PHYSIQUE PROPREMENT DITE
I. La physiqae rencontre des difficultés dès qu’elle veut expliquer ce que c’est que la matière et ses propriétés. De l’étendue. — II. De la mobilité, difficultés sur le mouvement. — HT. De la divisibilité; mystère de cette question. — IV. Examen d s lois générales des corps , et principalement de 1 attraction et de la pesanteur. Aveux remarquables de Newton et des grands physiciens. — V. Difficultés semblables dans 1 explication de la plupart des phénomènes les plus ordinaires. — VI. Observations sur les théories.
L La physique rencontre des difficultés des quelle veut expliquer ce que c'est que la matière et ses propriétés. De V étendue.
Tant que la physique ne considère la matière que comme un sujet d’expérience, de composition, ou d'analyse, elle n’est point évidemment une science philosophique; elle n’est qu’une collection de faits, plus ou moins liés entre eux, plus ou moins bien aperçus ou expliqués par l’observation. Mais la philosophie introduite dans la physique cherche autre chose que des résultats souvent grossiers, et elle remonte à la première origine de la science pour en connoître le fondement.
Et d’abord, comme la physique s’exerce sur des êtres matériels, la philosophie interroge la raison humaine sur l’essence même de la matière. Qu’est -ce que la matière? Qu’est -ce qu’un corps? Qu'est-ce qu’une substance? Questions oiseuses, répond souvent l’esprit superbe des physiciens, qui croient ainsi mettre assez à couvert leur ignorance, et qui ne savent, pas même honorer leur raison en faisant cet aveu de bonne grâce. Un savant illustre leur avoit donné
l’exemple. « Qu’est-ce qu’une substance considérée en elle-même? dit Mussembroëk *, c’est ce que personne ne pourra jamais concevoir clairement et distinctement. » Et comment concevroit- on davantage ce que c’est que la matière en général, ce que c’est qu’un corps? Ainsi, voilà la physique qui fait des expériences sur la matière, qui la décompose à son gré, qui la combine de mille manières, qui en étudie les accidens, et qui ne sait pas ce que c’est que la matière. Nous ne rappellerons pas les argumens de l’ancienne philosophie, qui démontroit même que la matière n’existe pas, qu’il n’y a pas de corps. Toutefois, il n’est pas sans utilité pour la raison de lui faire comprendre, comme nous l’avons déjà fait, que la démonstration contraire lui seroit impossible, si elle vouloit ne pas commencer par considérer Dieu comme l’auteur de la certitude humaine, par son éternelle véracité, et qu’elle se séparât ainsi de la foi commune de tous les hommes, qui, en partant de la croyance de Dieu, établissent l’unique base des démonstrations.
Mais, sans revenir à des difficultés logiques qui ont été suffisamment indiquées jusqu’ici , voyons désormais combien de difficultés matérielles en quelque sorte restent encore à résoudre pour la raison.
La physique traite des propriétés générales de la matière, mais entend-elle ces propriétés? Elle parle premièrement de l’étendue; l’étendue est en effet ce qui pour nous constitue le corps, du moins le corps tel qu’il est rendu présent par sa forme extérieure; des physiciens ont même dit que l’étendue étoit ce qui con-
Cours de physique expérimentale et mathématique , i*r chap.
stitue 1 essence de la matière \ Mais qu’est-ce que retendue en general, c’est-à-dire considérée abstraclive^ ment, et indépendamment des formes de la matière? Les physiciens nous disent qu’il y a étendue partout Où il y a continuité de parties *. Mais l’espace qui embrasse les corps, et qui lui-même n’est pas corps, n’est-il donc pas étendu? et s’il est étendu, il est donc fini? et dans ce cas, quelles sont ses limites?
La physique offre à l’esprit des calculs surprenans pour lui faire concevoir quelque idée de l’étendue. Elle lui montre le rayon de la terre de 3,269,297 toises; Saturne, une des planètes, 3, 000 fois plus grand que la terre; jupiter, 8,000 fois; le soleil, 1,000,000 de fois plus grand. Elle désigne quelques étoiles fixes, dont plusieurs surpassent le soleil en grosseur. Quant aux distances de ces vastes corps, l’imagination en est effrayée. Le soleil est distant de la terre de 3o, 000, 000 de lieues, et l’étoile fixe la plus près de nous en est pourtant éloignée au moins 4°0500° fois plus que le soleil. Le grand géomètre Euler dit à ce sujet : « Un rayon de lumière qui part de cette étoile emploiera donc 4oo,ooo fois huit minutes avant de parvenir jusqu’à nous, ce qui fait 53,333 heures, ou 2,222 jours, ou 6 ans à peu près. Il y a donc 6 ans que sont partis de l’étoile fixe la moins éloignée, et probablement la plus brillante, les rayons de lumière qui représentent
cet astre à nos yeux . Si Dieu créoit à présent à la
même distance une nouvelle étoile fixe, nous ne la verrions qu’après six ans passés, puisque ses rayons ne sauroient arriver plus tôt jusqu’à nous. S’il en eût créé au commencement du monde de mille fois plus éloi- 1 Voyez Haiiy, tom. I. — * Ibid.
gnées que celle dont j-e parle, nous ne les verrions pas, quelque brillantes qu’elles pussent être, puisqu’il ne s’est pas encore écoule' 6,000 ans depuis la création \ »
On peut varier de mille manières ces calculs étonnans. Euler prend aussi pour base la vitesse du son, et il observe que, s’il étoit possible que le bruit d’un coup de canon parti de l’étoile fixe la plus proche de nous, pût être transmis, il s’écouleroit 5,4oo,ooo années avant qu’il parvînt à nos oreilles 3. Cela confond l’esprit de l’homme. Mais encore il faut considérer que, dans ces calculs, nous faisons de la terre le centre de l’observation. Que seroii-ce si, par la pensée, nous nous élevions jusqu'à ces corps si éloignés de nous, pour découvrir de là un. monde nouveau? et encore nous pourrions toujours poursuivre ainsi les limites de l’étendue, et jamais ne trouver de terme. N’est-ce donc pas là un profond abîme où la raison se perd ?
Mais quoi ! l’étendue est donc infinie ! Qui l’osera dire? Elle seroit Dieu ; car l’infini n’est le propre attribut que de Dieu. Et encore, qui dit infini, embrasse à la fois toutes les perfections; l’étendue ne peut donc être infinie, à mains quelle ne le soit pour la raison de rho mnie, incapable, en effet, de toucher ses bornes et même de les comprendre. Mais de soi, disons-nous, elle n’est point infinie, elle est seulement un abîme immense où nous nous perdons , et où Dieu se joue de notre foiblesse.
Voilà donc la première propriété de la matière qui est un mystère impénétrable pour la physique. Comment, après cela, essaiera-t-elle d’expliquer la nature? dès son début elle est arrêtée. Mais une philosophie sage
1 xx* lettre à une princesse d’Allemagne. — * xxle lettre.
et religieuse vient tout-à-coup à son secours, et, lui montrant Dieu à la tête des sciences, elle lui apprend à marcher ferme dans ses études, qui sans cela seroient troublées par mille doutes et déconcertées par mille ignorances.