‹ Introduction à la philosophie védanta; trois conférences faites à l'Institut royal en mars 1894Chapitre 13 sur 38 · I. Du Iintha Oupanishad · texte numérisé non relu

I. Du Iintha Oupanishad

Je vais vous donner aujourd’hui tout d’abord quelques spécimens du style dans lequel sont écrits les Oupanishads.

Dans l’un des Oupanishads nous voyons un père se glorifier d’avoir fait un sacrifice complet et parfait en donnant aux dieux tout ce qu’il pouvait appeler son bien. Sur quoi son fils, son fils unique, semble lui reprocher de ne pas l’avoir sacrifié lui aussi aux dieux. Ce fait a été considéré comme une survivance des sacrifices humains dans l'Inde, de même que le consentement d’Abraham à sacrifier

Isaac a été reconnu comme une preuve de f l’existence antérieure de tels sacrifices chez les Hébreux. Gela peut être, mais dans notre 1 cas il n’est pas question que le père ait réellement tué son fils. Après que le père a dit qu’il voudrait donner son fils à la Mort nous trouvons aussitôt que le fils est entré dans le séjour de la Mort [Yama Vaivasvata ) et, qu’en l’absence de la Mort, il n’y a personne pour le recevoir avec les honneurs dus à un Brahmane. C’est pourquoi lorsque leSeigneur des Trépassés, Yama, revient après trois jours d’absence, il exprime ses regrets et offre au jeune homme trois faveurs à choisir. Lejeune philosophe demande d'abord que son père ne soit pas en colère contre lui quand il reviendra(ilpense donc évidemment revenir à la vie), et en second lieu qu’il puisse I acquérir la connaissance de certains actes sacrificatoires qui font acquérir le bonheur du Paradis. Quant à la troisième faveur il ne veut rien d’autre que savoir ce que devient Phomme après la mort. « Il y a ce doute, ditil, quand un homme est mort, les uns disent

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qu’il est, d’autres qu’il n’est pas. Voilà ce que je voudrais que tu m’enseignes, voilà la troisième des faveurs ».

Yama, le dieu de la Mort, refuse de répondre à cette question, et tente le jeune homme avec des dons de toutes sortes, lui promettant la fortune, de belles femmes, une longue vie et des plaisirs divers. Mais son hôte résiste en disant (I, 26). « Ces choses durent jusqu’à demain, ô Mort, et elles épuisent la vigueur de nos sens. Même notre vie entière est courte. Garde tes chevaux, garde la danse et le chant pour toi. La richesse ne rend aucun homme heureux. Pouvonsnous posséder la richesse quand nous te voyons, ô Mort ? »

A la fin, la Mort est obligée de se rendre. Elle a promis trois faveurs et est obligée de tenir sa promesse. Tout cela jette une vive lumière sur l’état de la vie et de la pensée dans l’Inde il y a environ 3000 ans. Car, bien que ce soit de la poésie, nous devons nous rappeler que la poésie présuppose toujours la réalité, et que nul poète n’aurait pu faire

avec succès appel à la sympathie humaine sans toucher des cordes qui pouvaient vibrer.

Alors Yama dit : « Après avoir pesé tous les plaisirs qui sont ou paraissent délicieux, tu les a tous repoussés. Tu n’es pas entré dans la route qui mène à la richesse, par où tant d’hommes vont à leur perte. Tous s’agitent dans l’ombre, qui croient être sages, et, gonflés de vaine science, tournent en cercle en chancelant çà et là, comme des aveugles conduits par des aveugles. L’Après ne se dresse jamais aux yeux de l’enfant qui ne pense pas, trompé par l’illusion de la fortune. Voilà le monde, pense-t-il, il n’en est pas d’autre, et ainsi il tombe encore et encore sous mon pouvoir — le pouvoir de la mort ».

Lorsque Yama s’est convaincu que son jeune hôte Brahmane a dompté toutes les passions, et que ni le sacrifice, ni la foi dans les dieux ordinaires, ni l’espoir du bonheur céleste ne le satisferont, il commence à lui indiquer la véritable nature de Brahmane qui constitue l’éternelle réalité du monde, afin de l'amener à voir l’unité de son âme,

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c’est-à-dire de son moi avec Brâhman, car c’est là, selon les Oupanishads, la véritable immortalité. « Le Soi, dit-il, plus petit que ce qui est petit, plus grand que ce qui est grand, est caché dans le cœur de la créature. Un homme qui est libre de désirs et libre de peine voit la majesté du Soi par la grâce du Créateur » l.

« Ce Soi ne peut être atteint par le Véda, ni par l’entendement ni par l’étude. Celui que le Soi choisit peut seul atteindre le Soi. Le Soi le choisit comme sien. »

Cette idée que la connaissance du Soi ne vient pas par l’étude ni par les bonnes œuvres, mais par la grâce ou le libre choix du Soi est familière aux auteurs des Oupa-

1. On est tenté de lire dhâtuprasâdât, et de traduire « par l’apaisement des éléments » en prenant éléments dans le sens des trois Gouncts : snttvam , ragas, et lamas ; Voir Gâbdla Oup. IV. Mais la même expression dlidluh prâsadât se trouve de nouveau dansle Svetâsvatara Oupanishad III, 20 et dans le Mâhânârây. Oup. VIII. 3, tandis que le mot composé dhàtuprâsadâ ne se rencontre pas dans les Oupanishads, et que prâsâda n’est jamais employé dans le sens d’égalisation des Gounas, mais constamment dans celui de faveur ou grâce d’êtres personnels ( Isvara , etc.).

nishads, mais est différente de la grâce du Créateur dont il était question auparavant.

