III. De la divisibilité ; mystère de cette question
Arrêtons-nous un instant sur la divisibilité, une des propriétés de la matière.
« Le mot de divisibilité, restreint à sa simple signification, ne présente rien qui ne soit parfaitement connu, puisque tous les corps ont des parties que l’on conçoit aisément comme étant séparables les unes des autres. Mais la matière est-elle réellement divisible à
i De i Irritation , préface.
l’infini, en sorte que sa division n'admette aucune borne possible? Ou bien est-elle composée, en dernier résultat, de molécules indivisibles, et que l’on doive regarder comme simples? Nouvelle source de discussions interminables entre les partisans des deux opinions, où l’esprit humain a exercé toute sa subtilité pour trouver des argumens en faveur de chacune, et des difficultés contre l’autre. Après avoir beaucoup disputé, beaucoup écrit, le tout au sujet d’un atome, on n’en a pas été plus avancé, et la solution de la question ellemême n’auroit pas fait faire à la science un pas de plus. On a banni de la physique toutes ces questions stériles pour le progrès de nos connoissances. Au lieu de chercher si les corps pouvoient être divisés à l’infini, on les a analysés autant qu’ils pouvoient l’être, et on a tiré de ces analyses des connoissances qui ont répandu la lumière sur des faits regardés auparavant comme inexplicables. On a vu sagement que les bornes de l’expérience et de l’observation sont pour nous celles de la nature elle-même *. »
Tel est le langage de la physique, qui élude les difficultés, sous prétexte qu’elles sont inutiles aux progrès de la science, mais qui ne les laisse pas moins subsister avec tout ce qu’elles ont de caché pour la raison.
Si nous consultons avec elle l’expérience, elle nous montre un fd de soie de 36o pieds de longueur, et du poids d’un grain, qui peut, selon l’observation de Mussembroek, se diviser en 2,5p2,ooo parties sensibles à l'œil. Le même physicien rapporte qu’un ouvrier autrichien parvint à former un fil de 5oo pieds
1 Iluüy, tom. I.
de longueur avec un grain d’or ; et chaque pouce étant divisible en 600 parties, le fil de 5oo pieds, ou 6,000 pouces, donnoit 3, 600,000 parties sensibles.il explique comment le travail peut encore être poussé à une perfection plus étonnante pour la pensée, et comment le grain d’or peut être divisé en 10,800,000; M. Réaumur dit en i3, 200,00a parties x. Ilaiiy nous parle enfin d’une petite quantité de carmin du poids de 5 centigrammes (un peu moins d’un grain), qui peut se délayer dans l’eau de manière à se diviser en 3, 000, 000 de paities visibles.
Tous les traités de physique présentent des résultats de ce genre, plus ou moins surprenans pour l’imagination , et encore on peut ajouter que la matière ainsi divisée conserve toujours sa nature propre, en sorte que les élémens qui entrent dans sa composition se divisent eux-mêmes, de manière toutefois à rester toujours combinés dans leurs proportions nécessaires; d’où il suit que, dans la plus petite partie du corps ainsi divisé par les procédés des arts, on doit toujours trouver dans leurs proportions les substances dont se compose le corps lui-même. Chose extraordinaire à penser, et qui offre un abîme de petitesse à l’esprit, comme l’étendue lui offroit un abîme de grandeur.
Mais passons au-delà, malgré la réserve si prudente des physiciens, et demandons si cette divisibilité va ainsi jusqu’à l’infini sans jamais trouver de bornes. Entendons d’abord Bossuet, qui conserve toujours son autorité dans tout ce qui regarde l’étude de l’infini. «Il est clair, dit-il, que tout corps est fini; nous en voyons et nous en touchons les bornes certaines; cependant
* Voyez Physique experimentale et mathématique, tom. I.
nous n’en trouvons plus, il faut que nous allions jusqu’à l’infini, quand nous voulons en désigner toutes les parties. Car nous ne trouverons jamais aucun corps qui ne soit étendu, et nous ne trouverons rien d’étendu, où nous ne puissions entendre deux parties ; et ces deux parties seront encore étendues, et jamais nous ne finirons, quand nous voudrons les subdiviser par la pensée.
