II. Observation sur le caractère propre et intime de la
vérité.
On peut demander d’abord pourquoi nous ne cherchons pas dans la vérité des caractères qui lui soient propres et inhérens, et pourquoi nous préférons un caractère extérieur à celui du témoignage qui la perpétue, lorsque surtout il est reconnu qu’iFy a des vérités qui ne se présentent pas à l’esprit avec ce caractère, comme sont les vérités de fait, les vérités de déduction et d’expérience.
Il faut dire, h ce sujet, qu’il n’y a que Dieu à qui il soit donné de voir la vérité avec ses caractères in-
tinies. Quant à l’homme, dont l’esprit est borné, il reconnoît la vérité à des caractères sensibles, et lorsqu’il la reçoit, ce n’est pas parce qu’il la découvre de lui-même dans sa plénitude, c’est surtout parce qu’elle lui est montrée. Ainsi, on parle de la clarté comme d’un caractère commun auquel la conscience peut toujours reconnoître la vérité; et sans doute nous ne voulons pas dire que la vérité ne soit point claire; il vaudroit tout autant affirmer quelle n’existe pas. Mais que sert à l’homme de lui donner ce caractère, s’il n’a pas en lui de quoi s’assurer qu’il lui suffit pour la découvrir? Or, les convictions si opposées des hommes, leurs disputes éternelles, leurs opinions, qu’il faut bien croire sincères dans des cœurs également honnêtes, ne montrent-elles pas assez qu’ils se trompent même dans ce qu’ils prennent pour la clarté ? Il faut donc une règle extérieure pour reconnoître la vérité, et toute l’erreur des philosophies consiste à vouloir montrer à l’homme la vérité avec ces caractères propres et cette perfection intime qui ne se d écouvrent qu’à Dieu.
III. Objection tirée de. V univers alité prétendue de quelques erreurs et surtout du polythéisme.
En second lieu, parce que les passions et l’ignorance ont souvent altéré ou méconnu les vérités traditionnelles , on croit pouvoir leur contester ce caractère d’universalité, qui est pourtant essentiel à toute vérité morale. Qu’est-ce à dire? prétend- on que ce sont des erreurs? La dispute est finie. Que peut-on répondre à des hommes qui viennent apporter leur raison personnelle pour juger la raison de tout l’univers ? Mais sans tomber dans cet excès d’orgueil , et sans nier totale-
ment la vérité, on croit apercevoir son universalité souvent interrompue clans la suite des opinions humaines, et l’on refuse d’ailleurs d’admettre comme une démonstration suffisante de la vérité , un caractère qu’on croit aussi pouvoir quelquefois attribuer à l’erreur; c’est-à-dire on croit apercevoir des erreurs universelles répandues par la tradition, et l’on conclut que la tradition n’est donc pas le moyen le plus sûr de perpétuer la vérité, puisqu’elle perpétue aussi l’erreur. Voici l’objection que nous avons d’avance indiquée en commençant à parler de la tradition.
Nous avons recherché les enseignemens universels de la tradition, on les a vus exposés dans les livres et appuyés par tous les témoignages des* hommes, et si l’on veut maintenant nier que ces enseignemens soient véritablement universels, on doit au moins montrer le temps et les lieux où ils- ont disparu complètement de la terre; chose impossible, assurément, à moins qu’on ne récuse les monumens des nations, et qu’on n’ose affirmer, contre leur propre témoignage, qu’elles n’ont point eu les croyances dont elles ont déposé le souvenir dans leurs monumens.
