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I. Tout ce quil y a d’universel dans les traditions

humaines est vrai.

Nous avons parcouru les traditions humaines; nous avons vu la société' des hommes conserver partout et dans tous les temps le dépôt d’un certain nombre de croyances, qui se retrouvent aujourd’hui vivantes sous nos yeux comme nous les voyons dans tous les monumens historiques des nations. Il est temps de tirer de cette universalité des traditions quelques signes qui nous fassent distinguer la vérité et l’erreur d’une manière toujours certaine, au milieu des variations renouvelées des opinions des hommes.

Nous disons que tout ce qu’il y a d’universel dans les traditions est vrai, et nous répétons cette parole célèbre, que l’homme doit croire et peut croire avec

certitude tout ce qui a été cru toujours , partout et par tout le monde \

Qu’est-ce, en effet, que la vérité? La vérité , dit Bossuet, est ce qui est. Or, ce qui est ne change pas. Le propre de la vérité est donc d’être permanente ; et , comme l’homme n’a pas en lui un moyen toujours sûr de juger qu’une chose est vraie, tandis qu’il a un moyen toujours facile de s’assurer qu’elle ne change pas, il s’ensuit que l’homme trouve dans la permanence même d’une chose une raison toujours certaine de conclure sa vérité.

Mais, parce que tous les hommes ont cru dans tous les temps qu’une chose est, s’ensuit-il rigoureusement que la chose soit? ou, en d’autres termes, tous les hommes ne pourroient-ils pas croire une erreur, c’està-dire une chose qui ne seroit pas? Ici s’élève une grande question, fondement de toute la certitude humaine.

Nous disons qu’il est impossible et absurde de supposer que l’erreur puisse être universelle, c’est-à-dire être crue toujours , partout et par tous les hommes. Et d’abord, nous pourrions remarquer que croire V erreur est un terme peu logique. On dit, en effet, que l’homme croit la vérité ; mais on ne peut pas dire qu’il croit l’erreur. Il croit ce qui est, mais il ne croit pas ce qui n’est pas; et l’erreur, le contraire de la vérité, est ce qui n’est pas. Croire Dieu, c’est croire l’être de Dieu; mais comment croire le non être de Dieu? L’athée n’a pas de foi; il nie la foi d’autrui, voilà tout. De même, l’homme croit l’immortalité de l’âme ; c’est encore croire l’être, ou croire ce qui est. Celui qui

i Q uQii ubique, quod semper , quoi! ab omnibus. Vinc. Lcrins.

nie l’immortalité de l’âme ne croit pas quelque chose, car on ne croit pas le néant.

On pourroit partir de là pour ruiner la philosophie, qui, loin d’être une science positive, ne consiste qu’à nier ce qui est positif. On la forceroit de reconnoître, d’après ce principe, que plus on nie, plus on est philosophe. Singulière manière d’établir l’édifice des sciences morales, que d’en renverser tous les fondemens! Mais nous ne voulons pas engager ainsi la dispute : suivons d’abord l’ordre de nos premières idées. Est-il possible que l’ignorance de la vérité soit universelle, c’est-à-dire qu’elle soit commune à tous les hommes, de tous les temps et de tous les lieux? Si cela pou voit être, il faudroit dire que l’ignorance de la vérité est l’état naturel de tous les hommes : chose absurde et monstrueuse; ou bien il faudroit reconnoître que tous les hommes ont pu être, dans tous les temps et dans tous les lieux, dans l’impossibilité invincible d’échapper à cette ignorance delà vérité, qui est pourtant contraire à la nature de leur être : chose également combattue par toute raison, et qui répugne à tout ce qu’il y a d’intime dans la conscience.

