solution de mystères demeurés insolubles, comme celui de la transmission de la force d'une cause eflSciente à un sujet récepteur (Paulsen). Et l'on va jusqu'à dire que la thèse du Dieu transcendant s'inspire inconsciemment d'une pétition de principe : dernière « idole » qu'il faut renverser.
La tâche de la néo-scolastique n'est pas douteuse : si elle demeure sous le coup de pareils reproches, c'en est fait de sa valeur comme système contemporain de philosophie.
Ceux qui se berceraient d'illusions, ce serait le moment, plus que jamais, de le^ renvoyer à l'école de leurs propres maîtres. Le monisme, sous diverses nuances, fut toujours la forme dominante de Tantiscolastique depuis le ix® siècle jusqu'à la Renaissance, et toujours la polémique qu'on dirigea contre lui s'adapta aux besoins du temps. La réponse à faire aux anciens grecs, tel Parménide, n'est pas celle qui s'applique au panthéisme matérialiste de David de Dinant, ni à l'émanatisme d'Avicebron. Ce serait donc errer que de réfuter Hegel, Fichte, Paulsen ou Deussen, comme ^aint Thomas réfutait David de Dinant ou Avicebron.
L'examen des doctrines actuelles sur l'existence et la nature de Dieu conduira la néo-scolastique à rencontrer une foule d'autres questions qu'on agite de nos jours dans les revues et les livres : qu'il suffise de citer les controverses sur l'infini (si souvent confondu avec l'indéfini) ; l'étude de la possibilité et de ses fondements ; la question de l'exemplarisme, etc.
En vérité, il est permis de dire que le choc de la néoscolastique avec les idées modernes enrichira la théodicée de nombreux et importants chapitres, et la saine doctrine d'antan ne pâlira pas devant les étranges conceptions qu'on fait circuler de nos jours sur l'Être suprême.
§ 28. — La cosmologie ').
133. Nous voici sur un terrain où la néo-scolastique a fort à faire : d'abord parce que les erreurs de l'ancienne physique céleste et terrestre semblent avoir compromis, pour la plupart des hommes de science, tous les enseignements du moyen âge sur la nature du corps inorganique et sur ses activités ; ensuite parce qu'en pareille matière il importe de se laisser guider pas à pas par les phénomènes, et que ceux-ci, sous l'essor magique des sciences d'observation, se révèlent plus complexes au fur et à mesure qu'on les étudie.
De fait, la philosophie de la nature exige aujourd'hui une connaissance préalable de la physique et de la chimie, de la géologie, de la cristallographie et de la minéralogie. «Où s'arrêtent les sciences naturelles, commence le domaine de la cosmologie « ^). Car un nombre considérable de ces faits scientifiques appellent une interprétation des causes originelles, constitutives et finales de la substance matérielle. Citons, avec M. Nys, qui en a dit le triage soigneux, la théorie des poids atomiques, l'affinité chimique, l'atomicité ou la valence, la combinaison et la décomposition chimiques ainsi que les phénomènes thermiques dont elles
*) Pour l'étude détaillée de la Cosmologie néo-scolastique, voir l'ouvrage de M. Nys, Cosmologie (Louvain, lî)Oi). *) Nys, Cosmologie^ p. 13.
s'accompagnent, la récurrence des espèces chimiques ; — en cristallographie, Tapparition des formes cristallines, risomorphisme et le polymorphisme ; — en physique proprement dite, tous les phénomènes caloriques, optiques, les propriétés spectrales, acoustiques, électriques et magnétiques du corps ; — enfin, dans Tordre mécanique, la théorie cinétique des g^iz, la loi de la pesanteur et le principe de la conservation de l'énergie.
134. Certes, voilà de quoi renouveler de fond en comble les bases de Tancienne physique. Or, les doctrines constitutionnelles de la scolastique sont-elles capables de faire accueil aux faits nouveaux, et peuvent-elles rendre un compte philosophique des conquêtes de la science i En face de ces conquêtes, que deviennent notamment les théories de la matière et de la forme, du changement substantiel, de la spécificité des corps et de leurs propriétés, de l'évolution rythmique des formes, de la finalité du cosmos (§ 14) i
Tout cehi semble d'autant plus suranné que la grande conception cosmologique à la mode, — le mécanisme atomiste, — et aussi la doctrine rivale, mais moins puissante du dynamisme, n'ont plus rien maintenu de l'ancienne scolastique.
Et cependant que de surprises ne ménage pas la fécondation des principes anciens par las phénomènes nouveaux! M. Nys, dans sa récente Cosmologie^ a exploré en détail les départements de la science moderne, et il en a rapporté cette conclusion, faite pour étonner bien des philosophes,
qu'aucune hypothèse n'est mieux faite que la scolastique pour interpréter la nature. Comment rendre compte en effet de l'aflSnité chimique et de la récurrence des mêmes espèces minérales, sans recourir constamment à la finalité immanente ? La loi qui résume les résultats les plus certains de la cristallographie, à savoir que « toute espèce chimique a sa forme cristalline propre » , n'est-elle pas l'expression fidèle de ce principe scolastique, qu'il existe dans le monde inorganique des types spécifiques doués de propriétés irréductibles ? Enfin, dans le domaine de la physique, l'étude impartiale des faits ne met-elle pas en évidence l'existence de la qualité, telle que la définit le thomisme ?
135. Ce n'est pas tout. La cosmologie néo-scolastique n'est pas seulement constructive, elle doit aussi être destructive des cosmologies rivales. Si elle a raison, le mécanisme a tort. Assurément, c'est une conception séduisante par sa simplicité que Thomogénéitô de toutes les particules matériolles de l'univers, et la réduction de tous les phénomènes différentiels à des mouvements locaux. Mais il paraît qu'il en faut rabattre de la puissance explicative de la doctrine. Sans parler des principes philosophiques du mécanisme où il n'est pas malaisé de trouver des contradictions, certaines théories telles que la constance des phénomènes thermiques qui accompagnent les combinaisons, la pesanteur, le principe de la conservation de l'énergie, mettent le mécanisme en échec à la fois sur le terrain de la chimie, de la physique et de la mécanique.