» Je dis par la pensée, pour faire voir que la difficulté que je propose subsisteroit tout entière, quand même on supposeroit avec quelques-uns qu’un corps ne peut souffrir en effet aucune division. Car, sans m’informer à présent si cela se peut entendre ou non, toujours ne peut-on nier que la grandeur des corps n’est pas renfermée sous de certains termes, non plus que sous une certaine figure. Il ne répugne pas à jun corps d’être plus grand ou plus petit qu’un autre; et, comme la grandeur peut être conçue s’augmenter jusqu’à l’infini, sans détruire la raison du corps, il faut juger de même de la petitesse. Donc un corps ne peut être donné si petit, qu’il ne puisse y en avoir d’autres qu’il surpassera de moitié; et cela ira jusqu’à l’infini, de sorte que tout corps, si petit qu’il soit, en aura une infinité audessous de lui. Que, s’il ne peut s’en trouver aucun qui ne soit de moitié plus grand qu’un autre, il pourra aussi y en avoir un qui ne sera pas plus grand que cette moitié, et un autre qui ne sera pas plus grand que la moitié de cette moitié, et cette subdivision, dans des bornes si resserrées, ne trouvera jamais de bornes. Je ne sais pas si quelqu’un peut entendre cette infinité dans un corps fini; mais, pour moi, j’avoue que cela me passe *. »
‘ Traite du libre arbitre , chap. îv .
Aime -t- on mieux entendre Pascal, un grand geomètre et physicien tout à la fois, sur cette question de la divisibilité? Voici comme il s’exprime :
« Il n’y a point de géomètre qui ne croie l’espace divisible à l’infini. On ne peut non plus l’être sans ce
principe, qu’être homme sans âme . Car qu’y a-t-il
de plus absurde que de prétendre qu’en divisant toujours un espace, on arrive enfin à une division telle, qu en la divisant en deux, chacune des moitiés reste indivisible et sans aucune étendue? Je voudrois demander, à ceux qui ont cette idée, s’ils conçoivent nettement que deux indivisibles se touchent? Si c’est partout, ils ne sont qu’une même chose, et partant les deux ensemble sont indivisibles; si ce n’est pas partout, ce n’est donc qu’en une partie ; donc ils ont des parties, donc ils ne sont pas indivisibles.
. » Si l’on veut prendre dans les nombres une
comparaison qui représente avec justesse ce que nous considérons dans l’étendue, il faut que ce soit le rapport du zéro aux nombres. Car le zéro n’est pas du même genre que les nombres, parce qu’étant multiplié, il ne peut les surpasser. De sorte que c’est un véritable indivisible de nombre, comme l’indivisible est un véritable zéro d’étendue. On trouvera un pareil rapport entre le repos et le mouvement, et entre un instant et le temps; car toutes ces choses sont hétérogènes à leurs grandeurs, parce qu’étant infiniment multipliées, elles ne peuvent jamais faire que des indivisibles, non plus que les indivisibles d’étendue, et par la même raison. Et alors on verra une correspondance parfaite entre ces choses; car toutes ces grandeurs sont divisibles à l’infini, sans tomber dans leurs indivisibles, de sorte quelles
tiennent toutes le milieu entre l'infini et le néant.
» . Et dans l'espace le même rapport se voit
entre ces deux infinis contraires, c’est-à-dire que de ce qu’un espace peut être infiniment prolongé, il s’ensuit qu’il peut être infiniment diminué, comme il paroît en cet exemple : si on regarde au travers d’un verre un vaisseau qui s’éloigne toujours directement, il est clair que le lieu du corps diaphane où l’on remarque un point tel qu’on voudra du navire haussera toujours par un flux continuel à mesure que le vaisseau fuit; donc, si la course du vaisseau est toujours alongée et jusqu’à l’infini , ce point haussera continuellement, et cependant il n’arrivera jamais à celui où tombera le rayon horizontal mené de l’œil au verre , de sorte qu’il en approchera toujours sans y arriver jamais, divisant sans cesse l’espace qui restera sous ce point horizontal sans y arriver jamais; d’où l’on voit la conséquence nécessaire qui se tire de l’infinité de l’étendue du cours du vaisseau , à la division infinie et infiniment petite de ce petit espace restant au - dessous de ce point horizontal.