C’est peu encore d’étre réduit à cette extrême contradiction, et puisqu’on veut que l’erreur puisse être rendue universelle par la tradition comme la vérité, il faut montrer que la tradition a perpétué dans tous les temps des croyances toutes contraires à celles dont on nie l’universalité. Ainsi, nous voyons que la tradition a perpétué la connoissance de Dieu, l’immortalité de l’âme, les principes de la morale; il faut qu’on nous montre qu’elle a perpétué de même la doctrine de l’athéisme, du matérialisme, et du mépris des devoirs;
c’est-à-dire , il faut qu’on nous montre que dans tous les temps et dans tous les lieux les hommes ont cru qu’il n’y avoit pas de Dieu, que l’âme mouroit avec le corps, et qu’il n’y avoit aucun principe de vérité morale qui liât les hommes; car c’est ainsi que doit s’établir l’universalité de l’erreur. Qui est-ce qui pourvoit supporter la pensée d’une telle universalité, si elle étoit possible ? quel philosophe ne trembleroit d’effroi à l’aspect de cet immense égarement de l’univers? On veut que l’erreur puisse être rendue universelle! Malheureux mortels! si ce prodige pouvoits’accomplir, vous ne pourriez pas supporter la vie ; vous mourriez de terreur en présence de vos propres illusions, et , jetés dans un monde plein de chimères, vous accuseriez la puissance terrible qui vous y auroit enchaînés.
Toutefois il faut énoncer les objections telles qu’on les fait, pour les rendre plus plausibles; car il est des erreurs dont on n’oseroit pas dire quelles ont pu être universelles. On ne diroit pas que Dieu a pu être dans tous les temps inconnu aux hommes, ni que la mortalité de l’âme a pu être une doctrine universellement crue par les nations, ni que les premiers principes de morale ont pu être toujours ignorés. Ce sont là des absurdités trop grossières. Mais il est une erreur qu’on aperçoit dans l’histoirè du monde, et qui semble au premier aspect obscurcir entièrement le dogme de l’unitédeDieu : c’estTerreur du polythéisme; etcomme pendant un long espace de temps elle a égaré les peuples, c’est surtout en s’appuyant sur cet exemple qu’on croit pouvoir affirmer que la tradition perpétue l’erreur, et que l’erreur peut devenir universelle par le même moyen qui conserve la vérité.
N’oublions pas que nous avons vu le dogme de l’unité de Dieu survivre toujours a tous les égaremens et à tous les caprices des religions humaines. Ce premier fait est établi par des témoignages et des autorités que nul ne sauroit récuser sans renverser toute l’histoire. Or, pour que la doctrine de la pluralité des dieux put avoir aux yeux du philosophe le même caractère d’universalité, il faudroit qu’elle se montrât, comme le dogme de l’unité de Dieu, également répandue dans tous les temps et dans tous les lieux, en sorte qu’elle se confondît avec l’origine des hommes, qu’elle se perpétuât au travers des révolutions humaines, et qu’aujourd'hui même elle fût vivante sous nos yeux, avec son caractère toujours le même de perpétuité. Est-ce ainsi que se présente le polythéisme ? est-ce là son universalité?
Et d’abord, antérieurement au polythéisme nous voyons partout le dogme établi de l’unité de Dieu *. Le polythéisme est donc nouveau dans l’histoire des croyances; et précisément le propre de l’erreur est d’être nouvelle. Il n’est donc pas universel, dans le sens qu’il n’embrasse pas tous les temps; et en second lieu il n’est pas universel, puisqu’il a cessé d’être et qu’il ne vit plus que comme un souvenir dans l’histoire des nations. Que dirai-je enfin? le polythéisme n’a pas même été universel dans le temps où il a régné sur la terre; car ce qui est universel est un et ne change pas. Et quel est le caractère propre du polythéisme , si ce n’est le changement et le caprice ?
On ne sauroit donc en aucune façon dire que le polythéisme est universel, puisqu’il n’embrasse ni tous
1 Cela est clairement démontre dans tout l’ouvrage de Bergier, sur V Origine des Dieux.
les temps, ni tous les lieux, ni tous les hommes. Mais de plus, le polythéisme n’est pas meme une croyance; car évidemment il ne s’attache à aucun objet certain et positif, et il ne propose à la foi des hommes aucun dogme qui soit permanent et toujours le même. Le polythéisme n’est autre chose, à le bien entendre, que la liberté laissée à chaque homme d’honorer Dieu; et par conséquent, la seule chose qui soit véritablement universelle dans le polythéisme, c’est la croyance même de Dieu. La diversité des cultes vient delà bizarrerie des superstitions; mais aucune superstition n’est universelle; les dieux de l'Égypte ne sont pas les dieux de la Grèce; les pénates du patricien ne sont pas les pénates de l’affranchi. Chaque homme a ses dieux sauveurs, chaque ville a sa divinité, et chaque rite suppose un Olympe peuplé d’habitans inconnus aux rites contraires. Bossuet avoit fait déjà cette remarque.