Ces insuffisances s'accentuent avec la marche progressive des sciences de la nature. Elles ont déterminé de la part de certains hommes (le science, philosophes à leurs heures et je dirais volontiers par abondance de savoir, un mouvement réactionnel dont la grande signification ne peut échapper aux amis de la néo-scolastique. A l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de la Revue des questions scientifiqties, M. Mansion, professeur à l'Université de Gand, a fort bien montré dans un rapport de circonstance ^), que la série d'articles signés du nom connu de M. Duhem, des facultés de Bordeaux, marque un tournant dans l'évolution des théories cosmologiques, et un franc retour aux idées scolastiques. M. Duhem vient de confirmer ses vues dans un livre récent ^), synthétique d'allures, et dont plus d'une page fera réfiéchir les savants non moins que les philosophes.
Le chapitre dans lequel l'auteur parle des qualités est à lire en entier. Notons ces déclarations franches et signi ficatives : « Tenter de réduire à la figure et au mouvement toutes les propriétés des corps semble une entreprise chimérique, soit parce qu'une telle réduction serait obtenue au prix de complications qui effraient l'imagination, soit même parce qu'elle serait on contradiction avec la nature des choses matérielles. Nous voici donc obligés de recevoir
*) Revue des questions acienti figues, iuiWtit 1901, p. 50. *) dévolution de la mécanique, Paris, 1903,
en notre Physique autre chose que les éléments purement quantitatifs dont traite le géomètre, d'admettre que la matière a des qualités ; txu risque de nous entendre reprocher le retour aux vertus occultes, nous sommes contraints de regarder comme une qualité première et irréductible ce par quoi un corps est chaud, ou éclairé, ou électrisé, ou aimanté ; en un mot, renonçant aux tentatives sans cesse renouvelées depuis ï)escarlcs, il nous faut rattacher nos théories aux notions les plus essentielles de la Physique péripatéticienne. «
Et l'auteur continue : « Ce retour en arrière ne va-t-il pas compromettre tout le corps de doctrine élevé par les physiciens depuis quils ont secoué le joug de l'École ? Les méthodes les plus fécondes de la Science moderne ne vontelles pas tomber en désuétude ? Convaincus que tout, dans la nature corporelle, se réduit à la figure et au mouvement tels que les conçoivent les géomètres, que tout y est purement quantitatif, les physiciens avaient introduit partout la mesure et le nombre ; toute propriété des corps était devenue une grandeur ; toute loi, une formule algébrique ; toute théorie, un enchaînement de théorèmes. Devrons-nous repousser le secours merveilleusement puis^ sant que l'emploi des symboles numériques fournissait à nos déductions ? Un tel sacrifice n'est point nécessaire. L'abandon des explications mécaniques n'a nullement pour conséquence l'abandon de la Physique mathématique. Le nombre, on le sait du reste, peut servir à représenter les
divers états d'une grandeur qui est susceptible d'addition ; le passage de la grandeur au nombre qui la représente constitue la mesure. Mais le nombre peut aussi servir à repérer les intensités diverses d'une qualité. Cette extension de la notion de mesure, cet emploi du nombre comme symbole d'une chose qui n'est pas quantitative, eût sans doute étonné et scandalisé les péripatéticiens de l'antiquité. Là est le progrès le plus certain, la conquête la plus durable que nous devions aux physiciens du xvii® siècle et à leurs continuateurs ; en leur tentative pour substituer partout la quantité à la qualité, ils ont échoué ; mais leurs efforts n'ont pas été vains, car ils ont établi cette vérité, d'un prix inestimable : Il est possible de discourir des qualités physiques dans Je laiigage de Valgèbre. n
D'où cette intéressante conclusion : « La physique réduira donc la théorie des phénomènes que présente la Nature inanimée à la considération d'un certain nombre de qualités; mais ce nombre, elle cherchera h le rendre aussi petit que possible. Choque fois qu'un effet nouveau se présentera, elle tentera de toutes les manières de le ramener aux qualités définies ; c'est seulement après avoir reconnu l'impossibilité de cette réduction qu'elle se résignera à admettre dans ses théories un^ qualité nouvelle, à introduire dans ses équations une nouvelle espèce de variables. ^
Dans la matière qui nous occupe, l'application à une théorie très déterminée de ce que nous avons appelé l'harmonie de la science et de la vieille scolastique, est de
nature, ce semble, à projeter de la lumière sur les considérations générales émises plus haut : cette raison justifiera rétendue du texte qu'on vient de reproduire ^).
§ 29. — La psychologie générale *).
13G. La biologie cellulaire, la physiologie, l'histologie, l'embryogénie, et les nombreuses sciences qu'on peut grouper sous l'étiquette d'anthropologie, ont reculé indéfiniment les horizons de ce continent que les psychologues cartésiens du xvii® siècle se flattaient d'avoir entièrement exploré. Or, le spiritualisme outré de Descartes ou de Cousin, dont on retrouve encore des traces dans certains centres d'enseignement, doit logiquement abdiquer tout droit de toucher aux problèmes « humains « que soulèvent les progrès dos sciences. — D'autre part, le positivisme s'est habitué à présenter ces nouvelles études comme son bien propre; mais il les traite avec les préjugés agnostiques que nous lui connaissons, et au lieu de rapporter ses observations à l'étude de la
') Quant au dynamisme, brillamment défendu il y a quelques années par Boscovich, le P. Carbonnelle, Hirn, Palmieri, son étoile a rapidement pâli. La négation d'une étendue formelle et celle de l'élément passif des corps sont des théories que les travaux scientifiques rendent de plus en plus insoutenables.
*) Nous renvoyons à l'ouvrage fondamental de D. Mercier, La Psy» chologie. Cet ouvrage vient d'atteindre sa sixième édition en 1903 : c'est assez dire.