» Ceux qui ne sont pas satisfaits de ces raisons, ajoute le profond penseur, et qui demeureront dans la croyance que l’espace n’est pas divisible à l’infini , ne peuvent rien prétendre aux démonstrations géométriques, et quoiqu’ils puissent être éclairés en d’autres choses, ils le seront fort peu en celle-ci ; car on peut aisément être très -habile homme et mauvais "éo-
mètre *, »
Peut-être on nous dira encore : Pourquoi proposer
* Pensces, ire part. ait. a.
à la physique des mystères si profonds? Nous répéterons : Parce que ce sont des mystères, et il nous plaît de déconcerter la raison si superbe de l’homme par l’image de ces abîmes , d’où elle écarte sa vue pour s’exercer avec plus de sécurité sur des objets qui ne font qu’enfler sa vanité.
il y a des physiciens qui, en contemplant avec étonnement ces petitesses infinies dont se composent d’infinies grandeurs, cherchent des raisons pour démontrer qu’il faut enfin s’arrêter à un certain point, et ils disent que l’essence d’un corps étant une, et l’unité étant indivisible de sa nature, il n’est plus permis de passer outre dès qu’on a trouvé cette unité; mais il y a ici une grande illusion de l’esprit, car le corps étant divisé en une infinité de parties, aucune de ces parties ne peut être évidemment l’unité qui représente l’essence du corps, sans que toutes soient à la fois cette unité; ce qui est absurde. Et, en effet., que l’on soit arrivé, je le suppose, à ce résultat en divisant le corps par le nombre deux, et puis toutes les autres subdivisions suivantes par le même nombre, il est clair que la division auroit produit un terme différent si elle s’étoit faite, par exemple, par trois ou par cinq. Comment donc supposer que des divisions faites par des nombres différens pussent de même conduire à l’unité, c’est-à-dire à l’essence indivisible du corps? Cela choque évidemment toute raison.
J’aime mieux la considération de Mussembroek, physicien illustre et d’un esprit religieux, qui, frappé de l’impossibilité d’arriver par des procédés quelconques à cette divisibilité infinie de la matière, démontrable seulement par le raisonnement, en conclu oit
qu’elle étoit une vraie chimère de l’esprit, et toutefois trouvoit dans cette contradiction réelle un motif d’humilier sa raison devant les obscurités dont Dieu a voilé la nature. «Si l’on demande, disoit-il, pourquoi les corps, étant toujours étendus, ne sont pas toujours divisibles, je répondrai : Parce qu’il a plu à l’Auteur de la nature de les créer ainsi , et cela pour des raisons très-sages qui lui sont parfaitement connues et que nous ignorons, puisqu’il n’est pas accordé a l’homme de pénétrer dans les décrets du Très-Haut, et que les tentatives que nous ferions à cet égard seroient inutiles *. »
Que la physique donc, quelque parti qu’elle prenne, s’accoutume à de tels aveux, et qu’elle voie qu’en se séparant de la croyance des hommes qui lui montre Dieu créateur et maître du monde, elle perd toute règle, et pose en l’air l’édifice des sciences, sans pouvoir jamais donner la raison des choses qu’elle fait servir de fondement aux connoissances. Qu’elle déclare qu’à bien prendre, tout est mystérieux dans la nature, et qu’elle apprenne ainsi à la philosophie, qui semble souvent ne vouloir rien admettre de ce qui passe l’intelligence, que, dans les principes même des sciences les plus exactes, tout passe l’intelligence, ce qui n’empêche pas qu’elle ne les admette avec certitude, tant il est vrai que la certitude repose sur d’autres bases que la démonstration et l’évidence !
* Physique expériment. et mathém. , tom. I.
IV. Examen des lois générales des corps „ et principalement de V attraction et de la pesanteur. Aveux remai cjuables de JS~e"\vton et des grands plvysiciens .
