‹ Introduction à la psychologie expérimentaleChapitre 8 sur 16 · CHAPITRE Vil PSYCHOMÉTRIE · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil PSYCHOMÉTRIE

La psychométrie forme avec la psycho-physique une des parties les plus avancées de la psychologie des laboratoires ; c'est celle où l'on a cherché à mesurer des états de conscience et à faire de la psychologie avec des chiffres. Dans la psycho-physique, on mesure l'intensité de l'excitation, et on essaye, mais moins heureusement, de mesurer la sensation produite par chaque excitation mesurée ; dans la psychométrie, on se propose de mesurer la vitesse, la durée exacte d'un phénomène de conscience. Ce sont là, en quelque sorte, les deux recherches classiques d'un laboratoire de psychologie ; elles sont sa raison d'être, parce qu'elles exigent le plus souvent un outillage délicat et une installation spéciale, qu'on ne trouve guère que dans les laboratoires.

Ce n'est pas ici le lieu de décrire en détail la construction et le fonctionnement des différents

chronomètres qui ont été introduits en psychologie pour mesurer la vitesse de la pensée. Nous devons nous borner à indiquer trois points :

1° Le dispositif géùéral des expériences ;

2° Les phénomènes de conscience dont on peut mesurer le temps;

3° Les enseignements qu'on peut tirer de cette étude.

Pour plus de renseignements nous renvoyons aux traités spéciaux, aux ouvrages de Ribot, Wundt, Buccola, Jastrow et à l'immense quantité d'articles de revue, véritable marée montante, qui traitent de la psychométrie.

La mesure du temps nécessaire pour l'accomplissement d'un acte psychologique suppose que l'on peut déterminer exactement son commencement et sa fin. Cette condition se trouve satisfaite toutes les fois que l'acte à mesurer a pour point de départ une sensation, et pour fin un mouvement. La mesure des temps peut se faire soit avec des appareils complexes, soit par des procédés simplifiés, qui ont été indiqués par Jastrow et Mùnsterberg. Nous donnerons d'abord une idée de ces procédés simplifiés.

Prenons l'exemple de la lecture à haute voix de deux lignes dans un livre imprimé ; le moment où l'on jette les yeux sur le livre est le point de départ; le moment où l'on prononce le dernier mot du texte est le point d'arrivée. Si le temps qui s'écoule entre ces deux moments dépasse plusieurs secondes, on peut facilement le mesurer avec un chronomètre,

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ou une montre à secondes indépendantes ; on peut même se servir simplement d'une montre donnant le quart de seconde ; on arrive, avec un peu d'exercice, à la suivre en comptant mentalement. On met le chronomètre en marche au moment où l'on ouvre le livre devant le sujet ; et de même, on arrête le chronomètre quand on entend la dernière syllabe. Les erreurs inévitables de ce procédé simple deviennent négligeables quand on opère sur des temps assez longs, ear l'erreur n'a d'importance que proportionnellement au temps total ; une erreur d'un centième ou d'un deux centième du temps total, fût-elle, comme erreur absolue, de la valeur d'une demi-seconde, ne peut altérer sérieusement l'exactitude des résultats. Après avoir relevé le temps total, on doit, si l'acte mesuré se compose, comme dans l'exemple choisi, d'une série d'actes successifs, diviser le temps total par le nombre d'opérations successives; 'dans une lecture, on pourra arriver à connaître par cette petite opération d'arithmétique le temps moyen nécessaire pour la lecture d'un mot ou d'une syllabe.

L'exemple que nous Venons de signaler est un de ceux qui sont le plus anciennement connus ; nous en citerons un second, emprunté à l'étude de l'audition colorée, étude qui a été faite expérimentalement à plusieurs reprises dans notre laboratoire. On sait que l'audition colorée est une forme particulière d'idéation, dans laquelle certains sons, certains mots, quand on les entend prononcer ou qu'on les lit, ou

