I. Certains textes la laissent de côté
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Tout cela peut paraître bien irréel, mais je ne puis m’empêcher de croire que dans l’Inde ancienne ces choses étaient réelles, car pourquoi auraient-elles été imaginées? La vie était, comme maintenant encore, si simple, si dépourvue d’artifice, qu’il n’y avait pas d’excuse pour les irréalités. Les anciens Brahmanes ne paraissent jamais poser ; ils n’avaient guère d’ailleurs de public devant qui poser. Il n’y avait pas d’autres nations pour les observer, c’étaient des barbares aux yeux des Brahmanes et ils n’auraient fait aucun cas de leurs applaudissements. Je ne veux pas dire que les anciens philosophes hindous fussent faits d’une meilleure matière que nous. Je veux dire seulement que beaucoup des tentations auxquelles succombent nos philosophes modernes n’existaient pas au temps des Ûupanishads. Sans vouloir faire aucune comparaison injurieuse, j’ai pensé nécessaire de faire remarquer quelques-uns des avantages dont les anciens penseurs de l’Inde jouissaient dans leur solitude, afin d’expliquer
ce fait extraordinaire qu’après 2000 ans leurs œuvres sont encore capables de tixer notre attention, tandis que chez nous, malgré les annonces des revues amies ou hostiles, le livre philosophique de la saison n’est si souvent que le livre d’une saison. Dans l’Inde, la philosophie qui prévaut est encore la Védanta, et maintenant que l’impression des anciens textes sanscrits a été mise en train et est devenue profitable, il y a plus d’éditions des Oupanishads et de Sankara publiées dans l’Inde que de Descartes et de Spinoza en Europe. Pourquoi cela? Je crois que l’excellence des anciens philosophes sanscrits est due en grande partie à ce qu’ils n’étaient pas troublés par la pensée d’un public à satisfaire et de critiques à apaiser, lis ne pensaient à rien autre qu’à l’œuvre qu’ils avaient déterminé de faire ; leur unique idée était de la faire aussi parfaite qu elle pouvait l’être. Ils n'appréciaient que les applaudissements de leurs égaux ou de leurs supérieurs ; les éditeurs, rédacteurs et critiques n’existaient pas encore. Faut-il
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nous étonner, dans ces conditions, que leur œuvre ait été faite aussi bien que possible, et qu’elle ait duré des milliers d'années ? Les anciens Oupanishads décrivent en ces termes l’étudiant en philosophie doué des qualités requises ( Brih . Oup. IY, 4, 23) : « Donc celui qui connaît l’Etre en soi, après être devenu calme, dompté, satisfait, patient et recueilli, se voit soi-même dans l’Étre en soi, voit tout comme l’Etre en soi. Le mal ne le vainc pas, il vainc tous les maux. Le mal ne le brûle pas, il brûle tous les maux. Délivré du mal, délivré des souillures, délivré du doute, il devient un vrai Brâhmana ».
Défiance du témoignage des sens
Une autre chose indispensable à l’étudiant en philosophie était la faculté de distinguer ce qui est éternel de ce qui ne l’est pas. Cette distinction se trouve sans doute à la racine de toute philosophie. La philosophie commence lorsque les hommes, après avoir regardé le monde, s’étonnent, se troublent
et demandent: Qu’es-tu? Il est des esprits parfaitement satisfaits des choses telles qu’elles apparaissent et complètement incapables de saisir autre chose que ce qui est visible et tangible. Ils comprendraient difficilement ce que l’on veut dire par quelque chose d’invisible et d’éternel, bien moins encore pourraient-ils arriver à croire que ce qui est invisible est seul réel et éternel, tandis que ce qui est visible est, par la nature même, irréel ou seulement phénoménal, changeant, périssable et non éternel. Et cependant ils auraient pu apprendre de saint Paul (2 Cor. IV, 18) que les choses visibles sont temporelles, mais les choses invisibles éternelles. Pour les Brahmanes, être capable de se défier du témoignage des sens était le premier pas dans la philosophie, et ils avaient appris dès les temps les plus reculés ce principe que toutes les qualités secondaires, et même primaires, ne sont et ne peuvent être que subjectives. Plus tard, ils réduisirent ces anciennes intuitions philosophiques en système, et les raisonnèrent
avec une exactitude digne d’exciter notre surprise et notre admiration.