Après avoir considéré les propriétés générales de la matière , la physique considère quelques lois générales qui doivent servir d’explication aux phénomènes. Et dans cette nouvelle carrière il y a encore bien des écueils pour la raison , et Ton pourroit bien souvent arrêter la science , si elle n’avoit toujours sa réponse toute prête, quelle constate des faits plutôt quelle ne les explique, qu’elle analyse des lois plutôt qu’elle n’en cherche l’origine. Mais encore il est permis d’appeler les méditations des sages sur cette impossibilité de démontrer les phénomènes, et d’arriver aux bases certaines des théories de la physique.
Suivant une règle de Newton, « on ne doit admettre pour causes des phénomènes de la nature, que celles que l’on connoît pour être véritables, et dont la vérité est démontrée par des expériences, par des observations plusieurs fois réitérées, et de différentes manières, et qui suffisent pour rendre raison des phénomènes que l’on doit expliquer x. » Et Mussembroek ajoute à ce sujet : « On ne doit donc admettre pour causes que celles que les phénomènes de la nature indiquent manifestement. » Et encore : « C’est pour ces raisons que l’on doit proscrire et éliminer de la physique toutes les hypothèses et les conjectures; tout ce qu’elles nous apprennent est vague et incertain , et ne doit point se ranger dans la classe des vérités démontrés \ »
i Phil. nal. princ. math., lib. m.
a Cours de pliys. exp. et math., tom. I. <
Or, d’après ces de'finitions sévères , il semble que la physique se met hors d’état d’indiquer jamais des causes certaines; et il ne faut pas trop s’étonner qu’on ait osé dire que X attraction elle-même, cette loi merveilleuse des corps, n’est point une cause physique, maisplutôt une hypothèse métaphysique hors de l’observation des phénomènes ordinaires de la nature x. Pourquoi cette opinion devroit-elle effaroucher la susceptibilité des savans? Certes il est douteux qu’ils conçoivent comment X attraction est une cause physique. Que les corps, en effet, s’attirent réciproquement, c’est un fait, et non point une cause; et Newton lui-même ne pouvoit penser autrement. « On ne saurait concevoir, dit-il dans une lettre écrite à Bentley a, que la matière brute et inanimée puisse sans l’entremise de quelque chose d’immatériel agir sur une autre matière ou l’affecter de quelque manière, sans être en contact immédiat avec elle. » Et l’on sait assez que ce grand homme ne voyoit, après tout, d’autre cause dans la nature que la volonté de son créateur. Mais pourquoi la physique moderne répugne - t - elle si violemment à nous faire le même aveu? Un savant incrédule du dernier siècle l’avoit laissé échapper à sa conscience, « Aucune philosophie, dit d’Alembert dans son écrit sur l’abus de la critique en matière de religion, aucune philosophie n’est plus favorable que celle de Newton à la croyance d’un Dieu ; car comment les parties de la matière , qui par elles-mêmes n’ont point d’action, pourroient-elles
1 Théorie philosophique delà nature, par Yiallon. Voyez aussi BufFon , Théorie de la terre.
’ Cette lettre est citce dans l’ouvrage de M. Iiérard , sur les rapports du physique et du moral.
tendre les unes vers les autres, si celte tendance n’a voit pour cause la volonté' toute-puissante d’un souverain moteur? Un cartésien athée est un philosophe qui se trompe dans les principes; un newtonien athée seroit encore quelque chose de pis, un philosophe inconséquent. »
Ne faut-il pas conclure de là que le système de l’attraction universelle, si propre à expliquer les lois physiques des êtres, couvre cependant un des plus grands mystères de la nature? car ôtons Dieu du monde, et l’attraction reste un mot sans valeur, puisqu’il est vrai que les parties de la matière par elles -mêmes nont point d'action, et par conséquent les explications de la physique manquent de fondement, et nous tombons dans des abîmes au moment que nous croyons toucher la lin des difficultés.
