CHAPITRE TROISIÈME, i/avknir de la néo-scolastiquk
§ 35. — Conclusion,
160. S'il fallait poursuivre jusqu'au bout le parallélisme établi dans ce livre entre la scolastique et la néo-sçolastique, il resterait à opposer la décadence de Tune à l'avenir de l'autre (§19).
En réalité, ce paragraphe n'a pas pour objet de prophétiser, mais bien de rappeler quelques conclusions générales qui, dégagées de ces études, sont appelées à régir la philosophie de demain, pour autant que le présent permette de présumer l'avenir.
De reprendre en bloc l'ancienne scolastique, sans y rien
â28 LA PHILOSOPHIE NÈO-SCOL ASTI QUE
changer ni ajouter, il ne peut pas être question. Seules les choses de leur temps intéressent les contemporains, et notre époque surtout exige la modernité. Donc, sous peine de n'avoir ni influence, ni durée, tout mode de penser « scolastique » doit devenir « néo-scohistique «, c'est-à-dire subir une mise au point, qui lui enlève son caractère proprement médiéval, pour en faire cliose actuelle.
Mais l'esprit moderne ne tucra-t-il pas la philosophie d'antan, au lieu de lui insuffler une nouvelle vie ? Peut-on dans de vieilles outres verser du vin nouveau ? Le ferment ne les fera-t-il pas crever ?
Il est permis d'augurer la résistance dont les doctrines scolastiques sont susceptibles, par un examen comparatif de ces doctrines et des solutions rivales de Theure présente. Le témoignage d'adversaires clairvoyants et loyaux peut apporter à cet examen un précieux complément d'informations.
En dehors de la néo-scolastique, deux grands côur^ints se partagent à l'heure actuelle les systèmes de philosophie : le néio-kantisme et le positivisme. Dans l'un et Tautre, on découvre sans peine l'œuvre exercée par le doute prolongé sur l'existence de l'absolu, ou de la réalité nouménale. Le néo-kantisme surtout, dont l'influence se propage en Europe, en Amérique agit, par des pressions gigantesques, sur les convictions subjectivistes des penseurs contempoi^ains : le phénoménisme est devenu en quelque sorte l'atmosphère ambiante que tous respirent.
CoMCLVSJO^f m
Au positivisme et au néo-kantisme, la néo-scolastique oppose un dogmatisme rationnel, et elle est, sur le terrain du dogmatisme, le seul système contemporain auquel on l>uissc sérieusement souscrire. Héritière du spiritualisme traditionnel d'un Platon, d'un Aristote,d'un saint Augustin, d'un saint Thomas d'Aquin, elle ne cherche pas ses titres de créance dans la tradition qu'elle perpétue ; — ou dans ces arguments d'autorité qu'un scolastique du xu*" siècle, Alain de Lille, compare à des visages en cire, dont on peut tourner le nez dans divers sens : aucloriias ccreiim habei 7iasîcm, id est in div^erstini potest flecti seiisiim. Au contraire, c'est en tenant compte des faits qui préoccupent nos contemporains, en interprétant les progrès de leurs sciences, et après un examen contradictoire des principes, que la néo-scolastique dépose ses conclusions, et invite les philosophes du xx® siècle à les prendre en considération, au même titre que celles du néo-kantisme et du positivisme.
161. Qu'elle puisse légitimement prétendre à cette prise en considération, ses adversaires même le reconnaissent. Des hommes comme Boutroux admettent que le système d'Aristote peut, à notre époque, être avantageusement remis en regard du kantisme et de Tévolutionnisme ^ ) ; Paulsen et Eucken écrivent que le néo-thomisme est la philosophie rivale du kantisme, et que leur lutte est l'entre-
I Aristote, Etudes d'histoire de philosophie (Paris, 1901), p. 202.
choquement de deux mondas (der Kampfztveier Welten) ^). « En face d'un progrès si intense et si assuré [siegesgetciss] des idées médiévales, écrit M. Doering, on ne peut plus se borner à opposer un vague refus de connaître, à rejeter et à embrouiller timidement les questions de principes. Il importe que chacun prenne conscience de son attitude viVà-vis des principes et lève son drapeau « ^).
Combien d'autres adversaires de la néo-scolastique lui ont rendu des hommages qu'il serait trop long et trop fastidieux de reproduire ici ! ^)
162. Si nous rappelons ces déclarations, c'est d'abord pour montrer combien ridicule est l'attitude de nombreux sceptiques, qui condamnent sans entendre et raillent sans comprendre. C'est aussi pour convaincre des amis, trop impatients de triomphes éclatants, que le succès ne peut être attribué uniquement à des facteurs extrinsèques, mais qu'il est l'attestation et le résultat de la valeur doctrinale. Léon XIII n'a pas créé, par décret, le
*) Eucken, Thomas von Aquino und Kant Ein Kampf zweier Welten (Kantstudien, 1901, Bd. VI, h. 1). Paulsen, Kant, der Philosoph des Protestaniismus (ibid., 1899). La seconde étude est faite au point de vue religieux, ce qui en diminue 'la signification au point de vue qui nous occupe.
*) Doering, dans la Zeitschr, f. Psychol. u, PhysioL d, Sinnesorgane, ' 1899, pp. 222-224, à propos des Origines de la Psychol, contemp, de D. Mercier.
") Voir quelques autres déclarations: chez Mercier, Les origines de la psychologie contemporaine, chap. VIII : « Le néo-thomisme » ; et dans la Revue Néo-Scolasiique, 1894, pp. 6 et suiv. et aux rubriques :
e mouvement néo-thomiste.
CONCLUSION Sâl
mérite de la néo-scolastique ; mais il a compris sa force et vu son opportunité. La parole énergique du pape a pu accélérer l'avènement et augmenter le retentissement de la philosophie néo-scolastique ; elle aurait été impuissante à donner à ses doctrines une autorité durable et universellement reconnue, si ces doctrines ne portaient en elles-mêmes la mai^que et le gage d'une profonde vitalité. Elles demeureront, comme la vérité demeure ; mais leur développement est appelé à progresser et à se modifier avec rétat général des connaissances humaines. A ce point de vue, la néo-scolastique est mobile comme tout ce qui vit ; l'arrêt de son évolution serait le signal d'une nouvelle décadence.
TABLE ANALYTIQUE ET ONOMASTIQUE
Abclard 33, 39, 41, 53, 59, 67,89, 90; son école, 88, 93, iii.
Abstraction. Sa nature 476 ; rapports avec la divis. de la philos.
îli; avec Tunion de philos, et sciences 1 18 ; avec la théorie des universaux i78 ; avec la didactique 312 ; importance au point de vue critériolog. 301.
Accident 437, 438.
AchilUnus 60.