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IV. Diverses croyances. Chute de V homme, attente

d'un Réparateur , etc.

C’est de cette manière que se transmirent parmi les nations d’autres croyances qu’on aperçoit en tous lieux, et toujours au-delà des premiers temps dont les monumens nous ouvrent l’histoire ; le souvenir de la création, la chute du premier homme, sa punition, la promesse d’un réparateur. Toutes ces traditions sont vivantes dans les monumens anciens. Les philosophes les expliquent ou les dénaturent avec leurs systèmes, mais les supposent toujours répandues parmi les peuples; et les poètes, qui ne font autre chose que trans-

porter clans leurs fictions les mœurs et les idées populaires, les conservent fidèlement, sans y mêler des commentaires ou des réfutations. Il me paroît inutile d’établir les preuves historiques de toutes les traditions; on connoît assez les mythologies anciennes, et celles des peuples de l’Orient, qui enseignent comment le Dieu suprême dépouilla le chaos de ses formes grossières, et forma les premiers liabitans de la terre \ On peut consulter de même les monumens qui perpétuèrent dans tous les temps le souvenir du péché du premier homme; souvenir profond, qui seul expliquoit aux philosophes notre double nature, c’est-à-dire notre penchant vers la terre, et notre élan vers le ciel; souvenir qu’on retrouve également chez les Brames 1 2 3 4 et dans la Bible, dans les livres de Confucius 3 et dans la philosophie de Platon dans les croyances des Chrétiens et dans les superstitions des barbares, chez les Egyptiens 5, chez les Perses 6 *, chez les Grecs 7, chez les Indiens 8, comme chez les sauvages de l’Amérique 9

1 Voyez les Recherches de DI. l’abbé de La Mennais , et le livre curieux de Smiili sur la Rédemption du genre humain, nouvellement traduit par M. Henrion.

2 Anquelil du Perron , Mém. de Cacad. des Insc. t. LXIX, p. 184.

3 Morale de Confucius.

« Le désir immodéré de la science, observe Hoinautsée, a perdu le genre humain. Un ancien proverbe dit : il ne faut pas écouter la femme. La Glose ajoute : Car la femme a été la source et la racine du mal. » « Après la dégradation de l’homme, dilLopi, les animaux, les oiseaux, les insectes et les serpens commencèrent à l’envi à lui faire la guerre. » Smith, ihid.

4 In Phœd. — 5 Analyse de l’Inscription de Rosette.

0 Smith, Doctrine de Zoroastre , ibid.

7 Hésiode, les Travaux et les Jours. — 8 Smith, pag. 54 et suiv.

9 M. de Humboldt, V ue des Cordillères cl des monumens de V Amé¬

rique , tora. II, et Carli, Lettres Américaines , Lom. I.

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De la, comme l’a admirablement remarque un profond penseur de notre âge 1 2 , la coutume universelle des expiations pour purifier l’homme qui entre dans la vie; de là, cette autre coutume des sacrifices pour apaiser Dieu et lui offrir des réparations; de là, enfin, cette croyance générale, que l’on appelle en vain du nom de préjugé, et qui fait peser sur toute une race d’hommes le crime et la honte de leur père.

Une autre tradition non moins répandue et plus vénérable est celle de la promesse d’un Réparateur. Les prophètes des Juifs leur rappeloient souvent cette espérance, et sans doute elle devoit être moins profondément empreinte dans le cœur des nations; mais encore il en restoit partout un souvenir qui n’étoit pas toujours confus, comme on le pourroit croire. Bossuet trouve ce souvenir, avec beaucoup d’autres, parmi les Gentils, bien qu’il reconnoisse que ces idées générales et ces lumières n aient point produit leur effet pour amener tous les peuples à l’adoration du vrai Dieu

M. de La Mennais a recueilli les témoignages de cette tradition, et M. de Maistre en avoit déjà indiqué quelques-uns dans ses belles Soirées de Saint-Pétersbourg. C’est un sujet grave de méditation que le spectacle de tous les peuples qui se transmettent ainsi une croyance mystérieuse et une espérance ineffable, et sans doute il est permis de voir quelque chose de surhumain dans le rapprochement des opinions de tous les temps, et dans la comparaison des espérances anciennes des hommes et de l’accomplissement qui les a suivies. On

1 M. de Maistre, Sur les sacrifices.

2 Lettre CCLXXII, à M. Brisacier.

a déjà remarqué dans les livres cette attente des peuples % les paroles des prophètes, qui de loin leur montrent un -Sauveur; les écrits des philosophes, dont quelques-uns consignent dans leurs livres ce qu’une voix mystérieuse a révélé au monde de sa vie future1 2 3; la voix même des oracles et des poètes 3 qui proclament les espérances universelles de la terre; les traditions des peuples les plus lointains et les plus barbares4; ce mouvement merveilleux, en un mot, qui pousse subitement tout l’univers vers une lumière promise.