Tout ce qu’on peut dire de l’attraction se peut dire aussi de la pesanteur, puisque la physique explique tour à tour ces deux lois l’une par l’autre. Qu’est-ce que la pesanteur ou la gravité ? « Quant à la propriété des corps qu’on appelle gravité, dit un docteur anglais, il est clair qu’elle est au-dessus de toutes les puissances de la nature et de tout le mécanisme de la matière, Comme aucun corps ou aucune partie de la matière ne sauroit être cause de sa propre gravité, de même aussi il ne sauroit jamais être la cause de la gravite d’aucun corps et d’aucune partie de matière. Ni la révolution journalière de la terre sur son axe, ni aucune émanation magnétique de la terre, ni l’air ou l’atmosphère qui environne la terre, ni l’éther ou la matière subtile des cartésiens, mue et agitée en quelque sens que ce soit (car beaucoup d’habiles gens ont avancé
toutes ces choses comme des causes de gravité), ni aucun autre fluide ou matière, de quelque nature que ce soit, ne peut d’elle-même produire rien de semblable à la gravité des corps *. »
Voici donc un nouveau mystère pour la raison : car il est bien clair que tous les corps tendent par leur poids vers le centre; mais de dire pourquoi ils se précipitent ainsi, c’est ce qui surpasse toute intelligence. Entendons deux grands physiciens, dont l’un surtout a tant d’autorité dans les sciences philosophiques. L’illustre Fermât avoit imaginé ce principe pour expliquer la pesanteur des corps, savoir : « Que si deux poids égaux sont joints par une ligne droite et ferme, et de soi sans poids, et qu’étant ainsi disposés ils puissent descendre librement, ils ne reposeront jamais, jusqu’à ce que le milieu de la ligne, qui est le centre de pesanteur des anciens, s’unisse au centre commun des choses pesantes. » A ce sujet Pascal et Roberval écrivent au docte conseiller de Toulouse : « Ce principe, lequel nous avons considéré il y a long-temps, ainsi qu’il vous a été mandé, paroît d’abord fort plausible; mais quand il est question de principe, vous savez quelles conditions lui sont requises pour être reçu; desquelles conditions, au principe dont il s’agit, la principale manque, savoir que nous ignorons quelle est la cause radicale qui fait que les corps pesans descendent, et quelle est l’origine de leur pesanteur. Ce qui n’étant point en notre connoissance (comme il faut librement avouer, et en ceci, et quasi en toutes les autres choses physiques), il est évident qu’il nous est impossible de déterminer ce
1 Géographie physique de M. Wodward.
qui arriverait au centre où les choses pesantes aspirent, ni aux autres lieux hors la surface de la terre, sur laquelle, parce que nous y habitons vrious avons quelques expériences assez constantes, desquelles nous tirons les principes en vertu desquels nous raisonnons en mécanisme. La diversité des opinions touchant l’origine de la pesanteur des corps, aucune desquelles n’a été jusqu’ici ni démontrée, ni convaincue de fausseté par démonstration, est un ample témoignage de l’ignorance humaine en ce point1. »
Quels aveux! et dans quels hommes! Newton va leur prêter encore toute l’autorité de son génie. « Prétendre, dit-il*,que la gravité est innée, inhérente , essentielle à la matière; qu’un corps peut agir sur un autre corps, à travers le vide, sans l’entremise de quelque autre chose, par laquelle et à travers laquelle l’action et la force de l’un puisse passer jusqu’à l’autre, est à mes yeux une si grande absurdité, que je ne puis me persuader qu’aucun homme doué d’un jugement droit et capable de s’appliquer aux objets de la philosophie soit en danger de commettre une telle méprise. »
Enfin d’Alembert, un philosophe peu accoutumé à médire des sciences, proclame aussi leur impuissance, non pas seulement pour l’explication de la gravité, mais de tous les effets qui frappent le plus ordinairement notre vue, et il déclare, « que la nature du mouvement est une énigme pour les philosophes; que le principe métaphysique des lois de la percussion ne leur est pas moins caché, et que plus ils approfondissent l’idée qu’ils se forment de la matière et des propriétés qui la repré-
1 OE uvres de Fermât , Lettres de Pascal.
* Même lettre citée plus haut.