Puis il continue : « Aucun mortel ne vit par le souffle qui monte et par le souffle qui descend — ce que nous appellerions le souffle de vie. — Nous vivons par un autre souffle sur lequel ceux-ci reposent. » — Nous voyons ici que les Brahmanes avaient nettement perçu la différence entre la vie organique du corps et l’existence du Soi, différence qui a échappé à maints philosophes plus récents.

Et plus loin : « Lui, la Personne la plus haute, qui est éveillé dans les hommes pendant qu’ils sont endormis *, et fait se succéder des délicieuses visions, est certes l’Être glorieux, il est Brâhman, lui seul est appelé l’Immortel. Tous les mondes sont contenus en lui et aucun ne le dépasse. »

« De même que le feu unique, après qu’il

1. Ce serait introduire une idée complètement moderne que de traduire : « L'esprit qui veille sur ceux qui dorment. » D'ailleurs atyeli ne signifie pas « échapper. »

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a pénétré le monde, quoique un, devient semblable à chaque forme qu’il prend (semblable à toute chose en laquelle il brûle), de même l’Être unique devient différent selon les choses dans lesquelles il entre, — mais il existe aussi en dehors. »

« De même que le soleil, œil de l’univers, n’est pas contaminé par les impuretés extérieures vues par les yeux, de même l’Être unique qui existe en toutes choses n’est jamais contaminé par la misère du monde, étant lui-même en dehors. »

Vous voyez ici le caractère transcendant du Soi conservé, même après qu’il s’est incarné, de môme que nous soutenons que Dieu est présent en toutes choses, mais en même temps les surpasse (' Westcott . S'-Jean , p. 160).

Yama ajoute : « Il y a un maître, le Soi en toutes choses, qui rend multiple la forme unique. Aux sages qui le perçoivent dans leur soi ou âme, à eux appartient l’éternelle félicité, non à d’autres. »

« Sa forme ne peut être vue, personne ne

peut le regarder avec ses yeux. Il est conçu par le cœur, par la sagesse, par l'esprit. Ceux qui savent cela sont immortels. »

Remarquons combien peu l'esprit de l’auteur de cet Oupanishad, quel qu’il ait pu être, est préoccupé de prouver l'immortalité de l’àme par des arguments. Il en est de même dans les religions de la plupart des anciens peuples de la terre, et même dans celles des races sauvages dont nous connaissons les opinions au sujet de l’àme et de sa destinée après la mort. On n’essaie même pas de réunir des arguments en faveur de l’immortalité de l'àme, pour la simple raison, semble-t-il, que si l’on a l'indéniable évidence de la décrépitude et de la décomposition finale du corps, aucun indice de la mort de l’àme n’est jamais arrivé à la connaissance de l’homme. Les idées concernant le mode d’existence de l’âme après la mort sont, sans doute, souvent très enfantines et imparfaites, mais l’idée que l’àme finit complètement après la mort du corps, la plus enfantine et imparfaite de toutes les idées,

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appartient décidément à un âge postérieur. Comme d’autres écrits sacrés, les Oupanishads se livrent aux descriptions les plus fantaisistes du séjour de Tàme après la mort, et leurs conceptions du bonheur ou du malheur des esprits des morts ne sont guère supérieures à celles des Grecs. C’est peutêtre la fantaisie de ces descriptions qui suscita les doutes de penseurs plus sérieux et leur fit rejeter la croyance en l’immortalité vulgaire des âmes, en même temps que leur vieille croyance dans les Champs-Elysées et les îles des Bienheureux. Toutefois les Oupanishads adoptent un moyen bien

Iplus sage. Ils ne contestent pas la vieille croyance populaire, ils la laissent comme utile à ceux qui ne connaissent pas de bonheur supérieur à l’accroissement du bonheur dont ils jouissaient en cette vie, et qui, par de bonnes œuvres, ont mérité l’accomplissement de leurs espérances et de leurs désirs humains. Mais ils réservent une immortalité supérieure, ou plutôt la seule véritable immortalité, à ceux qui ont acquis la con-

naissance de l’éternel Brâhman et de leur identité avec lui. et qui peuvent aussi peu douter de leur existence après la mort que de leur existence avant la mort. Ils savaient que leur être véritable, comme celui de Brâhman, était sans commencement et par suite sans fin, et ils étaient assez sages pour ne pas se laisser aller à des visions prophétiques sur la forme exacte que prendrait leur existence future.

L'immortalité est représentée comme le résultat de la connaissance. L’homme est immortel dès qu'il se connaît soi-même, ou plutôt dès qu’il connaît son soi, c’est-à-dire, le Soi éternel qui est en lui.

L’ensemble de cette philosophie peut être appelé la propriété commune des antiques penseurs de l’Inde. Il était assez naturel qu’elle n’ait pas dû être enseignée aux enfants ou au peuple encore incapable de pensée plus haute; mais aucune personne qualifiée par la naissance et l’éducation n’en était écartée. Ce qui nous frappe, c’est une certaine réticence, même de la part de la

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Mort, quand elle est mise en demeure de communiquer sa science à son jeune hôte. Nous voyons que le maître n’ignore pas la haute valeur de sa science et qu’il la confie à son élève plutôt à contre-cœur et comme la chose la plus précieuse qu’il puisse donner.

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