TEMPS DE MÉMOIRE
Sous ce titre on peut ranger les recherches, trop peu nombreuses à notre gré, que l'on a faites sur la
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rapidité avec laquelle s'évoque un souvenir. On n'a expérimentéjusqu'ici que sur les cas les plus simples, tels que les suivants : la traduction d'un mot en une autre langue ; l'addition, la soustraction, la multiplication, la division ; la réponse à des questions simples de chronologie, d'histoire, de géographie, etc., comme les suivantes : quelle est la capitale de l'Angleterre ? Quel est le plus grand fleuve de l'Allemagne ? Quelle est la couleur de la neige ?
Nous avons eu l'occasion de faire d'une manière suivie des expériences sur le calcul mental, qui rentrent dans le cadre de ces recherches. Ces expériences ont été faites sur M. Inaudi, sur M. Diamandi et sur différents calculateurs de profession.
TEMPS DE J UGEMENT
Diverses opérations complexes qu'une personne exécute se prêtent à la mesure. Nous avons, dans le chapitre m, décrit la localisation des sensations tactiles, et nous avons vu tout ce que cette localisation suppose comme éléments ; elle a pour base un jugement, qui apprécie la position d'un point de repère, etc. On a mesuré la durée d'un acte de localisation, t suivant que la localisation se fait dans une région fine ou obtuse du corps, etc. L'expérience est très précise ; elle a seulement l'inconvénient de donner des renseignements qui nous paraissent ne pas présenter un grand intérêt.
On a fait aussi des expériences d'un autre ordre,
qui présentent les qualités et défauts inverses ; très intéressantes comme but et comme idée directrice, elles se font dans des conditions si peu précises qu'elles nous semblent manquer de toute valeur. Est-il bien nécessaire de les citer longuement? Nous prendrons seulement un exemple. On pose au sujet la question suivante : Quel est le plus grand philosophe, Kant ou Hume ? — Des auteurs ont critiqué cette recherche, surtout, chose vraiment bizarre, en se fondant sur le dispositif donné aux appareils. Il serait plus juste, à notre avis, de faire remarquer que la mesure, dans ce cas, ne s'applique pas à un phénomène défini : résoudre la question en répondant « Hume » ou « Kant » n'indique pas si on a réfléchi avant de répondre et dans quelle mesure on a réfléchi ; par conséquent, on ne sait pas ce qu'on mesure, si c'est un jugement réel ou une réponse verbale, et dans le cas où ce serait un jugement, quelle a été l'étendue et la profondeur de ce jugement. Quand on ne sait pas ce qu'on mesure, est-ce la peine d'employer un chronomètre ?
Une dernière question nous reste à examiner. Posons-la franchement et sans détour. Nous demanderons : A quoi sert la psychométrie ? Si nous ne nous trompons, cette question n'est même pas soupçonnée dans les traités de psychologie expéri-
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mentale. On considère en général la mesure des temps comme étant un fait de la plus grande importance, et on y procède, nous l'avons dit, avec une sorte de solennité.
On devrait remarquer tout d'abord, s'il était nécessaire de justifier la psychométrie, qu'un fait bien observé est toujours précieux et instructif, et que la durée, étant une des nombreuses qualités qui caractérisent les états de conscience, doit être, comme tous les autres éléments accessibles à l'observation, examinée et mesurée. A un point de vue général, il est instructif d'apprendre que la force qui est en nous et se manifeste sous la forme de pensée ne peut pas être rapprochée, comme on l'a fait souvent, de la force électrique, parce qu'elle a une vitesse de propagation infiniment moindre. On a calculé que la pensée a la vitesse du vol de l'aigle ; nous voilà loin de la vitesse d'une dépêche télégraphique ! En dehors de ces considérations un peu générales, nous tenons à montrer pourquoi les observateurs ont cultivé avec tant d'ardeur les arides études de psychométrie. Nous voulons faire comprendre que la psychométrie constitue une méthode d'analyse psychologique qui ne nous renseigne pas seulement, selon l'apparence, sur la durée des phénomènes, mais encore peut nous donner des notions sur un grand nombre d'autres points importants. Examinons quelques-uns de ces points et discutons-les.
Une des questions qui, de prime abord, ont semblé résolubles par la psychométrie est celle de la com-
position des états de conscience. On a cru que, par la mesure de la durée d'un acte quelconque, on pourrait déterminer de quels éléments cet acte est formé, et quelle place il doit occuper dans une classification d'actes psychologiques ayant pour base la complexité. Le seul exemple de l'analyse d'une réaction simple suffit à montrer que de difficultés on rencontre en s'engagçant dans cette voie. Nous savons si mal ce qui se passe dans notre esprit pendant que nous faisons le simple acte de réagir le plus vite possible à un signal, qu'il existe sur ce point les théories les plus opposées. Tandis que les uns, avec Wundt, admettent que cet acte est un enchaînement de processus complexes, comprenant la perception, l'aperception et la volition, d'autres, au nombre desquels nous nous rangeons, ne voient dans la réaction simple qu'un réflexe cérébral appris. Nous ne pouvons pas dire en termes absolus que la psychométrie est incapable de nous éclairer sur la composition dès états de conscience, nous constatons simplement que c'est là une œuvre fort difficile.