C 4db )
sentent, plus celte idée s’obscurcit et paroît vouloir leur échapper *. »
Il faut donc enfin monter jusqu’à une cause plus élevée des grands phénomènes de la nature. « JNous voyons, dit le docteur Wodward, tous les mouvemens des corps, aussi bien que leur direction et leur vitesse déterminés régulièrement et constamment, et conduits à leurs fins par ce que nous appelons leur gravité. Or, le principe du mouvement, qui est inséparable de tout corps, doit y avoir été imprimé par une puissance extérieure et immatérielle*.» Il l’avait déjà dit ailleurs. «Au lieu d’être l’effet d’un agent contingent, et sujet à des changemens comme ceux-là, la gravité a un fondement plus ferme et constant; elle est entièrement produite par le concours direct; et immédiat de la puissance de l’Auteur de la nature3.»
Pourquoi, nous dira la physique, remonter à cette puissance, lorsque l’objet de la science n’est point de rechercher les premières causes des phénomènes? La physique veut-elle donc se tenir toujours dans l’abaissement? Si elle s’accoutume à ne suivre que les lois extérieures de la nature, sans se mettre en peine d’en démontrer le fondement, ce n’est point une science philosophique, c’est une science bornée, étroite et matérielle; il appartient donc à la philosophie de l’élever à de plus hautes études. C’est à elle qu’il convient de montrer à la raison qu’il lui est bien donné sans doute de recueillir les faits qui tombent naturellement sous
1 Préface de C Encyclopédie.
a Voyez la préface de sa Réponse latine au docteur Camérarius. Cette préface esi du docteur Holloway.
3 Céogr phys.
PP
1 observation; mais qu’avec cette connoissance grossière, elle reste dans une ignorance profonde des vraies merveilles de la nature, et qu elle fait de toute la physique un grand mystère, dès qu’elle ne consent point à chercher dans Dieu la première origine de toutes ses lois.
\ . Difficultés semblables dans V explication de la plupart des phénomènes les plus oj'dinaires.
Et cette impuissance de la raison ne se fait pas seulement sentir dans l’explication des phénomènes les plus généraux. Est-ce que nous ne la voyons pas de même dans 1 explication des phénomènes particuliers, qui sont l’objet ordinaire de la physique expérimentale? Et une philosophie un peu sévère ne pourroit-elle pas à chaque instant arrêter la physique avec ses inventions si vagues et si incertaines de lois, de puissances, de fluides de tout genre? L’élasticité des corps lui est-elle bien connue? Pourquoi les corps élastiques reprennent-ils leur première forme après avoir été comprimés? « La décision de cette question, dit un physicien, tient à la matière elle-même; c’est-à-dire qu’il faudroit savoir pourquoi la matière a de l’inertie, pourquoi elle
tombe sous nos sens, pourquoi il en existe de solide .
toutes questions qui tiennent à la connoissance du pouvoir et de la toute-puissance du Créateur *. » La phy-
1 Théorie phil. Je la nature, par Viallon. Cet auteur est peu connu, mais dès qu’il dit vrai, il a de l’autorité. D’ailleurs cette manière morale, philosophique, logique, de considérer les sciences , est perdue parmi les auteurs modernes , et à force de faire des combinaisons et des expériences, ils ont fini par ne plus lien entendre à ces grandes généralités qu’embr assoit le génie de Newton et de Leibnitz, et qui sont lu seul objet véritablement grîmd des éludes humaines.
