VI. Résumé des traditions
Voilà donc le premier exposé de nos doctrines sur la philosophie humaine; elles se réduisent à des obser-
vations de fait; elles se fondent sur l’histoire des hommes, ou plutôt elles ne sont autre chose que l’histoire même de leurs croyances. Bientôt les conséquences se dérouleront d’elles-mêmes. Jusqu’ici il faut nous contenter de contempler cet accord extraordinaire de toutes les nations de la terre à proclamer dans tous les temps certaines croyances, et à perpétuer certaines traditions. Sont-ce des erreurs? sont-ce des vérités? Nous ne le disons point encore. Mais ce que nous remarquons avant toutes choses, c’est que partout où il y a d-s hommes, partout il y a aussi les mêmes traditions, partout les mêmes fondemens de la société, partout les mêmes idées, les mêmes devoirs, les mêmes souvenirs, les mêmes espérances. Qu’est*ce que cet accord des hommes à croire toujours, au milieu des variations infinies des opinions humaines, un certain nombre de dogmes invariables? D’où vient que ces dogmes conviennent également à toutes les intelligences? L’esprit du philosophe n’a pas besoin de descendre pour les saisir; l’homme inculte n’a pas besoin de faire un effort pour les comprendre. Quelle est, dis-je , cette merveille qui fait que tous les peuples restent fixés à de certaines croyances, lorsqu’on voit l’esprit humain agité, variable, incertain sur toutes les autres? Le philosophe nous expliquera -til ce mystère incroyable? nous dira-t-il par quelle force inconnue les hommes sont enchaînés à ce petit nombre de traditions; pourquoi elles ne disparoissent pas au milieu des révolutions qui troublent la terre; pourquoi elles survivent à la barbarie ; pourquoi elles triomphent de l’impiété des peuples et de la férocité des tyrans, lorsque les uns et les autres sont également importunés du frein qu’elles imposent et de l’effroi qu’elles inspi-
rent? Quand il n’y auroit à considérer dans l’histoire de l’esprit humain que cette unanimité des hommes à reconnoître et perpétuer les mêmes dogmes, ce seroit encore le sujet le plus fécond de méditations philosophiques. Cet accord, en effet, étonne la pensée, et il auroit de quoi confondre toute l’intelligence de l’homme, si, au lieu des dogmes dont il consacre la tradition, il eut perpétué des dogmes contraires. L’athéisme luimême, osons le dire, commenceroit a prendre de l’autorité, si tout le genre humain se levoit en masse pour renier Dieu. Il est vrai que la supposition est impossible; car, pour renier Dieu, il faudroit encore le connoître : et ainsi la voix de l’athée est toujours, quoi
qu’il fasse, une sorte d’hommage à l’existence de l’Eternel.
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