Si l’on supposoit que le genre humain tout entier pût être trompé dans ses croyances, il faudroit conclure rigoureusement que rien n’est certain pour l’homme; qu’il est jeté sur la terre par je ne sais quel être malfaisant qui a voulu se jouer de son intelligence, et le livrer aux rêves et aux chimères de son esprit : alors, par conséquent, il seroit superflu de chercher à découvrir la vérité; on n’auroit aucun moyen de s’assurer que chaque croyance n est pas une illusion, que chaque i éalite n est pas un prestige des sens. Qui pourroit dire

qu’il est certain d une chose, si on partoit du principe qu’il est des choses où tous les hommes ont pu toujours croire l’erreur? Et lorsque l’univers tout entier se trompe, où est la raison qui oseroit affirmer quelle ne se trompe pas? et sur quoi se fonderoit-elle? où seroit l’autorité de son témoignage? qui seroit contraint de la croire?

Les conséquences d’une telle supposition sont tellement déraisonnables et grossières, qu’on perdroit vainement le temps à les réfuter. Il ne faut plus que les hommes conversent ensemble; il ne faut plus qu’il y ait des rapports entre les intelligences; il ne faut plus raisonner, ni méditer, ni étudier les pensées d’autrui, dès qu’il est admis que tous les hommes à la fois peuvent être dans l’erreur; bien plus, dès qu’il est supposé que tous les hommes à la fois, dans tous les temps et dans tous les lieux du monde, peuvent s’accorder à croire des choses fausses, des choses qui ne sont pas. Mais, du reste, est-ce que, par hasard, nous ne combattrions pas ici des chimères? qui est- ce qui a dit que l’erreur pouvoit être universelle? Entre toutes les folies de la raison humaine, celle-ci peut-être est la seule qui n’ait point été proclamée. Et quel intérêt auroit le philosophe à soutenir que tout le genre humain peut se tromper? Ne dit-il pas que le mensonge, qu’il prend pour la vérité, est de sa nature propre à toutes les intelligences? par conséquent, même dans sa pensée, le caractère de la vérité, quelle qu’elle soit, est d’être universelle : d’où il est obligé de conclure que, s’il y a quelque chose dans les convictions humaines qui soit commun à la fois à tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux, cette chose est vraie, et que

son universalité même est l’indice certain de sa vérité.

Voilà ce que pensent tous les hommes; voilà le fondement que les philosophes eux-mêmes sont obligés de donner à la certitude humaine; c’est à la fois l’enseignement des philosophes de l’antiquité et des défenseurs du christianisme. Nous avons entendu Cicéron proclamer qu’en toutes choses le consentement des nations doit être regardé comme la voix de la nature, et Bossuet proclame à son tour que la raison la plus certaine, c est la raison reconnue par le consentement des hommes \

Pline dit qu’il y a dans le nombre des témoignages je ne sais quelle grande et imposante autorité a ; et il ajoute ailleurs que, si chaque homme en particulier peut tromper et être trompé, personne ne sauroit tromper tout le monde, ni tout le monde tromper personne 3. La Bible dit de même : Le sage recherche la sagesse des anciens et encore : La sagesse est dans ce qui est ancien; la prudence est dans ce qui est consacré par les siècles 5 ; et le P. Rapin, écrivain judicieux, commente ainsi ces passages : « Celui qui est solidement sage ne se laisse pas surprendre à l’éclat de la nouveauté ; il ne s’attache qu’à ce qui est établi par le suffrage constant des anciens c. » Le même auteur ajoute encore ce développement des mêmes pensées : « Ce n’est que par un esprit faux et par de fausses lumières qu'on s’écarte des voies ordinaires clans la philosophie. pour en chercher d’extraordinaires; et c’est toujours un fort méchant goût dans les sciences, de

* 5e Aven, aux prot. Il dit cela en parlant du droit.

* Epist. xvu, li b. vu, cap. il. — 3 Panegyr. — 4 Ecoles, cap. xxxix. — 5 Job , cap. xn. — G De la Philosophie.

ne pas aimer ce qui est communément reçu de tout le monde : on est sujet à s’égarer, dès qu’on suit des roules écartées x. »

C’est ce que dit encore Bossuet en parlant des erreurs de l’idolâtrie. « La foiblesse de notre raison égarée a besoin d’une autorité qui la ramène au principe, et c’est de l’antiquité qu’il faut apprendre la religion véritable a; » c’est-à-dire sans doute la vérité, cette vérité morale et philosophique que l’esprit de l’homme chercheroit vainement à distinguer de la vérité religieuse.