Nous ne recommencerons pas ici des recherches semblables. Nous choisirons seulement, entre des monumens si extraordinaires, une tradition dans les anciens livres chinois, tradition si clairement énoncée, que l’on pourroit croire que ce peuple en a été le plus ancien dépositaire, si nous n’en trouvions l’origine primitive dans les monumens d’une nation qui nous est plus connue, et qui fut elle -même la source de toutes les traditions.

« Confucius n’étoit point un prophète, dit Smith avec une grande justesse d’observation; il confirment seulement la tradition orale et écrite de la mystérieuse doctrine par laquelle les livres canoniques chinois et leurs interprètes classiques désignoient le saint des saints

1 Voyez les Mémoires de l’abbé Foucher, sur ce sujet.; Mémoire de l’acad. des Insc. tom. LXVI.

2 Ibid. Voyez aussi tom. LXV, l’abbé Mignot; Plut. Isid. et Osir .; Platon, en divers lieux ( ce dernier paroît avoir eu connoissance du mystère de la Trinité; lisez sa Définition du Juste ); Suet. in Vesp.; Tac. Hist. lib. v; Smith, de la Rédemption, etc.

3 Virg . éclog. iv. Voyez dans Lactance les vers curieux de la sibylle.

4 Deux fragmens de Faber et de l’abbé Foucher, Essai sur l’Indifférence, me part p. /j 23, 42/p

d’une manière positive et reconnoissable. » Us entent dent par le saint des saints, « celui qui sait tout, qui » voit tout, dont toutes les paroles instruisent, dont » toutes les pensées sont vraies;.... lui seul peut offrir » un holocauste digne de la majesté du Scliauzti (Dieu, » souverain du ciel ). » « Les peuples l’attendent, dit » Memtius, disciple de Confucius, comme les plantes » flétries attendent la rosée. » Combien sont sublimes, » lit-on dans le livre de Tschon-jong, ou le juste mi- » lieu, combien sont sublimes les voies du saint des » saints! sa vertu embrassera l’univers entier; il in- » culquera à tout une nouvelle vie et une nouvelle » force, et s’élèvera jusqu’au Tien (au ciel). Quelle » immense carrière s’ouvrira pour nous ! combien de » lois et de devoirs nouveaux! que de rits majestueux 3) et de solennités! mais comment les observer, s’il n’en i> donne lui-même l’exemple? sa présence peut seule » en préparer, en faciliter l’accomplissement. De là 3> vient cet adage de tous les siècles : les voies de la » perfection ne seront fréquemment parcourues, qu’a- » lors que le saint des saints les aura consacrées en y j) imprimant ses pas. Les peuples se prosterneront de- » vant lui. En le voyant, en l’écoutant, ils seront con- 33 vaincus, et tous ensemble n’auront plus qu’une voix 33 pour chanter ses louanges. L’univers retentira du 3) bruit de son nom, sera rempli de sa magnificence. 33 La Chine verra les rayons de sa gloire parvenir jus- 33 qu’à elle; ils pénétreront chez les nations les plus sau- 33 vages, dans les déserts les plus inabordables, ou dans 33 les lieux que ne peut visiter aucun vaisseau. Dans 33 l’un et l’autre hémisphère, de l’une à l’autre extré- 3) mité de la mer, il ne demeurera aucune région, au-

» cnn parage, aucun pays, éclairés par les astres, » humectés par la rosée, habités par les hommes, où )) son nom ne soit béni et honoré \ »

Ce n’est pas tout, voici des caractères nouveaux du saint par excellence.

« Il existoit, disent les livres anciens, avant le ciel et la terre. Il est l’auteur, le créateur, la cause du ciel et de la terre, et de tout ce qu’ils contiennent; c’est lui qui les conserve. Il a une connoissance parfaite du commencement et de la lin de l’univers.

» Quoique si grand et d’une majesté si haute, il a néanmoins une nature humaine semblable à la nôtre, véritablement homme comme nous, et il est l’unique chef du genre humain .