LA PSYCHOLOGIE GÉNÉRALE à9â^
substance humaine, il se borne h amasser des faits et des expériences.
La néo-scolastique, par contre, grâce à sa féconde théorie de Tunion substantielle de Tâme et du corps, ^ possède à la fois un corps de doctrines assez systématisé, et des cadres assez larges pour accueillir et synthétiser les résultais croissants des sciences d'ol)servation î' ^). En effet, quand on suit la marche des observations scientifiques et l'éclosion incessante de théories nouvelles qui se flattent de les expliquer, on est stupéfait de la résistance et des réserves vitales du vieil organisme aristotélicien et scolastique. Pour s'en convaincre, il (iiudrait observer, par le détail, l'attitude de la néo-scolastique devant les problèmes nouveaux do la psychologie contemporaine. Aux traités de psychologie néo-scolastique d'aborder cette tâche; car ici, à peine pourrons-nous signaler en passant les questions les plus importantes, et encore sans prétendre en épuiser la série. Ces questions ont rapport soit aux activités psychologiques, soit à la nature de Thomme.
137. Les phénomènes vitaux élémentaires, révélés par la biologie cellulaire, sont devenus le point de départ des études psychologiques. Mais c'est principalement dans l'observation de la vie sensitivc que se sont multipliées les
') Mercier, Psychologie, 6°^® édit, Louvain, 1903, Préface, p. 1, Richét (Revue scientifique, t,LI, 1893), et D 6r in g (Zeitschriftf, Psych. M. PhysioL d, Sinnesorgane, 1898, pp. 222-224) reconnaissent cette vitalité de la psychologie néo-scolastique.
è9i LA PHILOSOPHIE NÈO-SCOL ASTIQUE
recherches, grâce aux dccouverles de la physiologie sur le système nerveux et locomoteur. Pour ne p<as parler des actes inconscients et des localisations cérébrales, bornonsnous à dire que la néo-scolastique trouve dans les doctrines du moyen âge das cadres appropriés, faits à dessein ce semble, où peuvent se ranger les études sur les sensibles propres et les sensibles communs, et notamment sur Tobjectivité des sensations musculaires et visuelles. Le phénomène de l'association des états psychiques, si brillamment analysé par les positivistes anglais, et ses multiples applications au langage, au dressage des animaux, aux états hypnotiques, — les observations minutieuses sur l'instinct, la mémoire sensible, les passions, les mouvements spontanés etc., confirment les idées traditionnelles sur les états représentatifs et affectifs de la vie sensible. Et notamment la grande thèse scolastique que toute forme de connaissance sensible est affectée de particularité et de contingence, sort consolidée de ces études.
Mais il faut, à l'encontrc du positivisme, établir plus solidement que par le passé, la distinction essentielle entre la sensation et l'idée. Coûte que coûte, les objections d'un Berkeley sur le caractère chimérique de l'abstraction, d'un Taine sur la confusion du nom général et de l'idée, ou sur la similitude des images composites et des concepts soidisant universels — doivent être minutieusement résolues. L'idéologie néo-scolastique apparaît alors plus puissante et plus intégrale que les systèmes de caractère sensualiste pu
LA PSYCHÔLÙÙIÈ GÈSÈRALÉ à9S
tout se réduit à la sensation, et aussi que tcnitas ces formes de spiritualisme outré (cartésianisme, ontologisme, etc.), où le rôle de la sensation dans la genèse des idées est méconnu ou réduit.
L'étude de la volonté comporte Texamen de toutes les objections que les déterministes ont accumulées contre la liberté et exigerait, à elle seule, qu'on fasse le tour des systèmes contemporains. La raison et la liberté, radicalement distinctes de la sensibilité et de l'instinct, forment une infranchissable barrière entre l'homme et la bête. Ce n'est pas à dire que les facultés inférieures et les facultés supérieures ne subissent pas des influences réciproques : la solidarité des sens et de la raison éclate à l'état de veille comme à l'état de sommeil et de rêve, dans la vie normale de rintelligence comme dans la folie et l'hallucination ; d'autre part, les liens de l'appétit sensible et de la volonté rationnelle peuvent seuls expliquer les phénomènes passionnels, les états anormaux ou morbides de la volonté.
Il est intéressant de remarquer que tous ces phénomènes d'interdépendance de la vie sensationnelle et de la vie rationnelle trouvent leur explication très simple dans la théorie néo-scolastique sur la nature du composé humain : ceci nous amène à signaler les questions relatives à la nature de l'homme.
138. Les débats sur la notion de la vie, telle la célèbre discussion entre le vitalisme de l'école de Montpellier et le mécanisme organicistc, — les hypothèses évolutionnistes
sur 1 origine des espèces d'un Weissmann ou d'un Darwin n'ont pas encore ébranlé l'antique définition d'Aristote :
* 'I^X^ Itzv* vfztki'/ziOL ^ irptuTTj 9a),u.aToc çu^xoO dovdtfxei Çw^v e^rovro; ;
anima est perfectio prima prîmusque nctus corporis naturalis organis praediti »»*).
L'unité fonctionnelle du composé animal et la solidarité de ses formes d'énergies confirment la théorie de l'union substantielle de l'Ame des bêtes et de leur corps ; la divisibilité des organismes n'y fait point obstacle. Elle est pour le moins aussi apte que tout autre, la vieille psychologie du moyen âge, tant qu'il s'agit d'interpréter les faits vitaux du règne végétal et animal.
D'autre part, elle rend mieux compte de la nature des faits proprement humains. Substance à Ja fois corporelle et spirituelle, il est juste que l'homme soit le siège d'activités organiques et immatérielles ; et que les plus hautes manifestations de la vie psychique soient dépendantes dans leur fonctionnement de l'appareil nerveux. Ni le spiritualisme outré d'un Descartes où le corps est une entrave pour Tàme, ni l'occasionalisme d'un Malebranche ou l'harmonie préétablie d'un Leibniz, ni les essais des positivistes pour réduire le psychique à un dedans ou à un revers du phénomène nerveux, ni les théories récentes sur le parallélisme psychique ne peuvent expliquer l'unité de l'homme et la
*) De anima^ II, 1.