qu'on y pense, éveillent spontanément et involontairement des idées de couleur. On peut se proposer de rechercher quelle est la rapidité avec laquelle le mot éveille une suggestion de couleur déterminée ; c'est là une recherche de psychométrie, qu'on peut faire soit avec les appareils compliqués, dont nous parlerons dans un instant, soit avec le dispositif très simple que voici : on écrit en colonne, au-dessous les uns des autres, des mots, des lettres, et on avertit la personne qui a de l'audition colorée qu'elle devra, à mesure qu'elle lira un mot ou une lettre, indiquer la couleur correspondante ; elle devra en outre faire cette série d'indications avec le plus de rapidité possible, en évitant toutefois de commettre des erreurs. Les erreurs seront contrôlées par un aide qui aura sous les yeux la liste des couleurs que le sujet doit prononcer s'il reste fidèle à son alphabet coloré. La durée totale de l'épreuve ayant été mesurée au moyen d'un chronomètre, on divisera le nombre de secondes par le nombre de lettres, et on aura ainsi le temps de suggestion d'une lettre isolée ou d'un mot isolé.

Il est facile devoir quels sont les inconvénients de ce procédé expéditif, qui peut rendre de grands services à l'occasion : il ne donne que le temps moyen sans permettre de connaître les temps réels, individuels, relatifs à chaque lettre et à chaque mot ; et de plus, comme le sujet, tout en indiquant la couleur d'un mot, lit déjà le mot suivant et se prépare à en indiquer la couleur, il en résulte que les

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diverses opérations ne se succèdent pas, mais coïncident en partie ; elles ne sont pas bout à bout, elles s'imbriquent : d'où la nécessité de recourir à des mesures plus précises.

Une installation compliquée, avec des appareils spéciaux, est nécessaire, peut-on dire, toutes les fois qu'on veut mesurer une durée très courte. On prend couramment dans les laboratoires la mesure, à un centième de seconde près, de phénomènes dont la durée totale est de 7 à 8 centièmes de seconde. On a poussé très loin, surtout en Allemagne, le désir de précision, et on donne les mesures avec trois décimales, c'est-à-dire à un millième de seconde près.

Le principe sur lequel sont fondés les différents appareils de chronométrie est le suivant ; on dispose les choses de manière que le signal donné au sujet, — en général c'est une sensation — coïncide avec l'ouverture ou la fermeture d'un courant de pile ; la modification du courant a pour effet de mettre en action le mouvement d'horlogerie d'un chronomètre, et une aiguille, animée d'une vitesse uniforme, parcourt un cadran divisé ; la fin du phénomène psychologique qu'on mesure consiste' dans un mouvement fait avec la main par le sujet en expérience ; ce mouvement, qui agit en général sur un commutateur, ferme ou ouvre un courant de pile, et a pour effet d'immobiliser l'aiguille qui parcourt le cadran. Pour connaître la durée exacte du phénomène, il suffira de savoir de quel point du cadran l'aiguille

est partie, combien de degrés elle a parcouru avant de s'arrêter, et quelle est sa vitesse.

Pour mieux nous faire comprendre, prenons l'exemple suivant : on est convenu avec le sujet que lorsqu'il entendra un certain bruit, il devra, avec la main, fermer un commutateur ; l'aiguille du chronomètre est arrêtée devant la division 40 : cette aiguille fait un tour de cadran par seconde, avec une vitesse rigoureusement uniforme, et le cadran est divisé en 100 parties. L'expérience a lieu, et l'aiguille s'immobilise devant la division 55. Cela veut dire que l'opération consistant à faire un mouvement avec la main dès qu'on entend un signal auditif a pris, dans le cas présent, 15 centièmes de seconde.

Il faut maintenant dire un mot plus précis du mécanisme du chronomètre. Il existe un très grand nombre de variétés de chronomètres ; la plupart se composent essentiellement d'un électro-aimant, qui, traversé par un courant, exerce une attraction sur une pièce d'un mouvement d'horlogerie, et met en liberté l'aiguille d'un cadran. Nous allons donner une description succincte du chronoscope de Hipp, qui est le plus employé et le plus connu des chronoscopes.

Le chronoscope de Hipp (voir fig. 9) est formé d'un mouvement d'horlogerie à poids qui peut être communiqué à deux aiguilles se déplaçant sur deux cadrans distincts (A et A') ; l'une des aiguilles fait un tour en 0", 1 et l'autre un tour en 10 secondes; les cadrans parcourus par les aiguilles étant divisés

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en 100 parties, il est facile d'avoir les millièmes de seconde.