» Il n’y a que lui qui soit digne de sacrifier au souverain empereur, au maître du monde, qui est le Chang-Ti. C’est lui qui doit rétablir l’ordre et la paix dans l’univers, réconciliant le ciel et la terre.

» Il sera attendu comme l’auteur d’une loi sainte, qui fera le bonheur du monde ; il la publiera dans un royaume situé au milieu de l’univers, d’où elle se répandra jusqu’aux extrémités les plus reculées. Cette loi remplira tout; elle sera observée partout, depuis la mer orientale à l’occidentale, et d’un pôle à l’autre. Tout ce qui peut penser, tout ce qui respire, tout ce que le soleil éclaire lui sera soumis.

» Il est uni avec le ciel, et pour cela, il est appelé le Ciel-Homme ou l’Homme-Ciel..,..; Tien-Gin sera l’Homme-Dieu. Cette union du saint avec le ciel, avec la raison suprême, n’est point l’effet de son application ni de ses vertus; il étoit uni en naissant.

1 Mémoires concernant les Chinois, Smith, pag. 4-3, 44» 4^-

» Il paroltra dans le monde, lorsque le monde sera enveloppé des plus épaisses ténèbres de l’ignorance et de la superstition, lorsque la vertu sera oubliée et que les vices domineront parmi les hommes ; mais ensuite il rétablira tout dans l’état le plus heureux . »

Les mêmes livres parlent des ignominies de ce personnage.

« Il sera parmi les hommes, et ils ne le connoîtront pas .

» Frappez le saint, déchirez-le de fouets, et mettez le voleur en liberté; rompez ensuite les balances, brisez les fouets, tout sera néanmoins dans l’ordre; la sûreté et la tranquillité publiques seront rétablies.

» Celui qui se chargera des ordures du monde deviendra le seigneur, le maître des sacrifices. Celui qui portera les malheurs du monde sera le roi de l’univers 1 . »

Qu’est-ce qu’un personnage si extraordinaire? Qu’estce que ce saint, ce juste persécuté, ce Dieu homme? Où les livres chinois ont-ils trouvé une idée si éloignée de toutes les idées ordinaires de la nature humaine? Ce réparateur du monde est-il différent du rédempteur promis à la terre dans nos Ecritures? du réparateur attendu par les nations, du juste, si singulièrement défini par Platon, et qui doit être fouetté, tourmenté , chargé de chaînes , et enfin être mis en croix 2 ? de cet

> Ces dernières notes sont textu llement extraites d’un mémoire manuscrit des PP. jésuites de la Chine, composé il y a à peu près un siècle, sur les kings ou antiquités chinoises, et dont je dois la communication à l’amitié de M. de Paravey, savant infatigable, dont les travaux doivent rendre évidente la concordance de Yliistoire des Chinois avec les événemens et les traditions de la Bible.

2 Plut. Republ. lib. n, vi , vu.

Eros intellectuel qui doit être un interprète , un médiateur entre Dieu et les hommes ? de ce maître , en un mot, que Socrate annonça a Alcibiade et qu’ Alcibiade attend pour dissiper V obscurité qui l’entoure 1 ? Est-il différent du Sauveur que l’univers a reçu et qu’il adore? Qu’est -ce donc que cet admirable ensemble d’espérances et de traditions? Le philosophe incrédule y verra-t-il des illusions? Nous ne lui demandons pas d’expliquer alors cet accord mystérieux d’événemens attendus et d’événemens accomplis; nous ne faisons encore que constater des faits, et le délire de l’incrédule ne va pas sans doute jusqu’à renier ce fait plus éclatant que la lumière du jour, cette foi universelle et permanente des nations dans un réparateur chargé de sauver le monde et de lui apporter la paix.

Il nous paroît inutile, pour l’objet philosophique que nous nous proposons, de rechercher curieusement toutes les autres traditions que l’on peut de même apercevoir dans l’histoire des hommes. Parmi ces traditions il en est de purement historiques, comme le déluge; il en est de dogmatiques, comme la distinction des bons et des mauvais génies; il en est de mystérieuses et de voilées, comme celle d’une Vierge mère. Nul homme instruit n'a encore songé à renier, je ne dis pas la vérité de ces faits ou de ces dogmes traditionnels, mais la réalité de ces traditions. Nous avons vu, au contraire, dans ces derniers temps, des philosophes ennemis de toutes les religions recueillir soigneusement toutes les opinions antiques, et ne voir, chose prodigieuse, dans leur rapprochement avec les