La psychologie générale 29Ï
solidarité de ses actes ^). La doctrine néo-scolastique projette sur des chapitres importants de psychologie contemporaine des clartés nouvelles : il suffira de rappeler que tout ce qui touche à la personnalité, à ses « variations ^ , au caractère, est fonction de l'unité substantielle humaine.
Puis vient pour la néo-scolastique le grave devoir d'examiner les objections pressantes faites par le matérialisme contre la spiritualité ou la simplicité de Tâme humaine : objections toutes puisées dans la dépendance de l'activité rationnelle à l'égard du corps et de la matière; — puis encore les questions de l'origine de l'âme, les preuves de sa survie étemelle, etc.
Ainsi la néo-scolastique doit faire subir à la psychologie des grands docteurs du moyen âge une adaptation moderne et une extension considérable.
139. Ce n'est pas tout. Si grand est aujourd'hui l'essor des études psychologiques que des rejetons du tronc principal ont commencé à vivre d'une vie propre. De ces sciences nouvelles, les unes sont d'ordre strictement pj^ychologique, comme la critériologic ; les autres font un appel supplémentaire à d'autres doctrines philosophiques, comme l'esthétique, ou à des sciences naturelles, physiques ou sociales, comme la psycho-physique, la didactique, la pédagogie, la psychologie collective et les nombreuses formes de la psychologie appliquée.
*) Cf. Mercier, Les orighies de la psychologie contemporaine (Lon* Vain, 1897).
^98 LA Philosophie néo-scùl astiqué
§ 30. — La critériologie *),
140. La scolastique a traité le problème critériologique à un point de vue principalement déductif.ei elle rattachait sa théorie synthétique de la certitude humaine à Texemplarisme divin et à la finalité métaphysique (72, 68).
La néo-scolastique doit poser la question sur le terrain de Y analyse même de la connaissance, et lui donner une solution inducHve ; car le caractère critique de la philosophie moderne, qui s'affirme chez Descartes et devient prépondérant avec Kant, ne peut laisser indifférente aucune forme de la pensée contemporaine (127).
Or, la certitude de la connaissance « est une manière d'être de la faculté cognitive, elle doit trouver sa raison dernière dans la nature de Tâme humaine. C'est donc à l'étude de Tâme humaine, c'est-à-dire à la psychologie que ressortit la critériologie «^). Seul un abus de pensée et de langage a pu ranger la critériologie dans la logique, et la désigner sous la dénomination, usuelle cependant, de logique réelle.
On devine aisément que l'enjeu de la controverse sur l'objectivité des jugements intellectuels n'est rien moins que la doctrine néo-scolastique tout entière. Les théories
*) Le § 30 résume les idées principales de la Critériologie générale de D. Mercier (4™© édit.). La Crilériohgie spéciale est en préparation. *) Mercier, op. cit., p. IV.
lA CkiTÈRIOLOGIÈ 299
sur la vérité (logique et ontologique), et notamment la division des propositions en matière nécessaire (pei^ se noiae)' et en matière contingente [per alhid nofae) , familières aux docteurs du xiii* siècle, fournissent une base suffisante d'élan pour qu'on en puisse faire sortir toute une critériologie néo-scolastique. Notre savant maître et collègue, M. Mercier, qui passe à bon droit pour le créateur de ce département nouveau, a montré les ressources qu'on sait tirer de ces vieilles notions, et comment on peut opposer victorieusement le dogmatisme rationnel au doute méthodique d'un Descartes ou au dogmatisme exagéré d'un Balmès ou d'un Tongiorgi.
141. Certaines vérités ont pour objet des rapports entre des concepts objectifs, abstraction faite de l'existence des choses conçues : la manifestation objective de ces rapports est d'ordre idéal,comme dans les sciences exactes, appelées rationnelles. — D'autre part, ces vérités sont destinées à recevoir tine application au monde réel, extramental, et alors les lois des relations idéales deviennent les lois des choses. De là un double problème épistémologique : le premier relatif à Y objectivité des propositions d'ordre idécd, le second relatif à la réalité objective de nos concepts.
Le motif suprême de la certitude des propositions immédiates d'ordre idéal (et ultérieurement des propositions qui en sont déduites), ne peut résider ni dans un critérium exirinsèqiœ, auquel recourent de Donald ou de Lamennais, Pascal ou même Victor Cousin ; ni dans
300 LA PHILOSOPHIE NÉO-SCOLASflQUÊ
un critérium exclusivement subjectif, tel qu'en fournissent le dogmatisme de Kant dans la seconde Critique, ou les théories néo-criticistes qui se rattachent à cette partie de Tœuvre du novateur allemand ; — mais les principes d'ordre idéal doivent être motivés par un critère objectif, intrinsèque, à savoir l'évidence de la vérité ^).
\^oilà pourquoi il importe à la critériologie néo-scolastique d'étudier à fond, ot de rencontrer point par point le réquisitoire génial de la - Critique de la raison pure r , qui amène Kant à chercher dans une synthèse aveugle, nécessitée par la structure de nos facultés mentales, Tunique raison de la nécessité et de Tuniversalité des propositions que nous tenons pour certaines. Même les premiers principes des sciences mathématiques, comme 7 -f- 5 = 12, seraient le produit d'une instinctive syyithèse a priori.
Il importe aussi de garantir Tuniversalité des propositions d'ordre idéal contre les objections du positivisme contemporain, qui croit avoir démontré l'inexistence de concepts abstraits et leur réductibilité à des expériences sensibles.