sique ne peut pas davantage expliquer une foule d’autres phénomènes dont on n’est point frappé, parce qu’ils se renouvellent sans cesse. Elle s’arrête avec étonnement devant le phénomène si simple en apparence, qu’on appelle des tubes capillaires . La théorie du son lui est toute mystérieuse. Nous savons que l’air est le véhicule du son; mais comment le son est-il produit? Il ne suffit pas de faire des recherches plus ou moins exactes sur sa propagation , sur sa vitesse , sur les lois de l’harmonie; il faudroit aussi pénétrer sa nature, et découvrir, par exemple, pourquoi le son n’est produit que par des corps élastiques, et pourquoi tout corps élastique ne produit pas de son; pourquoi les vibrations de l’air, multipliées jusqu’à l’infini par le concours de divers instrumens qui produisent simultanément des sons divers, ne se confondent pas, et laissent jouir l’oreille de leur ensemble et de leurs accords; et encore, après avoir donné quelques causes apparentes de ces phénomènes, il faudroit faire d’autres aveux, et déclarer avec le sage Haiiy, que ce qui reste toujours inexplicable ; « c’est cette espèce de souplesse de F air pour prendre en quelque sorte l’empreinte des différens caractères dont un même ton est susceptible, à raison de la diversité des corps qui le rendent, et pour se modifier de tant de manières en portant à l’oreille les sons tendres et veloutés de tel instrument, les sons plus mâles et plus vigoureux de tel autre, et les accens infiniment variés de la voix humaine *. »
Les phénomènes du calorique ne sont pas moins mystérieux : qui pourra jamais expliquer l’action du feu qui dévore les corps? Nous ne parlons pas d’une
* Traite de physique , tom. I.
foule d’autres fluides, du fluide électrique, du fluide magnétique, du galvanisme, dons il nous est donné de constater ou de varier les effets par des expériences, mais dont il nous est impossible de saisir la nature. Mais, pour nous arrêter un instant sur le plus ordinaire de tous les phénomènes, la lumière n’échappe- 1- elle pas à toutes nos recherches?
Moïse dit que Dieu créa la lumière, et ensuite les corps lumineux. Est-il possible, a-t-on osé dire, depuis la découverte de la savante théorie de Newton, que l’Ecriture nous veuille faire accroire que l’effet soit produit avant la cause? Il n’en falloit pas davantage à certains philosophes pour repousser toute l’autorité de le Genèse. Bossuet avoit d’avance répondu avec cette autorité d’un génie qui semble avoir assisté aux conseils de Dieu : « Dieu a détaché exprès les effets d’avec leurs causes naturelles, pour montrer que naturellement tout ne tient qu’à lui seul, et ne dépend que de sa seule volonté*.» Et après tout, la physique qui élève de telles difficultés est-elle donc bien certaine de la vérité de ses théories sur l’émanation et la diffusion de la lumière? Ne peut-on pas lui demander si la lumière, dans son essence, n’existe pas réellement, indépendamment des corps qui nous la rendent sensible? Le grand Newton n’eût pas balancé à le reconnoître, et sans cela, comment comprendre, en effet, que le calorique produise la lumière, ou que le choc la fasse sortir d’un caillou? Mais peut-être la physique trouve ces objections peu importantes, parce qu’elles présentent quelque chose de métaphysique à l’esprit, elle qui n’entend qu^
» Elévations , 3« semaine, a* élévation.
les objections qui reposent sur des expériences saisissables par les sens, plus encore, si c’est possible, que par l’intelligence. Or, un savant du premier ordre a présenté de ces sortes d’objections, qui sont prises de l’étude même de la science. Euler combat comme une grande erreur et comme une chimère étrange, le système de Y émanation j et lui substitue une théorie ingénieuse, qui se rapporte à celle de Descartes. Et la plus grave de ses difficultés se fonde sur l’impossibilité matérielle que le soleil suffise à remplir l’espace par une émanation constante, sans s’épuiser, ou s’altérer d’une manière sensible1. Pluclie avoit aussi rendu très-frappante cette objection. « S’il y a six mille ans, dit- il (et observons que dans le système des philosophes qui repoussent l’autorité de la Genèse, ce terme est infiniment petit par rapport à la durée indéterminée du monde), s’il y a six mille ans que le soleil luit, il n’a cessé dans tous les momens de cette durée de darder hors de lui une masse de matière toujours nouvelle, et équivalente en étendue à notre monde planétaire, c'est-à-dire à une sphère de plus de cent millions de lieues de diamètre, multipliées par une largeur égale avec le produit multiplié par une semblable profondeur. Le soleil n’est que comme un point à l’égard de cette épouvantable étendue. Comment veut-on que ce point trouve en lui de quoi fournir une seule fois la quantité de cette masse, de quoi la fournir toujours nouvelle d’instant en instant depuis six mille ans, de quoi la fournir sans s’épuiser, et sans qu’on sache ce que cette matière devient*? »
i Voyez les Lettres à une princesse iV Allemagne.
a Histoire du Ciel , loin. II.