J1 est superflu de multiplier les autorités; sur ce point Aristote et Platon s’accordent avec les apologistes de la foi chrétienne; et il est bien clair, en effet, que la doctrine contraire n’iroit à rien moins qu’à faire supposer que la vérité n’est pas faite pour être connue, et que, dans le genre humain , il n’y a que les esprits capables de recherches savantes, qui soient faits pour elle r comme s’il n’étoit pas évident que le genre humain ne se conserve que par la connoissance de la vérité, et que, par conséquent, elle est universelle.

Remarquons ici, pour prévenir les difficultés, que, parce que le propre de la vérité est d’être universelle, il ne s’ensuit pas que chaque homme soit fait également pour connoître toutes les espèces de vérités; il ne s’ensuit pas même que toutes les vérités soient connues dans tous les temps et dans tous les lieux. Répétons que les vérités dont nous parlons sont les vérités morales, celles qui sont essentielles à la conservation

1 De la Philosophie.

3 Discours sur l’Histoire universelle, rie part.

de la société, et sans lesquelles on ne peut concevoir de lien commun entre les êtres. Faisons de plus une distinction bien simple, qui doit faire tomber toutes les dissidences. Tout ce qu’il y a d’universel dans les traditions humaines est vrai ; mais tout ce qui est vrai n’est pas pour cela connu de tout temps par la tradition. Et cela n’est -il pas d’une évidence extrême? Pourquoi faire des disputes sur des choses aussi faciles à être entendues? Or, jusqu’ici qu’avons-nous vu d’universel dans les croyances des hommes? un certain nombre de dogmes, toujours invariables, toujours annoncés et proclamés par la tradition, toujours perpétués dans la société, non -seulement parmi les nations policées, mais encore parmi les peuples sauvages, dans les temps polis et dans les temps barbares; dogmes toujours vivans, dogmes antérieurs à toute philosophie, et qui ne furent jamais obscurcis par les opinions bizarres des hommes, ni par leurs passions, ni par leurs fureurs. Ces dogmes, ainsi que nous l’avons vu, sont, pour nous restreindre à ceux qui sont le plus nécessaires à notre objet philosophique, l’existence de Dieu, l’unité de Dieu, la nécessité d’honorer Dieu, l’immortalité de l’âme, la Providence, la connoissance des devoirs et des principes de la morale, et, nous pourrions ajouter, la distinction des bons et des mauvais génies, la création, la chute de l’homme, sa punition, la promesse d’un réparateur. Donc tous ces dogmes sont vrais, et ils le sont, je ne dis pas seulement en eux -mêmes, cela ne doit point encore être démontré, mais ils le sont pour nous, à cause de celte universalité qui nous les montre toujours subsistans et toujours empreints dans la société. Ainsi Dieu est, indépendamment de

toute raison qui nous fait comprendre la nécessité de son être; mais nous savons qu’il est, parce que la tradition nous le révèle; et nous le savons avec certitude , parce qu’il est impossible que tous les hommes se trompent à la fois dans une croyance qui leur est commune et qui subsiste constamment dans tous les temps et dans tous les lieux , avant tout raisonnement humain et malgré toutes les variations des opinions des hommes. Ainsi encore, l’âme est immortelle, et mille raisonnemens philosophiques établissent cette vérité; mais nous la savons premièrement parce qu’elle est crue par le genre humain et qu’elle nous est transmise par la tradition ; et notre croyance est certaine, précisément parce que le genre humain tout entier ne peut pas tomber dans l’erreur, ou que l’erreur ne sauroit être universelle.

Ici quelques éclaircissemens vont devenir nécessaires.

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