142. Plus encore que le premier, le second problème épistémologique tire à conséquence ; car à quoi servirait-il d'avoir des jugements universels et nécessaires, motivés par les raisons objectives que nous découvrons dans le sujet et le prédicat, — si cet objet est purement représeu-
LA CRITÉRIOLOGIE 301
table ai ne répond à rien dans Tort/re réel, cxtramental, des existences actuelles ou possibles? Le phénoménisme kantien, qui professe Timpossibilité d'atteindre par nos concepts la chose-en-soi, est la suite logique de la théorie du jugement synthétique a priori. Kant s'est prononcé du même coup et contre l'objectivité réelle et contre l'objectivité idéale.
Dans cet important débat, une doctrine vitale de la néoscolastiquc est en jeu : il s'nyii de légitimer fabstraetion, et de montrer qu'en puisant ses concepts dans les données sensibles, on se tient en contact permanent avec les réalités de la nature. Car dès lors, « les formes intelligibles qui fournissent le premier sujet de nos jugements sont douées de réalité objective ; en d'autres mots, l'objet intelligible de ces formes n'est pas seulement un objet représentable, mais une chose-en-soi, réalisée ou possible r.
La force de ce raisonnement dépend, en vérité, de l'objectivité réelle de nos sensations ; et il en sera parlé aussitôt. Qu'on nous permette au préalable de noter quel regain de faveur les problèmes de philosophie moderne viennent donner à l'antique question des universaux, si bien vengée, peut-on dire, des railleries faites à son endroit. Car il s'agit de savoir si le réalisme modéré d'Aristote et de saint Thomas a raison contre le nominalisme de Hume, de Stuart Mill, de Taine, ou \o. réalisme exagéré d'un groupe de panthéistes allemands et d'ontologistes.
On voit que toute la philosophie moderne et contemporaine défile dans un traité approfondi de critériologîe.
143. Après l'étude de la certitude, vient celle cfe^ certitudes, ou du contrôle détaillé de nos diverses connaissances certaines. Cette étude fait l'objet de la critériologie spéciale.
L'objectivité des sensations extérieures forme évidemment le chapitre le plus important de ces recherches. En partant de la présence dans la conscience d'une impression représentative — ou d'un matériel sensible, — dont manifestement nous ne sommes pas les créateurs, les premiers kantiens, et après eux Schopenhauer et Herbart, concluaient à l'existence d'un monde nouménal, cause de ces impressions. C'est par une application analogue du principe de causalité, que la néo-scolastique doit conclure, de Tétat passif où nous nous sc^ntons dans toute perception sensible, à la réalité d'un objet extramental qui engendre dans nos facultés cette reproduction spécifique de lui-même, appelée sensation. La conscience, éclairée parle raisonnement, peut seule avoir raison des multiples objections du phénoménisme contemporain contre l'existence d'un monde extérieur.
Chacune des sources et des formes de savoir doit trouver sa justification dans la critériologie spéciale : le syllogisme scientifique, tel que le comprennent Aristote et les grands docteurs du moyen âge, sera vengé des reproches de Stuart Mill et d'Alexandre Bain, qui ne veulent voir dans la déduction qu'une solennelle futilité et une pétition de principe ; — l'induction sera légitimée, et soigneusement diiférenciée, à l'encontre des positivistes, de la supputa-
tion des faits particuliers en une proposition collective ; — les souvenirs, les croyances à l'autorité divine ou humaine, la conscience elle-même ne conduiront à. la certitude, que moyennant des précautions et des garanties qu'il importe de préciser.
§ 31. — L'esthétique ').
144. Le moyen âge n'a pas consacré de traités spéciaux à l'étude de la beauté. Les pensées qu'on trouve à ce sujet chez les scolastiques sont disséminées parmi des études de métaphysique ou de psychologie, ou bien dans des commentaires — comme dans les commentaires du traité des noms divins du pseudo-Denys Taréopagite.
L'esthétique n'apparaît comme branche philosophique spéciale qu'après Leibniz. Étymologiquement, elle devrait être une science de la sensation (àKreavofxai, sentir), et c'est de cette acception étymologique que s'inspire YEsthétiqiœ transcendant aie de Kant, puisque cette dénomination désigne une doctrine sur l'espace et sur le temps, d'après les données de la sensibilité. Baumgarten s'est servi le premier du terme « esthétique « pour désigner la science du beau. Et il respecta l'étymologie, car la science du beau, pour
') Une esthétique conçue dans Tesprit de la néo-scolastique reste à faire. Nous indiquons dans ce paragraphe le plan général des questions qu'elle devrait, ce nous semble, embrasser.
304 LA PHILOSOPHIE NÉOSCOLASTIQUE
Baumgarten et son siècle, fut presque exclusivement une science des états sensationnels et émotifs.
145. Il ne faut pas s'en tenir à cette conception restreinte et mutilée. Le beau, dans la philosophie néoscolastique demeure, comme au moyen âge, une notion complexe, « une impression ayant sa cause dans un objet approprié à la produire t. L'esthétique intégrale doit comprendre un double ou même un triple ordre de questions, se rapportant aux éléments subjectifs du beau, à ses éléments objectifs, à la correspondance des ims et des autres. Ainsi comprise, l'esthétique représente un département mixte dans la classification générale des études de philosophie : à la psychologie elle emprunte un ensemble de notions explicatives de Timpression ou de la perception du beau; à la métaphysique, tout ce qui ressortit à la constitution des choses auxquelles nous attribuons la prérogative de la beauté. Corrélativement h cette partie générale, elle comporte une partie spéciale consacrée aux grandes manifestations du beau dans la nature et dans Tart. Reprenons le schéma de ces questions.
14G. L'impression est essentielle au beau ; elle constitue un phénomène double, et se décompose en une pe^xeption cognitive et une jouissance spécifique.
Toute activité consciente, se dépensant dans certaines conditions d'intensité et de durée, peut devenir une source de plaisir; mais tout plaisir ne peut, comme renseigne
à tort le positivisme, revêtir un caractère esthétique. La jouissance du beau est répiphénomène d'une activité de perception ou de cognition {qucœ visa placent); et si Ton tient compte des éléments objectifs (147) dont le contact produit la jouissance, cette perception doit être d'ordre intellectuel. Elle réside formellement dans une contemplation désintéressée, une activité - de luxe « (Spencer), un « jeu '^ sans utilité directe (Schiller). De plus, quand il s'agit du beau sensible, l'abstraction qui est à la base de la perception intellectuelle (88) est puisée dans des sensations agréables, et ainsi le plaisir^des sens est associé au plaisir de Fintelligence.