Le système des deux aiguilles communique par un levier (L) avec une pièce de fer doux ; cette pièce de fer doux étant attirée par un électro-aimant (E E) permet ainsi d'embrancher le svstème des deux

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Fig. 9. — Chronoscope de Hipp.

AA', les deux cadrans: — EE\ les deux aimants; — L, le levier; — M, l'engrenage; — C, commutateur: — R, rhéostat; — PP, piles; ~ SX, contacts.

aiguilles dans le mouvement d'horlogerie . Il en résulte que, lorsque le courant passe par l'appareil, les aiguilles du chronoscope se déplaceront et dès que le courant sera interrompu, un ressort repoussera le système des deux aiguilles et par conséquent elles s'arrêteront. L'organisation de l'expérience sera donc la suivante : on mettra en mouvement le mécanisme du chronoscope sans que le courant passe, le système des aiguilles ne sera donc pas

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embranché dans ce mouvement, puis on produira une certaine excitation et au moment même où se produit cette excitation le courant devra être fermé, le mouvement sera par suite communiqué aux aiguilles ; le sujet en réagissant devra interrompre le courant et par conséquent arrêter les aiguilles ; on pourra donc lire le nombre de divisions parcouru par les aiguilles pendant la réaction.

Ce chronoscope doit être contrôlé toutes les fois qu'on fait des expériences ; dans ce but, on emploie le marteau de contrôle de L. Lange ; c'est un marteau soutenu à une certaine hauteur par un électroaimant; si on le laisse tomber, il ferme d'abord un courant, puis en continuant sa chute l'interrompt; ce courant passe par le chronoscope, on peut donc lire le nombre de divisions parcouru par les aiguilles pendant le temps compris entre la fermeture et l'ouverture du courant; ce temps étant déterminé d'avance par un chronographe avec diapason, on pourra facilement voir si le temps indiqué par le chronoscope correspond bien à celui-là.

Nous nous servons fréquemment au laboratoire du chronoscope de d'Arsonval, qui est d'un maniement plus facile, qui est portatif, et qui n'exige point une grande dépense d'électricité. Le chronoscope de d'Arsonval se vérifie au moyen du cylindre enregistreur et du diapason électrique. Nous devons reconnaître qu'il n'est pas d'une exactitude rigoureuse ; il présente des erreurs de 1 à 2 centièmes de seconde. On ne doit pas l'employer sans contrôle

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pour des recherches dans lesquelles une différence de 1 centième de seconde constituerait une erreur appréciable.

La méthode graphique (cylindre enregistreur, chariot auto-mobile et diapason) nous a servi fréquemment aussi pour mesurer les temps. C'est un procédé très précis, qui n'a qu'un inconvénient, d'être long. Nous pouvons, avec le microphone enregistreur de Rousselot, et le cylindre de Marey, prendre des réactions verbales dans des conditions qui nous paraissent supérieures à celles dont on est obligé de se contenter dans les laboratoires étrangers.

La valeur des temps de réaction dépend de la manière de les prendre ; quand ils sont pris par une personne non exercée, ils ne signifient rien. 11 importe de ne pas s'aventurer sur ce terrain avant d'avoir une éducation suffisante ; on n'arrive qu'après un long apprentissage à discerner les causes d'erreur qui sont multiples, et il faut que l'expérimentateur ait perfectionné son éducation de telle sorte qu'il évite les erreurs d'une manière inconsciente, sans avoir besoin de faire d'effort.

Les précautions à prendre du côté de l'appareil, son contrôle pendant la séance, ne nous arrêteront pas ; il y a là des détails techniques qu'on n'apprend bien qu'en fréquentant le laboratoire. Sur la disposition mentale du sujet, nous devons donner quelques renseignements ; le sujet doit prêter toute son attention, et sa bonne volonté ; ici comme ailleurs la

bonne volonté est la première condition du succès pour une expérience de psychologie. Tl est utile que le sujet comprenne la signification générale de l'expérience et s'y intéresse. Il est même à désirer que dans certains cas il soit quelque peu psychologue. Dans ces dernières années, on a imaginé des réactions subtiles, connues sous le nom de réactions sensorielles et réactions motrices. La différence entre ces réactions tient à l'orientation de l'attention ; dans un cas, on fixe l'attention sur le signal, dans l'autre cas on fixe l'attention sur le mouvement et on prépare ce mouvement par un léger degré de tension des muscles. Il y a des personnes qui ne comprennent pas la différence et ne la réalisent pas.