« Autant qu’il y a eu de peuples divers, dit- il, autant on a imaginé de dieux. Les pays et les villes se sont partagés. Les Phéniciens ignorent les dieux que l’Egypte adore, les Scythes ne connoissent pas les divinités des Perses, ni les Perses celles des Syriens, ni les Indiens celles des Arabes, ni les Arabes celles des Éthiopiens, ni les Grecs celles des Thraces, ni ceux-ci celles des Arméniens; et ainsi des autres, dont saint Athanase fait un grand dénombrement, pour nous faire voir que tous les peuples conviennent dans l’idolâtrie, sans pour cela convenir des mêmes dieux. Au contraire, ceux qui sont en exécration aux uns sont en honneur
chez les autres: les uns immolent comme victimes ce
que les autres honorent comme dieux r. »
1 Lettres diverses, CCT.YI1I, à M. Bris acier.
Pour que le polythéisme pût être regardé comme une erreur universelle, dans le sens philosophique et rigoureux que nous entendons, il fan droit qu’il eût offert à la fois à tous les peuples les mêmes superstitions et les mêmes dieux. 11 faudroit au moins qu’il eût consacré partout, comme un objet de foi, ce dogme invariable qu’il y a plusieurs dieux .* mais le polythéisme ne consacroit aucun dogme, et, bien qu’il laissât à chacun la liberté de se faire des dieux, il ne posoit pas cependant en principe, comme une vérité dogmatique, la pluralité des dieux. Ce qu’il posoit en principe, c’est qu’il y avoit un Dieu. C’est pourquoi, lorsqu’il s’agit de juger le crime des idolâtres, il faut distinguer la connoissance de Dieu, et l’adoration de Dieu. L’idolâtrie, à parler rigoureusement, n’est autre chose que le culte transporté du Créateur à la créature; et le crime des idolâtres, dit saint Paul, est d’avoir connu Dieu, et de ne l’avoir point glorifié comme Dieu1. Entendons un docteur de l’Eglise interpréter ces pa rôles : « La force de l’argument de cet apôtre, dit Bossuet, consiste en ce qu’il a fait voir que les Gentils étoient criminels en ne servant pas le Dieu qu'ils connoissoient2. » Cela est assez clair, et c’est encore Bossuet qui disoit, dans un autre écrit fort remarquable : « C’est ignorer les premiers principes de la théologie, que de ne pas vouloir entendre que l’idolâtrie adoroit tout, et le vrai Dieu comme les autres3.» Le crime des idolâtres est donc uniquement de n’avoir pas rendu gloire à Dieu;
1 Quia cùrn cognovissent Dcum , non sicut Deutn glorijicawerunt eut gratins egerunl. Epist. ad Rom. cap. 1, f 21, 22.
=» Lettres div. à CCLVII, tom. XXXVIII, pag. 271.
3 Lettre CCLYI, à M. Brisacier, ibid.
iü
et quand on diroit que toute la race des hommes est tombée à la fois dans cette monstrueuse ingratitude, il n'en seroit pas moins établi qu’ils n’ont été coupables que parce qu’ils ont connu celui qu’ils ont refusé d’adorer.