Un repos spécial et indéfinissable de Tétre naît de la contemplation de la beauté. Le plaisir esthétique de la beauté sensible est on même temps un plaisir harmonieux; il s'insinue dans tout l'homme. Or, il ne peut être harmonieux qu'à condition de respecter la hiérarchie fondamentale établie par la nature entre nos multiples facultés.
147. L'objet de cette perception subjective <^st l'ordre intégral d'une chose [unde ])ulcrum in débita propo7iione consistit),V ordre intégral exige une multiplicité de parties {integritas, magnitudo), dont l'importance relative dépend de leur valeur fonctionnelle vis-à-vis de l'ensemble [débita proportio, aeqaalitas 7iumerosa, commensuratio j)ci^'liuni). C'est à la forme de l'être qu'il faut rattacher les facteurs de son ordre intrinsèque; car c'est la forme qui est le prin-
306 LA PHILOSOPHIE NÉOSCOLASTIQUE
cipe de son unité, une chose étant parfaite quand le groupement de ses parties réalise adéquatement la constitution exigée par sa natui'e (64).
148. L'esthétique grecque s* est limitée presque exclusivement aux éléments objectifs de la beauté, soit qu'elle restreigne son domaine aux seuls êtres proportionnés et harmonieux dans leur composition (école platonicienne et aristotélicienne), soit qu'elle fasse de la beauté un apanage transcendantal attribuable à l'être comme tel, et par conséquent au simple aussi bien qu'au composé (école néoplatonicienne). •
Au contraire, l'esthétique moderne, chez la presque totalité de ses représentants, fait de la beauté un phénomène purement subjectif, régi par une forme a priori (écoles kantiennes ou postkantiennes), ou répondant à quelque activité moins consciente (école leibnizienne), ou même consécutif à toute sensation agréable ou utile (positivisme, esthétique utilitaire).
La supériorité de l'esthétique néo-scolastique éclate dans l'intime corrélation qu'elle établit entre Tordre de l'être et l'impression qu'il est appelé à produire. Elle complète le point de vue grec par le point de vue moderne, et réciproquement. Aussi bien, les éléments objectifs de l'ordre doivent constituer des causes appropriées à t activité contemplative de l'être connaissant.
Ce n'ast qu'en tenant compte de ce rapport causal,. qu'on
peut diversifier la notion complexe de beanié de la notion purement métaphysique de perfection : une grande multiplicité d'éléments peut être nécessaire à la perfection objective, mais dans Tœuvre d'art elle est nuisible, dès qu'elle provoque la fatigue de l'activité perceptrice ; Y intégrité objective exige dans la chose parfaite la présence physique de tous les éléments, au contraire il suffit à Vintégrité esthétique que le sujet connaisseur ait 1' « impression » de l'intégrité, et l'omission volontaire ou la simple ébauche de certaines parties est un procédé bien connu des artistes, grâce auquel ils excitent le travail contemplatif et associent le spectateur ou l'auditeur à l'œuvre créatrice. La claritas pulaH, dont parlent les scola8tiques,est l'expression de cette profonde doctrine, car elle vise cette « propriété des choses en vertu de laquelle les éléments objectifs de leur beauté, à savoir l'ordre, l'harmonie, la proportion se manifestent avec netteté et provoquent dans l'intelligence une contem* plation facile et plénière «^).
149. Les causes efficientes de l'œuvre d'art sont les facultés créatrices de l'homme, principalement l'imagination et l'intelligence, desservies par la technique. Celle-ci s'applique à des matériaux sensibles (oiuse matérielle de Fœuvre d'art) et les façonne de manière à y réaliser un idéal (cause formelle de l'œuvre d'art).
') M. De Wuif, Études historiques sur l'esthétique de smnt Thomas d'Aqutn (Louvain, 1896), p. 28.
L'idéal artistique n'est pas un rêve vague, mais une image concrète, où l'artiste a disposé tous les éléments objectifs qu'il mettra en œuvre, de façon à ce que le rôle fonctionnel de chacun d'eux contribue à l'impression qu'il veut produire. Cette impression dépendra de la respknclentia formae ou de la « forme « que l'artiste fera éclater dans son œuvre (03). Qu'il s'agisse de la « forme substantielle « de l'être, ou bien de quelque « forme accidentelle « choisie au gré de l'artiste (le caractère dominateur de Taine), plus ce principe d'unité se dégagera, « rasplendira?», plus la connaissance en sera facile et intense, plus aussi l'impression sera puissante. Ainsi se vérifie cette formule d'un scolastique, nourri aux grandes doctrines du xiii^ siècle : « Pulcrum in ratione sua plura concludit : scilicet splendorem formae substantialis vel accidentalis supra partes materiae proportionatas et terminatas «*).
Cette philosophie de l'art, pour être féconde, devra jaillir do l'observation même des chefs-d'œuvre. L'histoire de l'art et la critique artistique fournissent les matériaux d'où l'esthéticien abstrait ses théories ; elles sont à l'esthétique ce que les sciences de la nature inorganique sont à la cosmologie, les sciences biologiques à la psychologie. Imitons ici les exemples du positivisme, qui, dans l'étude des problèmes du bciiu, part de l'analyse des chefs-d'œuvre.
M Opusc. de pulcro et bono, édit. Uccclli, p. 20.
Cette méthode est d'abord en parfaite harmonie avec l'idéologie péripatéticienne. Ensuite, elle constitue pour l'esthétique néo-scolastique une épreuve définitive, car ses principes, s'ils sont vrais, doivent fournir l'interprétation des procédés suivis par les grands maîtres.
