OBSERVATIONS GÉNÉRALES
La physique, dans le langage des philosophes de l’antiquité, embrassoit toutes les sciences qui ont pour objet l’étude de la nature, et comprenoit à la fois l’astronomie, qui est la science de l’univers, et la morale, qui est la science de l’homme.
La philosophie, avec ses divisions modernes et ses études diverses et si bien classées, eût elle-même été comprise autrefois dans l’étude générale de la physique. Le mot de philosophie alors ne désignoit point une science proprement dite; c’étoit un nom générique sous lequel on comprenoit toutes les études humaines qui avoient pour objet la culture de l’esprit et la perfection du cœur.
La physique, au contraire, a dû devenir une des parties de la philosophie, lorsque la philosophie a été autre chose que l’amour de la sagesse , et qu’elle est devenue une science de raisonnement et de recherches; mais aussi la physique, en perdant son caractère d’universalité, est devenue une science moins vague, et elle
a dû rester attachée à des études plus précises et mieux définies.
La physique est toujours restée la science delà nature, mais avec des méthodes positives qui la rendent toutà-fait distincte de la science que cultivoient Pythagore, Aristote, Plutarque, Pline et Stobée. Mais en devenant plus exacte, a-t-elle conservé la même grandeur et le même intérêt? Nous osons ne le point penser. La physique moderne étudie le monde dans ses laboratoires, la physique ancienne le contemploit dans ses grands spectacles. L’une saisit des faits isolés pour les lier ensemble par des théories, l’autre entreprenoit d’en deviner l’harmonie pour frapper l'attention de l’homme par cette étonnante merveille. La première, après mille erreurs reconnues, et toujours nouvelles, a décidé sagement quelle se borneroit à des observations matérielles, pour n’être point exposée à s’égarer dans des systèmes sans objet; l’autre hasardoit des systèmes, il est vrai, mais là où le génie de l’homme étoit impuissant, la puissance de Dieu apparoissoit aussitôt et donnoit l’explication des mystères de la nature. Il résulte de cette double manière de cultiver la physique, que les anciens philosophes ont dû se tromper souvent dans leurs théories, mais ont eu le secret admirable d’élever et d’agrandir la pensée de l’homme en lui ouvrant le spectacle de l'univers, et que les philosophes modernes, en évitant les égaremens de l’imagination, dans une science toujours positive, l’ont réduite à une étude aride et abstraite des phénomènes. Ainsi la raison exacte, mais froide des temps modernes, s’applique à disséquer, si j’ose ainsi parler, le cadavre de la nature, tandis que la raison un peu rêveuse peut-être des temps anciens
ne s’atlachoit qu'à la nature vivante, à cette nature pleine d’émotions, la seule vraiment digne de fixer toutes les pensées de l’homme.
N’auroit-il pas été possible de joindre l’exactitude des temps modernes à l’élévation des contemplations anciennes? Il me semble que le progrès de la science eût été ainsi plus véritablement marqué. Mais pour cela il eût fallu joindre à la facilité que les arts et le progrès des connoissances nous ont donnée de faire des expériences précises, un esprit droit et philosophique, une âme susceptible de grandes impressions, un génie enfin capable d’embrasser la nature dans toutes ses merveilles, et de s’arrêter à la fois devant ses mystères. Alliance difficile dans un temps où il est donné à chacun de faire des essais avec des instrnrnens ou des secours que l'esprit sublime et l’esprit médiocre peuvent également employer, et où il ne sert de rien de présenter au monde des méditations que sa légèreté ne peut point saisir, et dont l’importance d’ailleurs disparoît devant l’énoncé de la découverte la plus commune, pourvu qu’elle soit nouvelle.
Toutefois c’est vers cet objet qu’il faudroit travailler à ramener la physique, et il n'y a qu’une philosophie religieuse qui puisse lui donner ce grand caractère qu’elle eut souvent dans les temps anciens, bien qu’elle ne fût pas alors appuyée sur les vérités positives que l’observation a fait découvrir. Pour cela il faut accoutumer l'esprit de l’homme à ne point se laisser aller à cet orgueil aveugle qui prétend tout expliquer dans la nature, et à s’humilier au contraire devant les mystères profonds qu’elle offre sans cesse aux regards. Eh quoi ! tout n’est-il pas couvert de ténèbres dans le monde ph}*-
sique comme clans le monde intellectuel? et la raison, comme l’expérience , n’est-elîe pas toujours réduite à s’arrêter muette d’effroi devant ses abîmes? Apprenons à faire de ses obscurités autant de sources de lumière pour l’intelligence. Nous avons vu comment Dieu est le dénoûment naturel de toutes les difficultés qui embarrassent les sciences morales; lui seul est encore l’explication des mystères qui couvrent les sciences physiques.
Nous distinguons dans la physique trois parties principales : celle qui a pour objet la matière en général : c’est la physique proprement dite ; celle qui s’attache particulièrement à l’étude de l’homme : c’est la physiologie ; et enfin celle qui considère les lois qui régissent les êtres dans leurs rapports purement matériels : ce sont les sciences exactes, ou mathématiques.
Il ne nous appartient point de parcourir ces parties d’une science immense, et dont chacune est elle-même aujourd’hui une science tout entière. Mais nous apprenons à méditer sur le fondement des études qu elles se proposent, et sur la certitude des premières connoissances d’où elles déduisent la vérité de toutes leurs recherches. Voilà notre unique objet; nous prions le lecteur de ne point le perdre de vue, lorsqu’il croira s’apercevoir que nous touchons trop légèrement des questions qui auroient besoin d’un si profond examen.