D’ailleurs, pour revenir à la question purement philosophique du polythéisme, entendons-nous bien la manière dont les anciens concevoient leurs dieux? Cicéron demande: «La nation est-elle une déesse, parce que nous l’honorons par des cérémonies publiques, dans les champs Ardéates , lorsque nous parcourons les temples? Alors, ajoute-t-il, ce sont donc aussi des dieux véritables, que tous ces dieux que vous pourrez nommer, l’honneur, la foi, l’esprit, la concorde, et même l’espérance, la monnoie % et toutes les divinités que nous pouvons concevoir par la pensée!.. Et si ceux que nous honorons, et que nous avons accueillis dans nos temples, sont en effet des dieux, pourquoi ne comprenons-nous pas dans leur nombre Sérapis et Isis? et si nous le faisons, pourquoi n’appellerons - nous pas aussi les dieux des barbares? Nous aurons donc au nombre de nos dieux des bœufs et des chevaux, des ibis, des éperviers, des aspics, des crocodiles, des poissons, des chiens, des loups, des renards, et une foule d’autres bêtes sauvages 2. » Ainsi raisonne Cicéron , pour faire sentir 1 invraisemblance , comme il le dit, de ces divinités imaginées par le caprice des hommes, et on ne peut douter que ce ne fût aussi la pensée commune des peuples, à l’aspect de ces trente ou quarante
1 Moneta. Yoy<« à ce sujette Dictionnaire des antiquités, récemment publié par M. Bouillet.
a De Nat. Dcor. lib. n.
mille dieux qu’un ancien a comptés, et qui régnoient en des lieux divers, sans jamais régner en tous les lieux à la fois; honorés dans un temple, inconnus dans un autre, et tour à tour objet d’adoration ou de mépris, suivant les bizarreries de la superstition ou les préjugés de la multitude.
Rien n’est donc universel dans le polythéisme, si ce n’èst le sentiment commun à tous les hommes de l’existence d’un Être suprême. Rien n’est universel dans le
culte que les nations idolâtres rendent à cet Etre suprême, si ce n’est le devoir commun à toutes de l’honorer. Tout le reste est variable , parce que tout le reste est faux. Les dieux succèdent aux dieux, les rites remplacent les rites. L’erreur, en un mot, change à chaque moment , car tel est son caractère; et bien qu’il soit hors de doute que les nations polythéistes ont été livrées tour à tour à toutes les espèces d’ignorances, on ne peut pas dire cependant qu’aucune de ces ignorances ait été universelle, c’est-à-dire qu’elle ait été toujours et dans tous les lieux commune à toutes les nations.
Telle est la distinction très-simple assurément qui se présente à l’aspect des superstitions et des folles erreurs du polythéisme. C’est une distinction semblable qu’il faudra faire au sujet des autres croyances humaines. Ainsi il n’est que trop vrai que le dogme de l’immortalité de l’âme paroît chez les peuples anciens environné de mille opinions chimériques. Mais aucune de ces opinions n’est universelle, c’est-à-dire n’embrasse à la fois ni tous les temps, ni tous les lieux, ni tous les hommes; et ce qu’il y a d’universel dans les croyances relatives à l’immortalité de l’âme, c’est toujours la croyance même de l’immortalité.
IV. Perpétuité de la vérité j au milieu de V inconstance et des variations de l’erreur.
Cette observation s’applique à toutes les croyances des hommes. Au milieu de la multitude des erreurs humaines, il y a toujours quelques doctrines fixes qui traversent tous les temps; ce sont les croyances vraies. Les autres disparaissent tour à tour ; elles échappent à l’homme après l’avoir ébloui, et à peine en reste-t-il quelque trace dans le souvenir des nations. Par cette seule remarque tombent donc les objections que l’on fait sur l’universalité de l’erreur; car nous ne voulons pas nier sans doute que la foiblesse de l’homme ne le livre dans tous les temps à mille égaremens et à mille chimères; mais nous voulons lui faire reconnoître, à l’inconstance même de ces erreurs, le caractère qui les distingue essentiellement de l’universalité constante et perpétuelle des vérités.