Resterait à signaler la cause finale de l'art. Sa fin intrinsèque est la production mémo du beau, mais on peut se demander quelle est sa mission extrinsèque : Tart a-t-il une portée sociale ou pédagogique ; doit-il s'adresser aux foules ou demeurer le privilège d'un clan d'initiés ? — De quel droit lui refuserait-on un rôle dans la vie morale de l'individu et de la société, pourvu qu'on sauvegarde soigneusement la distinction fondamentale entre la finis operis et la finis opa^antis ? Mais ce sont là des questions qui intéressent la morale et la sociologie plutôt que l'esthétique.
150. Concluons : l'esthétique a sa place toute marquée dans une étude complète de philosophie néo-scolastiqiie ; elle est le prolongement naturel de sa psychologie et de sa métaphysique. Une esthétique néo-scolastique fournira une explication très complète de tous les problèmes modernes relatifs à la beauté ; elle démontrera une fois de . plus la remarquable cohésion de toutes les doctrines organiques de l'ancienne philosophie du moyen âge et leur merveilleuse élasticité.
âio La philosophie nèo-scol astique
§ 3î. — Autres branches d'ordre psychologique.
151. La psycho-physique ^), appelée aussi psycho-physio^ logie, psychologie physiologique, psychologie expérimentale,^ est une science née d'hier, qui s'est fondée sur l'observation tant externe qu'introspective, en vue de rechercher la corrélation des phénomènes de conscience et de leurs concomitants physiologiques. Rapidement en faveur près des hommes de science, qui retrouvent leurs habitudes d'esprit dans ces recherches, moitié psychologiques, moitié physiologiques, la discipline nouvelle a fait, peut-on dire, son tour d'Europe et d'Amérique ; une foule d'universités lui ont érigé des chaires spéciales et ouvert des laboratoires.
Tout spiritualisme outrancier, c'est-à-dire tout système où l'âme immatérielle est tenue pour substantiellement indépendante du corps, doit s'interdire ce genre d'explorations. Celles-ci, au contraire, s'harmonisent merveilleusement avec la néo-scolastique, et notamment avec la doctrine de Yiinion substantielle et de l'unité du composé humain (1:J7, 138).
Les observations de Weber et de Fechner sur le rapport entre l'excitant de la sensation et son intensité, les vérifications que Wundt en a faites, les expériences du dynamo-
*) Une psycho-physique néo-scolastique est encore à faire.
AÛtRES BRANCHÉS D'ORDRE PSYCHOLOGIQUE 3il
mètre et du pléthysmographe, los observations sur la durée des phénomènes psychiques et les limites de la sensibilité consciente — nous pourrions citer la série complète des travaux spéciaux entrepris depuis dix ans dans une foule de rçvues, de traités, de monographies : voilà toutes recherches qui sont dans « l'esprit » de la néo-scolastique et fournissent une éclatante confirmation de sa psychologie.
Quoi de plus naturel, dès lors, que la néo-scolastique entré dans les voies nouvelles, qu elle contribue à des progrès "dont elle recueillera à la fois et l'honneur et le bénéfice ?
Des personnalités scientifiques appartenant aux partis les plus divers ont reconnu cette remarquable plasticité de la psychologie médiévale. Il suffira de retenir le témoignage d'un des maîtres actuels de la psycho-physique, M.Wundt, qui n'hésite pas à écrire, dans la conclusion de ses Principes de psychologie physiologique^ que les résultats de ses travaux ne cadrent ni avec l'hypothèse matérialiste, ni avec le dualisme platonicien ou cartésien ; et que seul l'animisme aristotélicien, parce qu'il rattache la psychologie à la biologie, se dégage, comme conclusion métaphysique plausible, de la psychologie expérimentale ^).
152. A la psychologie sont étroitement apparentés tous les problèmes relatifs à l'instruction et à l'éducation de l'enfance et de la jeunesse. Il est évident, en effet, que pour
*) Grundziige der physiologischen Psychologie, t. II, p. 540.
3l2 LA PHILOSOPHIE NÉO-SCOL ASTIQUE
façonner des intelligences et pétrir des caractères, il faut connaître à fond tout ce qui touche au fonctionnement de la vie psychique. La psychologie est à la base de la didactique et de la pédagogie. Puis donc qu il y a une psychologie néo-scolastique, il y aura une didactique néoscolastique et une pédagogie néo-scolastique ^).
Aujourd'hui on traite séparément la didactique, ou la science de l'instruction, et la pédagogie, ou la science de l'éducation. Déjà cette démarcation se rattache à une théorie de psychologie thomiste : la distinction réelle des facultés de notre âme, au moins des facultés supérieures, intelligence et volonté (62) . Mais il y a plus : le bien fondé de la psychologie néo-scolastique éclate dans tous les départements de la didactique et de la pédagogie ; car elle rend un compte adéquat d'une foule de règles et de préceptes que l'expérience a fait universellement admettre par les maîtres et les éducateurs. Ici encore, la néo-scolastique est en droit d'opposer ses principes aux principes de l'école d'Herbart ou de l'école positiviste. Essayons de le montrer par quelques exemples.
La didactique ne fixe pas seulement les sciences et les arts qui font l'objet de l'enseignement, et l'ordre de leur enseignement ; elle établit aussi les méthodes didactiques
') Willmann a publié une Didaktik (la troisième édition, en 2 vol., vient de paraître en 1903) en harmonie avec la philosophie scolastique ; ainsi que divers travaux spéciaux sur la pédagogie.