Il est d'autres points où la psychométrie a fourni plus de lumière. Examinons par exemple les résultats d'expériences psychométriques faites dans les mêmes conditions, sur un même sujet, pendant plusieurs séances consécutives, pendant plusieurs jours, plusieurs semaines ou plusieurs mois; ces longues séries ne sont pas rares dans les travaux allemands qui se signalent en général par une grande patience. En comparant les moyennes des séances obtenues à des
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intervalles différents, on peut savoir si le sujet a fait quelque gain de temps sous l'influence de la répétition, s'il s'est habitué à l'expérience, et si cette habitude s'exprime par un chiffre. C'est un procédé pour étudier les effets de l'habitude, et non seulement ses effets, mais encore sa marche, sa distribution dans le temps, et ses variations qui dépendent de la nature des actes sur lesquels on expérimente et de la personnalité des sujets. De nombreuses et de très belles recherches ont été faites dans ce sens1, par des médecins italiens et ont permis de formuler la loi de répétition la plus précise que l'on connaisse encore aujourd'hui.
Supposons qu'au lieu de faire des séances courtes et espacées, on prolonge les séances pendant plusieurs heures, sans permettre au sujet de goûter aucun repos; on étudiera les effets de la fatigue, effets variant aussi suivant les individus, suivant la nature des actes, et d'autres conditions encore (Cattell).
Remplaçons le signal net et facile à percevoir qui est employé en général dans les temps de réactions, par un signal d'une nature telle qu'il faut, pour le percevoir, concentrer toute son attention ; on réalise cette condition par exemple en diminuant l'intensité du signal jusqu'à un degré où il est à peine perceptible ; ou bien on ne le fait pas précéder d'un avertissement; ou encore on le complique en produisant
(1) Guicciardi et Cionini, Rivista sperim.diFreniatria,18$Q, p. 104. Voir aussi les recherches de Berger (Phil. stud.).
en même temps des sensations du même sens, d'autres bruits dans les réactions auditives, et le sujet doit faire effort pour distinguer le bruit significatif du signal au milieu des autres bruits qui l'accompagnent. Tous ces artifices qui ont pour effet d'augmenter la difficulté de perception auront une influence sur les temps de la réaction ; la régularité des temps, qu'on étudie si commodément sur les graphiques, présentera certains troubles, variables suivant les individus, suivant les influences perturbatrices, et suivant les temps de réaction qu'on demandait aux sujets d'exécuter. On trouve là, dans la psychométrie, un moyen d'étudier une certaine forme d'attention, et le procédé d'étude est si avantageux que tous les ans paraissent plusieurs études sur les rapports entre l'attention et les temps de réaction.
Etudions de près, dans cette forme spéciale des temps de réaction qu'on appelle les réactions de choix, la différence qui existe entre les deux signaux employés; nous avons vu que, dans ces réactions, on exige implicitement du sujet qu'il porte un jugement de différence avant de faire le mouvement de réponse avec la main; si on modifie les rapports des deux signaux, leur nature et leur degré, on modifiera en même temps le jugement que doit porter le sujet, et l'étude de la rapidité de ses réactions pourra servir de base à une étude fort instructive sur le jugement.
Enfin, pour terminer sur ce point, rappelons que
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la psychométrie pourrait servir de procédé pour analyser différents états mentaux chez les individus intoxiqués (alcool, haschich), ou dans divers états pathologiques et spécialement chez les aliénés. Il faut ici procéder avec beaucoup de prudence, et choisir ses sujets avec soin. On a déjà fait quelque peu de psychométrie sur les aliénés, et nous ne sommes pas sûrs qu'on ait toujours pris la bonne méthode. Buecola1, par exemple, s'est signalé par des recherches sur les temps de réaction auditive chez des hallucinés de l'ouïe, et il a constaté ce fait, qu'on aurait pu prévoir d'avance, que les malades, pendant qu'ils entendent des voix imaginaires, réagissent de la manière la plus désordonnée. Des expériences de cette nature ont été vivement critiquées ; mais la psychométrie pourrait être appliquée à une foule de cas de délire avec conscience et de délire impulsif où les malades se rendent compte de leur état et peuvent se prêter avec intelligence et bonne volonté aux études. Quelques essais faits dans cette voie ont montré que, chez ces malades, les temps de réaction simple sont ceux des individus normaux, tandis que les temps de choix sont quelquefois allongés. De tels résultats sont pleins de promesses et sont un encouragement pour continuer des recherches à peine ébauchées.
En résumé, on peut dire que la psychométrie n'a pas seulement pour but des mesures de durée; la
(1) La legge del tempo nci fenomeni del pensiero, Bibl. scientif. intern., etRivista cxp. di Frcni., 1881, p. 229.
mesure de la durée n'est qu'un moyen servant à analyser un certain nombre de phénomènes mentaux qui sont justiciables de la psychométrie, l'attention, le jugement, l'adaptation, l'exercice, la fatigue, etc. La psychométrie est une méthode générale.