Nous irons plus loin; et tout ce que nous disons des croyances générales des hommes, nous pourrons le dire aussi des croyances particulières des philosophes : notre doctrine est rigoureuse pour les unes comme pour les autres. Ainsi nous affirmons que tout ce qu’il y a d’universel dans les philosophies- humaines est vrai. Quoi ! dira-t-on , y a-t-il quelque chose d’universel dans les opinions si variables des philosophes? Vousmême avez montré leurs contradictions infinies, et vous avez fait comprendre que rien ne pouvoit être certain au milieu de leurs caprices. Oui, sans doute, tout est variable dans les opinions personnelles des philosophes, et l’histoire de la philosophie n’est que
1 histoire de ses erreurs. Mais si dans ces opinions si capricieuses et si mobiles, se montre par hasard quelque croyance constante qui soit à la fois commune à tous les philosophes et à tous les hommes , cette croyance est vraie, par cette raison même qu’elle est universelle. Tel est le simple exposé de notre doctrine,
Cicéron, entreprenant de parler de la nature des dieux, commence par expliquer les opinions de tous les philosophes qui avoient paru dans le monde, sur la Divinité. C’est le récit le plus humiliant pour la raison humaine; c’est ie tableau le plus triste des incertitudes et des obscurités de l’intelligence, lorsqu’elle cherche par ses propres forces à s’élever jusqu’à la connoissance de la vérité. Il parcourt successivement les opinions contradictoires de Thaïes, d’Anaximandre, d’Anaximène, d’Alcméon le Crotoniate, de Pythagore, de Xénophane, de Parménide, d’Empédocle, d’Anaxagore, de Platon, d’Aristote, de Zénon, et d’une multitude d’autres savans personnages de l’antiquité, dont les noms étoient vénérés dans les écoles, et ne sont pas aujourd’hui sans gloire, malgré leurs erreurs. Il seioit long de répéter ici, après Cicéron, les variations extrêmes de leurs jugemens sur la nature de la Divinité, et chacun peut méditer cette histoire curieuse dans le beau langage du philosophe romain. Quoi donc! n’y a-t-il pas, au milieu de tant d’opinions diverses des philosophes, quelque opinion qui leur soit commune, et qui soit à la fois commune au reste des hommes? îl est certain qu’au travers de leurs bizarreries domine une pensée unique, c’est la pensée de l’existence de Dieu; ils dissertent vainement sur sa nature, mais du moins ils en supposent l’être. Il y a donc quelque chose d’universel,
meme dans les erreurs de la philosophie, sur l’être de Dieu , et c’est aussi précisément ce qu’il y a de vrai.
Nous raisonnerons de même pour l’immortalité de l’âme. La multitude des philosophes a apporté aussi la multitude de ses opinions dans l’explication de ce dogme traditionnel des nations *. Qu’y a-t-il de vrai dans ces opinions contradictoires, si ce n’est encore ce qui est universel? et qu’y a-t-il d’universel, si ce n’est le dogme lui-même de l’immortalité? Nous ne demandons point à Platon qu’il s’accorde avec Sénèque sur la nature de l’âme ; que nous importe que certains philosophes croient à la transmigration des âmes, et que d’autres s’imaginent qu’elles s’infusent dans l’âme universelle du monde ! ce sont là des disputes de sophistes; nous cherchons des choses communes, au milieu de tant de discours contraires, et nous trouvons toujours cette pensée universelle, que les âmes ne meurent pas, et c’est aussi la seule chose qu’il y ait de vraie dans les contradictions des écoles.
Voici comment un illustre apologiste du christianisme analyse ces mêmes vérités.
« Les erreurs des philosophes n’énervent point la preuve tirée de la tradition primitive et du consentement universel des nations, dit le docte Bergier; les écarts d’une poignée de raisonneurs ne prévaudront jamais à la voix du sens commun , et les clameurs des Pyrrhoniens ne détruiront pas l’empire de la vérité sur les hommes. Les plus anciens philosophes avoient pris la vraie manière de s’instruire, en voyageant et en comparant les traditions des dilférerrs peuples; toutes con-