1 Banquet de Platon.

croyances chrétiennes qu’une raison égale de les considérer toutes comme des erreurs. Mais du moins un fait incontestable subsiste toujours, au travers de ces beaux systèmes ; c’est l’existence reconnue et constatée des traditions de l’univers. Voilà tout ce qu’il nous faut pour arriver à d’autres résultats philosophiques; il nous sera facile d’apprécier après cela les travaux pénibles de cette philosophie qui a osé invoquer les souvenirs du genre humain, comme une autorité toute nouvelle, pour justifier ses impiétés, sans s’apercevoir qu’il y a dans l’antiquité quelque chose de vénérable et de religieux qui devroit plutôt les confondre, et qu’à mesure que nous remontons vers l’origine des hommes, nous semblons toucher de plus près la Divinité.

Y . Traditions morales; coimoissance des devoirs .

Enfin, il est des traditions dont il est important d’embrasser la vaste universalité, et qui seules pour- 1 oient suffire à devenir le fondement de toute la philosophie humaine; je parle des traditions morales, de la connoissance des devoirs qui lient les hommes, des doctrines sociales, des vertus publiques et des vertus privées, des principes des législations, de la justice enfin , et de tous les sentimens qui constituent la conscience de l’homme.

Si nous parcourons l’histoire des nations, nous trouvons bien, sans doute, des exemples de barbarie, des traits de fureur, des crimes atroces, des mœurs farouches, des vertus même criminelles; mais nulle part nous ne saurions trouver une société d’hommes où le bien et le mal fussent complètement méconnus, où

l’on n’eût aucune juste idée des droits et des devoirs de l’Etat et des citoyens, où les lois eussent pour objet de réprimer les actions généreuses, et d’honorer les actions coupables. Un pareil renversement de la nature ne se rencontre pas même dans les déserts, parmi les peuplades sauvages; un certain souvenir de la vie sociale y fait passer encore quelques habitudes qui révèlent l’humanité. « Quelle nation , dit Cicéron, ne chérit la douceur, la bonté, la reconnoissance? Quelle nation ne déteste les hommes superbes, les hommes malfaisans, les hommes cruels, les hommes ingrats1.» Rousseau, avec son éloquence emportée, a redit les mêmes choses à un siècle qui faisoit gloire de ne plus rien croire3; et certes, s’il étoit possible de concevoir une réunion d’hommes qui n’eussent conservé aucune notion de justice, de bien et de mal, de crime et de vertu, il est bien vrai qu’on auroit l’idée d’une société de monstres; mais la nature ne se charge pas de réaliser une si affreuse supposition.

Nous n’avons donc pas besoin d’ouvrir les histoires et de consulter les monumens pour nous assurer que dans tous les temps la tradition a perpétué dans la société humaine les notions de la morale. Je dis que c’est la tradition qui les a perpétuées, car toujours on les trouve, comme toutes les autres notions, antérieures aux philosophies, et toujours on les voit se transmettre sans le secours des livres des philosophes. Ce sont elles qui président à l’ordre des États et au bonheur des familles; et si les philosophes, avec le raffinement de leur génie, savent mieux en apercevoir les conséquen-

1 De Leg. 1 i v - 1. — 2 Emile , tom. ni.

ces, s’ils savent mieux en expliquer les développemens et en saisir la justesse, ce ne sont pas eux cependant qui les révèlent aux peuples, car les livres des philosophes, perdus dans les écoles, et seulement destinés à un petit nombre d’esprits curieux, ne descendent pas jusqu’à l’intelligence inculte de la multitude, qui n’en reste pas moins remplie de la notion de ce qui est juste et bon, et qui , suivant les événemens dont elle est témoin , n’en sait pas moins faire éclater son enthousiasme pour les traits de dévoûment et de sacrifice, et son indignation pour les actions viles et pour les caractères infâmes.

Toutes les nations ont donc connu les mêmes devoirs, les mêmes obligations et les mêmes principes de vertu. Je ne dis pas que toutes y ont été également fidèles. L’égarement des hommes accuse leurs foiblesses et leurs penchans, bien plus encore que leur ignorance. Souvent l’homme qui connoît le mieux ses devoirs est celui qui les pratique le moins, et le peuple le plus poli et le plus éclairé est souvent aussi le plus corrompu. Nous ne cherchons point des nations sans vices, et des sociétés parfaites, mais nous voulons qu’on reconnoisse que, même parmi les sociétés dégradées et les nations barbares, se perpétue la notion impérissable de la justice et de la vertu, et que cette notion se transmet et se conserve, comme toutes les notions, par l’enseignement ou la tradition.

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