ORIGINE DE LA PHILOSOPHIE VÉDANTA
Importance de la philosophie vedanta
Je ne me dissimule pas les difficultés que je rencontrerai en essayant de gagner voire intérêt, bien plus, s’il est possible, votre sympalhie, en faveur d'un antique système de philosophie hindoue, la philosophie védanta. Ce n'est pas une tâche aisée, même dans l’enceinte de cel Institut scientifique, d’obtenir audience pour un simple système
de philosophie, soit nouveau, soit ancien.
Le monde est trop affairé pour prêter attention à des spéculations purement théoriques ; il réclame des expériences excitantes et, si possible, des résultats tangibles, et cependant je me rappelle un homme qui doit être bien connu de vous tous ici, notre cher ami Tyndall, se réjouissant d'une théorie nouvelle, parce que, disait-il : « Grâce à Dieu, elle ne produira aucun résultat pratique ; personne ne pourra en prendre un brevet d'invention et en faire de l’argent. » Leibniz, j'imagine, ne prit pas de brevet pour son calcul différentiel, ni Isaac Newton pour sa théorie sur la gravitation. Confiant en cet esprit de Tyndall qui a si longtemps présidé à ce laboratoire actif de pensée, j’espère qu’il reste en cette enceinte quelques-uns de ses amis et admirateurs, disposés à prêter attention à de simples spéculations — spéculations qui ne produiront jamais aucun résultat tangible, dans le sens ordinaire du mot, pour lesquelles certainement personne ne peut prendre de brevet, ou espérer, s’il s’en procurait un, en tirer quelque profit;
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— etcependant ces spéculations se rattachent aux plus hauts et aux plus chers intérêts de notre vie.
Ce qui est important et ce qui n’est que curieux.
Le système de philosophie sur lequel j’entreprends d’attirer votre attention s’occupe principalement de Yâme et de ses relations avec Dieu. Il nous vient de l’Inde et est probablement vieux de plus de deux mille ans. Or, l’àme n’est pas un sujet populaire de nos jours. Si son existence n’est pas absolument déniée, elle a depuis longtemps été rangée au nombre des sujets à l’égard desquels « c’est folie que d’être sage. » Toutefois, si j’avais à réclamer votre attention pour un système philosophique grec ou allemand, si j’avais à vous dire ce que Platon ou Kant ont dit au sujet de l’âme, il serait très possible que leurs opinions puissent tout au moins être considérées comme curieuses. Mais je dois vous dire tout de suite que cela ne me satisferait pas du tout. Je
considère ce mot curieux comme un mot paresseux et très repréhensible. Si quelqu'un dit : « Oui, cela est très curieux », que veutil dire? Ce qu’il veut dire en réalité, c’est :
« Oui, cela est très curieux, mais pas davantage. » Mais pourquoi pas davantage? Non, parce que cela n’a pas d’importance en soi, mais simplement parce que dans les cases de son esprit, il n’y a pas encore de place prête pour recevoir cette idée, simplement parce que son esprit n’est pas accordé avec elle et ne vibre pas en harmonie, simplement parce qu’il n’a pas pour elle de réelle sympathie. Pour un esprit bien approvisionné et une intelligence bien aménagée il ne devrait rien y avoir de simplement curieux ; on a dit avec raison que presque toute grande découverte, tout réel progrès dans la connaissance humaine est dû à ceux qui peuvent découvrir derrière ce qu'il semblait seulement curieux à la foule, quelque chose de réellement important et gros de résultats. L’étincelle électrique de l’éclair est curieuse depuis que le monde existe, ce n’est que depuis hier.
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pour ainsi dire, qu'elle est devenue réellement importante.