4 V<vye z Lela/id , pail. î, chap. xm.
spiroient dans l’origine à reconnoître un Dieu créateur et gouverneur du monde ; ces sages en conviennent : donc c’étoit là une vérité sacrée qu’il ne falloit pas abandonner. Le polythéisme des Egyptiens, des Chaldéens, des Phéniciens, des Grecs, étoit très -différent; leurs traditions varioient sur ce point; on devoit donc les rejeter. Tous admettoient dans l’homme une âme immortelle et croyoient une vie future : il falloit se borner là : les disputes sur l’origine de l’ame, sur sa nature, sur son état après la mort, sur les enfers, ne prouvoient rien, ne portoient sur rien, ne méritoient aucune attention. Les premiers principes de la morale étoient les mêmes partout; on ne varioit que sur leur application ; les mœurs et les coutumes qui y étoient „ contraires dévoient être blâmées sans ménagement, en quelque lieu du monde qu’elles se trouvassent; on ne devoit pas présumer, par vanité nationale , que les usages des Grecs fussent meilleurs que ceux des autres peuples \ »
Ainsi proclamons avec confiance ce principe de la certitude humaine, que tout ce qu’il y a d’universel dans les croyances est vrai; principe conservateur, qui met l’homme en état de juger d’un seul regard s’il est livré à l’erreur, ou bien s’il possède la vérité; principe qui fait tomber d’un seul coup, dans toutes les parties des sciences humaines, les prétentions des sophistes et les desseins des corrupteurs, le mauvais goût dans les lettres, comme les hérésies dans la religion ; principe d’une, application simple et toujours constante, qui donne à la philosophie une direction ferme et inva-
1 Tom. î , pag. 5 1 5.
riable , et qui empêche les croyances humaines d’être livrées comme une proie aux esprits pervers ou aux intelligences étroites.
Ceci nous ramène à la tradition considérée comme un moyen de perpétuer la connoissance de la vérité. Certes, s’il est démontré que tout ce qu’il y a d’universel dans les croyances des hommes, et même des philosophes, soit transmis uniquement par la tradition, il est donc bien démontré que la tradition transmet seule la connoissance de ce qui est vrai. Or, ceci est maintenant hors de doute et de discussion. Nous avons vu que la tradition perpétue les notions humaines, et de plus, nous voyons qu’entre toutes les opinions personnelles des philosophes il n’y a rien de vrai que ce qui se conforme aux enseignemens universels de la tradition : la tradition est donc le moyen universel de perpétuer dans tous les temps et dans tous les lieux la vérité.
Mais ici une grande lumière semble apparoître dans le lointain, et nous ne pouvons nous empêcher d’en faire voir les premiers rayons. S’il est vrai, comme nous l’avons démontré, que l’homme ne peut point par les propres forces de son esprit , et indépendamment de toute communication avec des intelligences déjà formées, parvenir aux notions précises qui constituent sa raison telle qu’elle est dans son développement complet; si , d’un autre côté, les notions humaines se transmettent par la voie de la tradition et de l’enseignement, ne faut-il pas chercher quelque part hors de l’homme la première origine de ses idées? Quelle est la première raison développée qui a commencé cette immortelle succession des vérités traditionnelles, et qui a imprimé
le mouvement à l’intelligence humaine, en y déposant ces notions que l’homme n’invente point, mais qu’il reçoit toutes faites et toujours les mêmes? Si nous poussons à bout la philosophie sur ces questions, il faudra bien que, malgré elle, elle remonte dans l’histoire des connoissances jusqu’à un terme , quelque éloigné qu’il soit, où se montre tout-à-coup une solution extraordinaire des difficultés qui accablent sans cela la raison. Chose admirable ! la révélation posée comme un fait merveilleux à la tête de la création n’est pas seulement un grand souvenir historique, mais encore un principe nécessaire sans lequel tout reste mystérieux à l’homme, l’être, la vérité, la société, le monde, et l’homme luimême. Il faut arriver jusque là pour trouver le fondement de la vérité. Car l’histoire de la philosophie, en supposant que ce ne fût pas l’histoire des erreurs humaines, laisse toujours un vide immense entre la première origine des raisonnemens et la première origine des connoissances; c’est-à-dire que les connoissances sont antérieures à la philosophie, et que la vérité précède les enseignemens des premiers philosophes qui se vantent de la faire connoître. C’est ce qu’a montré suffisamment le docte Leland *, qui observe avec une profonde raison que, « plus on remonte dans l’anti- » quité, plus on trouve de preuves que les connois- » sances religieuses venoient d’une tradition , et non des » seules forces de la raison. » Tout ce qu’il dit à ce sujet est d’une grande autorité. Bergier fait les mêmes remarques, et montre la vérité toujours plus pure à mesure que l’homme se rapproche de l’origine de la