Langage métaphorique des Oupanishads
Toutefois, dans la première période de la pensée philosophique qui nous est représentée par quelques-uns des Oupanishads, ils se contentaient de visions prophétiques qui n’étaient souvent exprimées qu’en des métaphores grosses de sens. Le monde phénoménal était pour eux comme le mirage du désert, visible mais irréel, excitant la soif sans jamais l’apaiser. La terreur du monde était comme la frayeur occasionnée par ce qui dans l’ombre semblait un serpent, mais à la lumière du jour ou de la vérité était reconnu comme une corde. Si on leur demandait pourquoi l'Infini doit être perçu par nous comme qualifié, ils répondaient: Regardez l’air du ciel, il n’est pas bleu ; cependant nous ne pouvons faire autrement que de le voir bleu. Si on leur demandait
comment l’Être Unique, Inlini, l’Un sans second, pouvait apparaîlre comme multiple en ce monde, ils disaient: Voyez les vagues de la mer et les bouillonnements des rivières et des lacs ; en chacun d’eux le soleil se reflète mille fois; cependant nous savons qu’il n’y a qu’un soleil, quoique nos veux ne puissent supporter la splendeur de sa gloire et sa lumière éblouissante.
Il est intéressant toutefois d’observer avec quel soin Sankara met en garde contre l’abus des exemples métaphoriques. Il sait que omne simile claudicat. Une comparaison, dit-il avec raison, n’a pour objet que d’éclaircir un point et non pas tous ; autrement ce ne serait plus une comparaison. Il continue en remarquant que la comparaison deBrahman, le Soi suprême, comme reflété dans la variété de l’univers, avec le soleil ou la lune reflétés dans l’eau, n'est pas complètement admissible, parce que le soleil a une certaine forme et vient en contact avec l'eau qui est différente et distante de lui ; dans ces conditions nous pouvons comprendre qu'il y ait
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une image du soleil dans l’eau ; mais TAtman ou Soi suprême n’a pas de forme, et comme il est présent partout et que tout est identique avec lui, il n’y a pas de conditions limitatives différentes de lui. « Mais, ajoutet-il, si l’on objecte en conséquence que les deux cas ne sont pas parallèles, nous répondrons : Le cas parallèle (de la réflexion du soleil dans l’eau) subsiste, car un trait commun — par rapport auquel la comparaison a été instituée — existe. Toutes les fois que deux choses sont comparées, elles ne le sont que par rapport à un point particulier qu’on leur trouve en commun. L’entière égalité, entre deux choses ne peut jamais être démontrée ; en effet, si elle pouvait l’être, la relation particulière qui donne lieu à une comparaison cesserait d’exister. » Sankara ne se dissimulait donc pas le caractère dangereux des comparaisons qui ont souvent été funestes dans les discussions philosophiques et religieuses parce qu’elles ont été étendues au delà de leurs limites propres. Mais cela même ne le satisfait pas entière-
ment. Il semble dire : je ne suis pas responsable de la comparaison ; elle se trouve dans le Véda lui-même, et tout ce qui se trouve dans le Yéda doit être juste. Cela montre que même la croyance en l’inspiration littérale n’est pas une invention nouvelle. Puis il ajoute que le trait spécial sur lequel repose la comparaison est uniquement la participation « à la croissance et à la décroissance ». Il veut dire que l'image réfléchie du soleil se développe quand la surface de l'eau s'étend et se contracte quand celle-ci se rétrécit ; qu’elle tremble quand l’eau tremble et se divise quand l’eau est divisée. Elle participe ainsi à tous les attributs et conditions de l’eau, tandis que le soleil réel demeure toujours le même. Semblablement le Brâhman, l’Etre suprême, bien qu’en réalité uniforme et immuable, participe, semble-t-il, aux attributs et états du corps et aux autres conditions limitatives (oupâdhis) dans lesquelles il réside ; il semble croître et décroître avec eux, et ainsi de suite. En conséquence, comme deux choses comparées
possèdent certains caractères communs, aucune objection valide ne peut, être faite à cette comparaison.
Cela vous montrera que, si poétique et parfois chaotique que le langage des Oupanishads puisse être, Sankara, l’auteur du grand commentaire des Védanta-soutras , sait raisonner avec précision et logique, et saurait soutenir son opinion contre n’importe quel contradicteur, Indien ou Européen.
Il y a une autre comparaison bien connue dans les Oupanishads, ayant pour objet d’illustrer la doctrine que Brahman est à la fois la cause matérielle et la cause efficiente du monde, que le monde est fait non seulement par Dieu, mais aussi de Dieu.
Comment peut-il en être ainsi ? demande l’élève, et le maître répond : « Vois l’araignée, qui avec une intelligence extrême tire de son propre corps les fils de sa toile merveilleuse. » Ce qu’il entendait dire n’était certainement qu’un exemple destiné à aider l’élève à comprendre ce que signifiait cette
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parole que Brâhman était à la fois la cause matérielle et efficiente du trône du monde créé. Mais quelle a été la conséquence ? L’un des premiers missionnaires rapporte que le dieu des Brahmanes était une grosse araignée noire placée au centre de l’univers et créant le monde en le tirant, comme des fils, de son propre corps.
Les comparaisons, vous le voyez, sont choses dangereuses, si l’on n'en use prudemment, et quoique les Oupanishads abondent en métaphores, nous verrons que personne n’aurait pu se servir de ces exemples philosophiques avec plus de précaution que Sankara, l’auteur de l'œuvre classique sur la philosophie védanta.