Si mon but était simplement de vous amuser je pourrais vous montrer une collection considérable de curiosités au sujet de l’àme, en vous rapportant des propos recueillis parmi les races barbares ou civilisées. Il y a d’abord les noms de l’âme, et quelquesuns d’entre eux sont sans doute pleins d’intérêt ; les uns signifient souffle, d’autres cœur, d’autres diaphragme, d’autres sang, d’autres la pupille de l’œil, tous montrant qu’ils veulent dire quelque chose de rattaché au corps et que l'on suppose placé dans l’œil, dans le cœur, dans le sang ou dans le souffle, et cependant différent de chacun de ces grossiers objets matériels. D’autres noms sont purement métaphoriques, par exemple quand l’âme était appelée un oiseau, non parce qu'on croyait qu’elle était un oiseau encagé dans le corps, mais parce qu’elle semblait s’envoler avec les ailes de la pensée et de l’imagination ; ou quand on l’appelait une ombre, non parce qu’on croyait qu’elle
était l’ombre projetée par le corps sur un mur (quoique cette opinion soit professée par quelques philosophes), 'mais parce qu’elle était semblable à une ombre, une chose perceptible et cependant immatérielle et insaisissable. Sans doute, après que l’âme eût été comparée une fois à une ombre et nommée ainsi, toute espèce de superstition s'en suivit, jusqu’à croire qu’un corps mort ne peut plus projeter d’ombre. De même, quand l’àme eut été conçue et nommée, son nom S'b'jyri fut donné à un papillon, probablement parce que le papillon sort ailé de la chrysalide, sa prison. Et ici, également, la superstition ne tarda pas à pénétrer et l’on représenta en peinture l’ànie du défunt comme sortant de sa bouche sous la forme d’un papillon. Il existe à peine une tribu, si barbare soit-elle, qui n’ait pas un nom pour l’âme, c’est-à-dire pour une chose différente du corps, mais étroitement alliée à lui et agissant fortement en lui. Naguère, l’évêque de la Calédonie septentrionale m’a fait connaître une nouvelle métaphore concernant
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l’âme. Les Indiens Zimshiân ont un mot qui signifie à la fois âme et parfum ; questionnés par l’évêque à ce sujet, ils répondirent : « L’âme d’un homme n’est-elle pas à son corps ce que le parfum est à la fleur ? » Cette métaphore en vaut une autre, sans doute, et peut être mise sur le même rang que celle de Platon, dans le Phédon, comparant l’âme au son harmonieux de la lyre.
Si je désirais exciter votre intérêt par une collection de telles curiosités, je pourrais vous présenter bien d’autres noms, bien d’autres métaphores, bien d’autres propos sur l’àme. Et si on les considère comme des contributions à l’étude de l’évolution de l’esprit humain, comme des documents pour l’histoire de la sagesse ou de la folie humaine, ces propos curieux pourraient prétendre à une certaine valeur scientifique, comme nous faisant pénétrer dans l’antique atelier de l’intelligence humaine.
Importance de la Philosophie
Mais je dois dire tout de suite que je ne me contenterai pas de métaphores, si poétiques et magnifiques soient-elles, et qu’en vous présentant une esquisse de la philosophie védanta j’ai en vue des objets bien plus élevés. Je désire demander la sympathie, non seulement de votre esprit, mais de votre cœur pour les pensées les plus profondes des philosophes hindous au sujet de l'âme. Après tout, je doute que l'âme ait réellement perdu chez nous tout ce charme quelle exerçait sur les anciens penseurs. Nous disons encore : « A quoi hon gagner le monde entier et perdre son âme? » Et comment pouvons-nous parler d'une âme à perdre si nous ignorons ce que nous entendons par âme? Mais s’il vous paraît étrange que les antiques philosophes indiens aient su davantage concernant l'âme que les philosophes de la Grèce, du moyen-âge ou des temps modernes, rappelons que bien que les télescopes pour observer les étoiles du ciel
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aient été perfectionnés, les observatoires de l’âme sont demeurés à peu près les mômes., car je ne puis me convaincre que les observations faites dans les soi-disant laboratoires pbysico-psychologiques d’Allemagne, si intéressants qu’ils soien t pour les physiologistes, auraient été d’un grand secours pour nos philosophes védantistes. Le repos et la paix nécessaires pour la pensée profonde et l’observation minutieuse des mouvements de l'âme, se trouvaient plus aisément dans les forêts silencieuses de l'Inde que dans les rues bruyantes de nos soi-disant centres de civilisation.
Opinions de Schopenhauer, \V. Jones,