AUTRES BRANCHES D'ORDRE PSYCHOLOGIQUE âlà
propres à chaque science ou à chaque art ^), ainsi que les procédés techniques communs à tous. Or ces procédés constituent un commentaire brillant de l'idéologie scolastique. Pourquoi le maître doit-il toujours « aller du concret à l'abstrait ?», soutenir l'attention par l'emploi des méthodes intuitives, vivifier la doctrine à l'aide de la description, de l'image, de l'exemple, etc. — sinon parce que le principe fondamental qui régit toute notre vie psychique, domine Surtout les premiers développements de nos facultés cognitiveSj à savoir : Nthil est in inielledu quod pmis non fuerii ih séfisù (89) ? L'abstraction, qui engendre l'idée générale et conduit à l'énoncé des lois, doit s'alimenter sans cesse des représentations du sens externe ou de l'imagination, quelle que soit la matière enseignée. D'autre part, le rôle du maître n'est pas d'inculquer des connaissances toutes faîtes, mais de provoquer et de faciliter l'exercice des diverses facultés qui entrent en jeu dans V acquisition personnelle du savoir. L'enseignement doit être actif et formait f ^QWT l'élève, conformément h cette doctrine scolastique : « Quando igitur praeexistit aliquid in potentia activa compléta, tune agens extrinsecum non agit nisi adjuvando agens intrinsecum, et ministrando ei ea quibus possit in actum exire ?» *).
') Nous aVons signalé quelques questions de pédagogie philosophique au § 21. Il s'en pose beaucoup d'autres, par exemple celle de savoir dans quel ordre il faut entreprendre renseignement des diverses matières philosophiques.
•) Thomas d'Aquin, De veritate^ q. XI, art. 1, in corp.
L'instruction n'a pas sa fin en elle-même ; elle doit contribuer cà former la personnalité de l'honmie, et dès lors elle doit être menée de. front avec l'éducation. Tous ceux qui s'occupent de former la jeunesse savent avec quel soin il convient de guider le développement parallèle des mouvements de la sensibilité et du vouloir raisonnable et libre, ^épanouissement plénier de la vie physique retentit sur celui de la vie morale ; les exercices bien réglés du corps préparent et facilitent les actes psjxhiques ; les passions contrarient ou fortifient la moralité du vouloir. Pourquoi î parce que, suivant la doctrine néo-scolastique, d'une part il n'y a pas deux êtres en nous, un corps et une âme, mais lin être substantiellement composé ; et que d'autre part la volition spirituelle, nécessaire ou libre, est étroitement dépendante des appétits organiques (137, 138).
On a pu dire de l'éducation qu'elle consiste à faire prendre de bonnes habitudes. Rien n'est plus vrai, si on entend l'habitude au sens scolastique de habiius ou de dhposilio. Puisque la répétition d'un même acte engendre dans la faculté une disposition permanente, une facilité à poser cet acte (85), l'éducateur devra se donner pour mission principale la surveillance et la direction des facultés, dans l'acquisition des habitudes. Et comme l'âme humaine n'est pas un faisceau do forces juxtaposées et indépendantes, mais que l'harmonie de l'être exige une subordination des facultés, c'est encore à la psychologie que le pédagogue empruntera cette règle de son intervention : que la volonté
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de l'enfant ou du jeune homme doit être la faculté dominatrice. A la fois maîtresse d'elle-même et des autres énergies de Tâme, c'est elle qui doit diriger Faction de toutes dans le sens de la fin. Comme toute autre faculté, le vouloir s'exerce par l'effort, et l'effort engendre la vertu morale : l'homme de caractère est celui qui sait se commander à lui-même, conformément aux exigences de sa perfection ou de sa fin ^). Et ainsi la destinée morale fixe l'idéal pédagogique. >
Notons en finissant, que si la didactique et la pédagogie se greffent sur la psychologie générale et s'y alimentent, aussi longtemps qu'on étudie la fonnation de l'individu considéré isolément, elles exigent subsidiairement les apports d'autres sciences, dès qu'on met l'inflividu en relation avec le milieu historique et social. La pédagogie et la didactique embrassent alors un groupe de phénomènes collectifs, ceux-là même qui intéressent le renouvellement des énergies de l'organisme social. Or à ce point de vue, la pédagogie et la didactique ont reçu ces dernières années une extension considérable *).
') Beaucoup d'auteurs, à côté de Uintelligence et de la. volonté, admettent une troisième faculté : le sentiment^ qui devrait, à leur avis, subir une formation spéciale. Le sentiment et Pétat affectif n'étant, pour les néo-scolastiques, qu'une manière d'être de la faculté appétitive, la division tripartite que nous rappelons ici ne trouverait pas sa place dans une didactique et une pédagogie néo-scolastiques.
*) V. Willmann, op. cit^ 1. 1, p. 29 et toute son intéressante introduction, pp. 1-98. Voici le titre complet de l'ouvrage : « Didaktik als Bildungslehre nach ihren Beziehungen zur Socialforschung und zur Geschichte der Bildung ».
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L'éducation subit le contrecoup des institutions politiques, des mœurs familiales et publiques, de la religion, aux divers moments de Thistoire. L'instruction est influencée par l'état de la littérature et des sciences, et par les conceptions d'art. Aiîisi la pédagogie et la didactique doivent recourir aux lumières de Thistoire des civilisations. Elles doivent aussi s'aider de la statistique morale, qui étudie les influences réciproques de la liberté et des phénomènes démographiques et criminologique.-; ; — delà ^i psychologie dbs peuples ^ et nolanniient de ses conclusions sur la formation du langage, de la religion et des mœurs.
153. Du contact do la psychologie générale avec la philologie, l'ethnologie et l'histoire, sont nées un groupe de recherches psychologiques nouvelles, désignées par Lazarus et Steindhal sous le nom de Vôlkerpsychologie^ et nettement définies par Wundt dans un grand ouvrage qui porte ce nom même pour titre ^). La psychologie des peuples, qu'on appellerait plus justement j).vycAo/oj^2e càllec^ tire étudie, abstraction foite des circonstances de temps et d'espace, les x>hénomènes j^sychologiques qui apparaisseni dans le groitpeïnenl humain , considéré cotnme tel : tels sont les phénomènes du langage, les manifestations du culte public et des mœurs, auxquels Wundt a consacré ses premières recherches. Mais il en est une foule d'autres : les phénomènes psychologiques du groupement par familles^
•) Leipzig, 1900.