I.a connaissance de Brahman
La connaissance est en effet le seul attribut humain que toutes les religions osent assigner à l’Etre suprême, bien que, ce faisant, elles oublient souvent quel instrument imparfait est la connaissance humaine, même à son plus haut degré de perfection, et combien indigne de la Divinité. Il y a en
A LA PHILOSOPHIE VÉDANTA
toute connaissance humaine un élément passif qui serait incompatible avec la Divinité ! Le Védanta appelle Brahm an omnicient, mais le Sankhya , un autre système de philosophie conteste cette qualification comme trop antropomorphique. Les philosophes Sankhya argumentent en ces termes: «Si vous attribuez l'omniscience, c’est-à-dire la connaissance nécessaire de toutes choses à Brahman, vous le rendez dépendant des objets, quant à l’acte de connaître; il ne peut s’empêcher de savoir, de même que nous ne pouvons nous empêcher do voir, même si cela ne nous plaît pas ; et cela serait indigne de Brahman ». Cette objection est sans doute très subtile, mais le Védantiste l’attaque hardiment, en disant : « Le soleil aussi, quoique sa chaleur et sa lumière soient permanentes, est néanmoins désigné comme indépendant quand nous disons : il brille, il chauffe ». Mais le philosophe Sankhya ne se tient pas pour battu. « Le soleil, réplique-t-il, doit avoir des objets à éclairer et à chauffer, tandis qu'avant la création du monde, il ne
pouvait y avoird’objets sur lesquelsBrahman put briller, qu’il put voir ou connaître ». Et ici la réponse du Védantiste devient très importante : « D’abord, dit-il, le soleil brillerait même s'il n’avait rien à éclairer. D’autre part, Brahman étant avant la création du monde et a eu toujours quelque chose à connaître et à penser ».
Les noms et les formes eomme objets de la connaissance de llraliman
Si nous demandons quels peuvent être les objets de ses pensées éternelles, le Yédantiste répond : « Les noms et les formes » ( nama-rovpe ). Vous voyez immédiatement l’extraordinaire ressemblance de cette doctrine avec la théorie platonicienne des idées et plus encore avec la théorie stoïcienne du Logos , langage et pensée. Le caractère inséparable de la pensée et du langage avait été clairement perçu par les philosophes stoïciens et platoniciens d’Alexandrie, quand ils appelaient les idées créatrices de la Divinité.
logoi , c’est-à-dire, à la fois pensées et paroles; demêmelesanciens philosophes hindous quand ils appelaient les mômes pensées nama-roupe, noms et formes. Ces noms et formes sont en effet les ciîr; ou idées de Platon, et les espèces des stoïciens *. Pensées par Brahman avant la création du monde, ces noms -formes étaient non - manifestes {avyakrita) ; dans le monde créé elles sont manifestes (i myakrita ) et multiformes.
La pensée et le langage inséparables
La théorie que la pensée et le langage sont inséparables que nous voyons naître indépendamment dans l’Inde, et en Grèce, et qui fut formée jusqu’à ses dernières conséquences parles pères de l’école chrétienne d’Alexandrie, a été enfinégalemcnt reconnue par les philosophes modernes. Quand je l’ai avancée il y a quelques années dans mon livre « La science de la pensée » elle fut con-
1. Les bouddhistes les appellent somr/na-dharms . Voir Livres sacrés de l'Orient , vol. XLIX, p. 117.
sidérée d'abord comme un pur paradoxe, comme quelque chose de neuf et d’inouï. La seule objection profitable opposée à ma théorie fut que comme dans notre monde phénoménal, c’est-à-dire dans l’espace et le temps, deux choses ne peuvent jamais être identiques, le langage et la pensée ne peuvent l’être non plus. Mais si tel était le sens d’identique, il s’en suivrait que le mot identique devrait être rayé du dictionnaire, parceque deux choses ne peuvent jamais être identiques. Mes meilleurs critiques étaient mieux avisés. Ils savaient que je voulais prouver seulement une fois de plus ce qui avait été prouvé depuis longtemps par les philosophes grecs et indiens, à savoir que le langage et la pensée ne font qu'un, et qu’en ce sens les pensées créatrices de l’Etre suprême étaient appelées les loqoi , et, en les concevant comme unifiées, le Logos de Dieu. Ce fut le même Logos qui fut appelé par Philo et d’autres, longtemps avant saint Jean, utcç gcvcyev^ (Théosophie, p.412), c’est-à-dire le fils unique de Dieu, dansle sens
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de la première création idéale ou manifestation de la Divinité.
Coïncidences entre le Nama-roupe et le logos grec
Je dois avouer que quand je rencontrai pour la première fois cette théorie de l’Etre suprême méditant sur les mots, et formant le monde au moyen de mots, je soupçonnai plus qu’une coïncidence, un influx de pensée grecque dans l’Inde. Nous sommes familiarisés avec cette doctrine par les stoïciens et les néoplatoniciens et nous connaissons le long développement historique qui l’a préparée en Grèce. Nous sommes donc parfaitement certains que les Grecs ne peuvent l’avoir emprunté à l’Inde, de même que nous ne pouvons douter que l’Idée du Logos , et le terme môme utoç {j.o'iagvrqq — traduit inexactement par Unigenitus et fils unique — aient été inspirés aux Juifs comme Philo, et aux premiers chrétiens, comme saint Jean, par les écoles grecques d’Alexandrie. Mais