NÉO-SCOLASTIQUE ET SCIENCES MODERNES
121. Nous n'en finirions pas s'il fallait rapporter ici toutes les adhésions que les amis du mouvement nouveau ont données à ce programme, et les raisons qu'ils font valoir en leur faveur. Deux livres récents, choisis un peu au hasard, renseigneront abondamment ceux qui s'intéressent au problème tout actuel de Tharmonie de la philosophie et des sciences ; le premier, d'allure historique, est l'œuvre de M. Ch. Huit : La philosophie de la nature chez les anciens^) ; le second, plus théorique, a pour auteur le chanoine J. Didiot, des Facultés catholiques de Lille : Conirihdion philosophique à V étude des sciences ^).
Au demeurant, ht nécessité d'une philosophie scientifique est proclamée aujourd'hui, en dehors des néo-scolastiquas, par ceux qui tiennent la tête du mouvement intellectuel, et cela dans les directions philosophiques les plus opposées. M. Boutroux, par exemple, ne perd aucune occasion de faire valoir l'importance d'une union entre la philosophie et les sciences. Nous rapportons d'autant plus volontiers quelques déclarations faites par le savant professeur de la Sorbonne, à Toccasion de deux Congrès récents de philosophie, que ces déclarations rappellent adéquatement la doctrine aristotélicienne et scolastique. « Cette union, dit le savant professeur de la Sorbonne, est
*) Paris, 1901. Couronné par TAcadémie française des sciences morales et politiques.
-) Lille, 1902. — Cf. Baunard, Un siècle de V Église de France, 1902, au chapitre : « Etudes divines et humaines ».
à vrai dire la tradition classique de la philosophie. Mais une psychologie et une métaphysique s'étaient établies, qui prétendaient se constituer en dehors des sciences, par la seule réflexion de l'esprit sur lui-même. Tous les philosophes sont aiyourd'hui d'accord pour partir des données scientifiques jî^). C'est que de tout temps la philosophie eut pour fonction essentielle, do ramener à l'unité des choses qui se présentent comme séparées. « Il faut maintenir, <à côté des recherclies analytiques, où les sciences positives font à elles seules la plus grande partie des frais, les recherches où l'esprit considère, dans les choses, leurs conditions d'intelligibilité, de vérité, d'harmonie et de perfection. Logique, psychologie, morale, doivent toujours conserver en elles le levain de métaphysique qui, quelque jour peut-être, soulèvera les théories expérimentales et les animera d'une vie nouvelle... Ces considérations sur l'état et l'idée de la philosophie déterminent l'objet de l'enseignement philosophique dans les universités. Cet enseignement a ce caractère d'être à la fois universel et spécial. C'est son universalité même qui le distingue des autres et fait son originalité. Il vise à considérer les choses et les sciences, la théorie et la pratique, le concret et l'abstrait, le réel et l'idéal, la natui^e et l'homme, dans leurs rapports intrinsèques, et, s'il se peut, dans leur unité fondamentale. Pour
') Discours d'ouverture du Congrès international de Philosophie organisé en 1900 par la Revue de métaphysique et de morale, — V. cette même revue, septembre 1900, p. G97.
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atteindre à cette fin, constamment il se retrempe dans les sciences positiTes, et constamment il se vivifie dans la pensée réflexive « ^ ) .
M. Wundt, professeur à Leipzig, à qui sa haute compétence en matière de science et de philosophie donne une grande autorité, ne pense pas autrement. Un paragraphe spécial de son Einleiiung in die Philosophie *), où il s'agit ex professa de la question qui nous occupe, se termine sur cette définition caractéristique de la philosophie : « La philosophie est la science générale qui a pour fonction de réunir en un système où rien ne se contredit, les connaissances acquises par Tinrcrmédiaire des sciences particulières, et de ramener à leurs principes les méthodes générales de la science et les conditions de savoir qu'elle présuppose »^). Enfin, une autre personnalité scientifique de Leipzig, M. Ostwald, professeur de chimie, écrit dans l'introduction des AnnaJen der Naiurphilosophie^ que la Revue dont il vient de prendre la direction « sera consacrée à la culture du terrain commun entre la philosophie et les sciences particulières « .
