‹ Introduction a la philosophie;Chapitre 60 sur 73 · VI. Observations sur les théories · texte numérisé non relu

VI. Observations sur les théories

Il nous semble que cette étrange variété de théories devroit être une grande leçon pour les savans, et peutêtre aussi devroit les avertir d’être circonspects dans leurs jugemens sur l’antiquité. La science a beau faire des découvertes, elle n’arrivera point à connoître mieux que l’ancienne physique l’essence des corps, la nature des phénomènes, et leurs causes radicales, comme dit Pascal. Si nous voulions examiner avec grand soin nos théories, nous verrions que souvent elles ne sont ni plus ingénieuses que les charmantes rêveries de Plutarque, ni mieux établies que les explications sérieuses de Stobée ; et peut-être même quelquefois verrions-nous entre elles des analogies fort piquantes, ou bien encore serions -nous contraints de reconnoître que les explications nouvelles de quelques phénomènes, aidées pour la physique moderne par les facilités que donne l’expérience, n’ont pas toujours été loin d’être pressenties par la physique ancienne, aidée seulement de ses méditations et de son instinct.

Quoi qu’il en' soit de ces rapprochemens, que l’on ne fait point d’ordinaire, parce que la physique expérimentale des temps modernes n’a guère le temps de méditer, il reste toujours pour certain que dans cette science, si positive en apparence, il est des principes

qu’il faut admettre sans en trouver la raison, des propriétés générales et des phénomènes qui sont de vrais mystères pour l’intelligence.

La certitude de la physique, considérée dans ses premiers fondemens, repose donc sur la croyance de ces vérités premières, et non point sur leur démonstration évidente; et ainsi l’étude de cette science ne sauroit jamais être détachée des principes que la religion nous fait connoître, sans tomber dans un chaos de contradictions et d’obscurités. C’est ce qu’avoit reconnu un philosophe moderne. « La religion, dit-il, nous épargne bien des écarts et bien des travaux. Si elle ne nous eût point éclairés sur l’origine du monde, et sur le système universel des êtres, combien d’hypothèses différentes que nous aurions été tentés de prendre pour le secret de la nature! Ces hypothèses étant toutes également fausses, nous auroient paru toutes à peu près vraisemblables. La question pourquoi il existe quelque chose, est la plus embarrassante que la philosophie pût se proposer, et il n’y a que la révélation qui y réponde *. »

Toutefois, après que ce fondement commun des connoissances, la foi, a été établi comme le principe de la certitude des sciences même naturelles, il est permis sans doute à la physique de marcher librement dans le champ des découvertes. Elle fera des expériences sans fin, elle décomposera les corps, elle inventera des lois sublimes. Mais ce seront là des résultats et non point des principes, et, pour la certitude philosophique de la science, il en faudra toujours revenir à des vérités fon-

* Pensées sur V 'interprétation île la nature , n° 58.

damentales, vérités au-dessus des démonstrations, et qui n’ont d’autre autorité que celle quelles reçoivent de la conviction universelle de tous les hommes.

Ainsi, nous avons vu la physique hors d’état de démontrer l’existence de la matière ni son essence, de concevoir et d’expliquer la nature du mouvement, ni la cause de la pesanteur, ni les bornes de l’étendue, ni la divisibilité d es corps, ni les principaux phénomènes que la nature nous offre sans cesse; mais toutefois sur toutes ces choses il y a une certitude parfaite, et qui est propre à tous les hommes : tous sont certains qu’il y a des corps, qu’ils se meuvent, qu’ils se précipitent vers le centre, qu’ils sont divisibles, qu’ils agissent réciproquement les uns sur les autres, et cette certitude universelle est le fondement de la certitude de la science ; en chercher une autre, c’est tout renverser.

Il ne faut donc pas que la physique se vante d’une certitude différente de celle que les hommes acquièrent par l’autorité des croyances générales du genre humain. Dès qu’elle veut démontrer ses premières vérités, elle se trouble. Toujours elle est contrainte d’eu chercher en Dieu la raison logique, ce qui est se soumettre forcément à cette autorité dont je parle, puisque c’est d’elle qu’elle reçoit la connoissance certaine de ce premier être, sans lequel tout reste un profond mystère.

Qu’il seroit beau de voir les savans cultiver la physique avec cet esprit de soumission aux règles communes qui guident la raison de l’homme dans ses travaux ! Qu’il seroit touchant de les voir s’abaisser en présence des obscurités de la nature, et contempler la merveilleuse puissance de son Créateur! La science se-

roit alors d’autant plus imposante, quelle seroit plus modeste ; elle agrandiroit à chaque instant ses recherches en les élevant vers Dieu. Alors elle seroit vraiment philosophique, et ses progrès n’en seroient ni moins sûrs ni moins rapides; ardente dans ses travaux, elle seroit réservée dans ses décisions, elle prendroit pour règles ces sages paroles d’un philosophe : « Il est dangereux que notre paresse ne nous llatte quelquefois d’être condamnés à une plus grande ignorance que nous ne le sommes effectivement; mais nous devons craindre que notre vanité ne nous flatte souvent de pouvoir parvenir à des connoissances qui ne sont point faites pour nous *. »

Page 1