Or, celte objection , ne fut-elle présentée que par des hommes sans autorité dans les sciences, ne mérite pas sans doute d’être traitée avec le dédain superbe qu’affecte souvent la physique quand elle n’a plus d’explication à donner. Et ici il ne nous importe guère qu’on préfère la théorie de Descartes ou d’Euler à celle de Newton; nous voulons uniquement contraindre la science à s’humilier devant des mystères, au lieu de faire contre Dieu une autorité de ses découvertes, le plus souvent si incertaines; et ne venons- nous pas de voir des expériences toutes nouvelles déconcerter la science au sujet de la lumière? La théorie de Newton, qui jusqu’ici s’étoit pliée admirablement à donner la raison de tous les phénomènes de ce fluide, est maintenant insuffisante à expliquer quelques effets précédemment inconnus; et il va falloir encore une fois que la physique annonce qu’elle s’est trompée, et qu’elle s’attache à d’autres systèmes *. Quelle est donc, pouvons-nous demander encore avec confiance, quelle est son autorité pour répudier les récits de Moïse? Ne devroit-elle pas au contraire flétrir l’incrédulité qui se fonde sur des objections contraires à ses découvertes? Ce savant ingénieux que nous venons d’entendre, n’avoit pas eu besoin de connoitre les expériences modernes pour faire cette remarque, et nous avons une raison nouvelle de répéter après lui ces sages paroles : « Moïse a dit une chose infiniment simple et conforme à l’expérience, quand il nous a appris que Dieu avoit
1 Voir les expérieuces de M. Fresnel, tom. Ier des Annales de physique et de chimie ,- même ouvrage, tom. XXII et XXIII. Desprets, Traité de phy sique.
créé dès le commencement , et pour le service de tous les temps, le corps de la lumière. Newton, au contraire, en prétendant que les corps brillans jettent hors d’eux et dispersent continuellement à la ronde cette substance lumineuse qui produit des effets si terribles, a exigé de nous le sacrifice de notre raison. Le législateur parle ici en philosophe, et le géomètre nous réduit à un acte de foi *. »
Il nous paroît superflu de chercher des exemples nouveaux de cette incertitude et de cette variation des systèmes, dans l’histoire d’une science particulière, où les impies des temps modernes ont cru voir cependant le plus d’occasions et de moyens d’attaque contre la narration de Moïse, c’est-à-dire contre le christianisme luimême ; nous voulons parler de la géologie, science toute moderne , mais qui, par les théories ridicules qu’elle a fait naître, mérite défaire suite aux rêveries des anciens, qui tantôt expliquoient le monde par la mixtion du vent avec les principes de T univers 1 * 3, tantôt enseign oient que le monde s’étoit arrangé par sa propre énergie 3, et tour à tour en cherchoient l’origine dans le grand œuf ailé des prêtres de Thèbes, ou dans l’eau, comme Thalès, ou dans les aventures fabuleuses de Deucalion etPyrrha, comme les poètes. Cette science si justement autorisée à se moquer de l’éléphant, qui, d’après les Indiens, soutient le globe, et du grand-lievre , qui au Canada est père du monde, a eu toutefois dans un temps de lumière ses systèmes aussi grossiers; et c’est pourquoi M. Cuvier, celui de tous les savans
1 Pluche, Ibid.
a Fragment de Sanchoniaton, Eusëbe, Prcep. c\>. 1. i, cap.
3 Stobée, JEccl. phys. cap. xiv.
qui l’a considérée avec le plus de vues vraiment philosophiques, ne peut s’empêcher de rire de tant de bizarreries, et s’étonne des travers où le mépris des traditions religieuses peut pousser les hommes, même sous
le simple rapport des sciences de pure observation.