*) Congrès international de l'enseignement supérieur de 1900, dans la Revue internationale de renseignement, 15 décembre 1901,pp.507-609.
*) Leipzig, 1901.
') §2. Philosophie und Wissenschaft: « Philosophie ist die allgemeine Wissenschaft, welche die durch die Einzelwissenschaften vermittelten Erkenntnisse zu einem widerspruchslosen System zu vereinigen, und die von der Wissenschaft benlitzten allgemeinen Methoden und Voraussetzungen des Erkennens auf ihre Principien zuriickzufUhren hat» (p. 19).
On peut conclure sur celle parole de M. Riehl : « Jamais, dans riiistoire de la science, il n*y eut une époque plus philosophique queTépoquc contemporaine... Car c'est Tage où on touche au (erme et à la mise en valeur de l'indispensable division du travail... C'est Tage de «la science synlhétiquo r», et la synthèse n'est qu'un synonyme de philosophie î^^).
12'Z. Que le lecteur nous pardonne la longueur et l'abondance de ces cilations. Elles sont justifiées vis-à-vis d'un groupe d'amis de la tradition, irréductibles adversaires de tout ce qui est moderne, que ces témoignages peu suspects en faveur d'une philosophie basée sur les sciences doivent apparemment faire réfléchir. Ces hmdatorcs temporis acli, dont le conservatisme est farouche, ne veulent rien savoir de ce qui se fait autour d'eux, sous prétexte que tout vient se briser contre leur forteresse de vérité. Vetei^a est leur devise ; paléo'scolasdque, leur nom. Et si l'on songe que certains d'entre eux tiennent que Dieu aurait créé les fossiles à l'état où le géologue les trouve, on ne peut se défendre d'un haussement d'épaules^). En vérité, ces hommes vivent au milieu de leurs contemporains sans être des leurs, et on aurait trop beau jeu de relever les échantillons de leur savoir suranné. Mieux vaut rencontrer les raisons par lesquelles ils justifient la volontaire ignorance où ils se
>) A. Riehl, Zur Einfuhrung in die Philosophie der Gegenwart (Leipzig, 1902), p. 247.
2) Cf. B e s s e , o^. cit., p. 32.
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plongent. Ces raisons sont, les unes d'ordre théorique, les autres d'ordre pratique.
L'observation vulgaire, dit-on, suffit à la philosophie. A preuve l'existence même de la scolastique. Puisqu'au moyen âge on a pu édifier un monument d'idées synthétiques sans l'aide des théories scientifiques modernes, pourquoi devrait-on y recourir aujourd'hui pour reconstruire ce même monument d'idées ?
Certes l'observation vulgaire, quoique superficielle, est le plus souvent véridique dans ses informations, et alors l'abstraction philosophique y puisera des principes certains. S'il en était autrement, comment les anciens eussent-ils rien pu savoir de la philosophie de la nature ?
Mais la question n'est pas là. Il s'agit de savoir si l'observation vulgaire est ioujom^s suffisante. N*y a-t-il pas des départemients entiers qui sont inaccessibles à l'expérience ordinaire, et qui ne peuvent laisser le philosophe indifférent.
La réponse n'est pas douteuse. Pour citer des exemples, la biologie vient projeter des lumières sur l'étude philosophique de l'homme ; la chimie, la cristallographie sur celle de la nature inorganique. « Serait-il sensé, écrit M. Nys, de nous condamner à nous servir indéfiniment des instruments de travail rudimentaires de nos devanciers, sous prétexte qu'ils n'ont pas eu l'occasion d'en avoir de mieux appropriés à leurs fins ?... La nature matérielle tout entière se montre sous un jour nouveau. Pourquoi donc
le philosophe n'interrogerait-il pas cette nature mieux connue ? »
Tout phénomène a si bien son enveloppe philosophique, ^ qu'à l'heure présente il n'existe plus, dans l'étude de la nature, une seule branche qui ne soit couronnée d'une hjrpothèse philosophique « ^). Il y a plus. C'est une de ces hypothèses, et non la moins accréditée, qui vient contester à ces partisans de l'observation vulgaire les bases mêmes de toute observation vulgaire, ou la spécificité des propriétés corporelles. Celles-ci, pour le mécanisme moderne, se réduisent à de simples mouvements d'une matière homogène. Aux arguments scientifiques invoqués par leurs adversaires, le^ scolastiques auraient mauvaise grâce d'opposer comme fin de non-recevoir le sens commun ou la tradition. Coûte que coûte, puisque la controverse est posée sur le terrain de la science, c'est là qu'il faudra la vider *).