1 Demonst. c\>. part, i, cliap. xu.
société. « Ce seroit donc, ajoute -t - il, une erreur grossière de prétendre que l’éducation a été la première source des finisses religions; que la voie d’autorité a d’abord égaré les premiers hommes : au contraire, ils ne sont tombés dans le polythéisme que pour avoir rompu le fil de la tradition primitive, oublié les leçons de leurs pères, secoué le joug de leur autorité 2. »
C’est ce qu’on peut dire de la vérité en général. La vérité, en effet, est ce qu’il y a de primitif. L’homme ne l’a point inventée, il l’a reçue; « car, dit Cicéron, il n’est pas dans la nature de l’esprit humain de pouvoir découvrir des choses si mystérieuses, si d’abord elles ne lui sont montrées; et toutefois elles ne sont pas d’une telle obscurité, qu’un homme, avec la pénétration de son esprit, ne les puisse comprendre, dès qu’on les lui a fait apercevoir a.5> Voilà la révélation démontrée par un philosophe, et c’est en effet à cette sublime conséquence que doit aboutir toute vraie philosophie, ou plutôt c’est de ce grand principe que doit toujours partir la raison, si elle ne veut point errer sans guide et sans lumière dans ses recherches, et se condamner à ne voir autour d’elle que des mystères profonds et d’impénétrables secrets. Nous avons fait un pas immense dans nos travaux philosophiques, si l’enchaînement de nos idées a été tel, qu’il nous conduise rigoureusement à cette première vérité, origine de toute la certitude humaine. Que reste-t-il en effet à rechercher à l’homme, du moment où ses yeux sont frappés de l’imposante image de la Divinité qui se rend présente par la révélation des vérités morales, objet de la philosophie.
1 Traite île La religion, tom. III, pn”. 3o{.
1 De Or. lib. ni, cap. xxxi.
Dès ce moment, toute la nature se découvre; le doute de la raison curieuse fait place à la certitude de la conscience; le monde est expliqué; la morale n'est plus une convention ni un mystère; l’homme connoît la raison de ses devoirs, et il connoît aussi l’origine des notions, sans cela toutes voilées d’obscurités, qui lui apparoissent dans la perpétuelle succession des âges.
Et le philosophe, après cela, dira-t-il encore que la révélation est une croyance distincte de la philosophie? que la raison n’a pas besoin de remonter à un si haut enseignement pour s’expliquer la nature humaine? Où sera donc alors son appui? où sera sa certitude? où sera l’origine de ses connoissances? Nous avons vu les contradictions des systèmes philosophiques; nous avons vu l’impuissance d’arriver à la notion précise de la vérité par les seules recherches de la raison ; nous avons vu la vérité se conserver au contraire dans la société par le moyen universel de la tradition; et nous voyons enfin la tradition nous conduire rigoureusement à une première origine des notions humaines, sans laquelle tout reste mystérieux dans la vie : donc, encore une fois, la vraie philosophie repose sur ce premier fait, sur cette manifestation extraordinaire de la vérité. Cette doctrine est simple et se montre d’ellemême à l’intelligence attentive; mais tout le reste de nos raisonnemens va la rendre encore plus claire, et nous espérons démontrer de plus en plus que la philosophie n’est autre chose que la religion, et qu’il n’y a que des erreurs sans termes pour l’esprit qui ne veut pas se soumettre à l’autorité de la tradition.