123. A côté de cette objection d'ordre théorique, on ne manque pas de faire valoir les difficultés qui entourent la réalisation du programme néo-scolastique. Les sciences particulières sont si vastes et leur accroissement si rapide, que jamais philosophe ne pourra parcourir ces régions immenses d'idées, encore moins les dominer. La «« science » dans l'acception aristotélicienne du mot, est devenue une utopie, un idéal intangible aux humains.
') Nys, Cosmologie (Louvain, 1903), pp. 23 et 24. >) Ibid,, p. 25.
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Nous laissons à un des promoteurs les plus brillants de la néo-scolastique le soin de résoudre cette difficulté. « La difficulté, en effet, est grave, écrit M. D. Mercier, et il est permis de dire, en thèse générale, que ce n'est pas le fait d'un seul homme de la résoudre. Dès lors, comme en présence du champ d'observation qui va s'élargissant tous les jours, les efforts individuels sont impuissants, il faut que l'association supplée à l'insuffisance du travailleur isolé, et que des hommes d'analyse et de synthèse se réunissent pour réaliser, par leur commerce journalier et leur action commune, un milieu approprié au développement harmonieux de la science et de la philosophie »^).
Mais encore, si toute philosophie présuppose une culture scientifique, et s'il est utopique d'étendre celte culture au détail de toutes les sciences, où faudra-t-il se borner ? Et puis, parmi ceux qui veulent mener de front l'étude des sciences modernes et de la philosophie scohastique, bien peu sont appelés à devenir de véritables explorateurs en maticTe scientifique ; la majorité se contentera d'accepter les conclusions d'autrui.
Un enseignement des sciences spécialement approprié à la philosophie pourra seul satisfaire aux multiples exigences du problème. Car les coui^s scientifiques généraux, tels qu'ils existent dans nos universités modernes, comprennent trop ou trop peu : ** trop, dans ce sens que l'enseignement
*) La philosophie néo-scolastique (Revue Néo-Scolastique, 1894, p. 17).
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professionnel doit entrer dans une multiplicité de faits et de détails techniques dont la philosophie n'a pas à se préoccuper ; ù'op peu, parce que l'enseignement professionnel a souvent l'observation des faits pour but final, tandis que, au point de vue où nous nous plaçons, les faits ne sont et ne peuvent être qu'un moyen, un point de départ vei^ la connaissance des causes et des lois les plus générales «^). M. Boutroux résout dans le même sens le problème de la pédagogie philosophique à l'Univei'sité, et l'organisation souple et très libre de la faculté de philosophie doit embrasser, selon lui, « l'ojisemble des sciences théoriques, mathématico-physiques ou philologico-historiques «*). Un essai de cet enseignement spécial, dont M. Boutroux, pour des raisons similaires, réclame l'érection, est tenté depuis dix ans à Tlnstitut de Philosophie de Louvain ^).
*) Mercier, Rapport sur les études supérieures de philosophie, p. 25 (Louvain, 1891).
*) L'enseignement de la Philosophie. Communications faites au Congrès international d'enseignement supérieur de 1900 (Revue intem. enseignement, 1901, p. 610).
■) A cette autre objection, que l'instabilité et Timperfection des sciences ne permettent pas encore, à Pheure actuelle, d'entreprendre leur synthèse philosophique, M. Besse répond : « De deux choses Pune, en eflfet : ou bien, après les progrès scientifiques réalisés depuis Aristote, la recherche des faits positifs peut s'allier avec un travail d'élaboration dogmatique, ou bien cette élaboration sera indéfiniment retardée. Dans le premier cas, on comprend que quelques-unes de nos erreurs préconçues puissent être redressées, et quelques-unes de nos incertitudes, au moins, résolues ; dans le second, même réservée et suspendue dans ses conclusions, comme je le disais plus haut, l'élaboration dogmatique devrait quand même, et malgré les risques, être ébauchée. Elle serait instable, comme