Le sujet doit pouvoir disposer de plusieurs séances, car les expériences de psychométrie sont longues et minutieuses ; les résultats n'ont qu'une valeur comparative, et consistent en différences de chiffres qui étant parfois minimes ont besoin d'être contrôlées à plusieurs reprises avant d'être acceptées. Il n'est pas rare qu'en Allemagne, pour élucider un point très restreint au moyen de la chronométrie, on fasse des séances tous les jours, pendant six mois. Sans aller jusque-là, nous devons dire qu'une séance unique de psychométrie ne signifie pas grand'chose ; le procédé n'est point, à notre avis, un procédé d'examen rapide.

On évitera, pendant les séances, tous les bruits qui peuvent distraire l'attention du sujet, et on

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imposera autour de soi un silence absolu. En Allemagne, le sujet est séparé de l'expérimentateur ; il est enfermé dans une pièce sombre et ne communique avec les autres personnes que par des signaux électriques. Dans certains laboratoires américains, on a augmenté encore l'isolement du sujet, en le plaçant dans une pièce dont les murs et les portes sont matelassés pour étouffer tous les bruits extérieurs ; le sujet monte sur une estrade portée sur des godets en caoutchouc, qui amortissent la trépidation, etc. Ces précautions nous paraissent un peu exagérées ; elles ontl'inconvénient d'empêcher l'expérimentateur d'interroger son sujet pendant les expériences ; le sujet ne peut faire qu'une chose, réagir ; il est réduit au rôle d'un automate.

Les expériences doivent se faire en série, et le temps qui s'écoule entre deux réactions successives doit être réglé d'avance, et rester uniforme dans toute la série de recherches pour permettre des comparaisons d'un sujet à l'autre. Si ce temps est trop court, on obtient des réactions désordonnées, en général anticipées, c'est-à-dire se faisant avant le signal. En Allemagne, on met en général un intervalle de 30 secondes entre deux réactions successives ; cet intervalle est occupé par la vérification du iïipp qui se fait avec le marteau, — après chaque réaction. A notre laboratoire de la Sorbonne, nous mettons habituellement des intervalles de 15 secondes seulement; on prend quatre réactions par minute.

Le signal est précédé d'un avertissement. Quelque

temps avant de produire la sensation à laquelle le sujet doit réagir, on lui donne un avertissement, pour lui apprendre que le signal est imminent. En Allemagne, l'avertissement se fait par un coup de timbre électrique ; à notre laboratoire, où nous opérons en général dans la même pièce que le sujet, nous l'avertissons oralement en prononçant le mot : attention ! La manière dont l'avertissement est donné a une grande importance. Si l'avertissement est très rapproché du signal, par exemple avec un intervalle d'une demi-seconde, le sujet n'a pas le temps de concentrer son attention, il est surpris et réagit mal. Si l'avertissement est trop éloigné, par exemple dix secondes, le sujet se fatigue, parce que la fixation de l'attention est une opération délicate et fatigante ; on n'a plus que des réactions distraites. Enfin, troisième condition, il faut que la distance entre l'avertissement et le signal ne soit pas uniforme; si elle l'est, le sujet peut prévoir d'avance le moment où le signal a lieu et faire des réactions anticipées.

Telles sont les principales erreurs à éviter dans les recherches des temps de réaction ; il y en a encore beaucoup d'autres. Nous ne croyons pas utile de nous attarder plus longtemps sur ces questions; la fréquentation du laboratoire en apprend davantage que tous les traités.

Disons, en terminant sur ces considérations générales, comment on utilise les résultats obtenus par la psychométrie.

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La lecture du chronomètre donne, en centièmes, ou en deux-centièmes, ou en millièmes de seconde, une série de temps, que l'on inscrit à mesure, dans l'ordre où on les recueille. On peut faire une séance composée de 25 à 50 temps de réaction, sans craindre de fatiguer le sujet ; ce qui se produit le plus vite, ce n'est point la fatigue réelle, mais l'ennui et la diminution de bonne volonté.

Quand les résultats sont tous inscrits, on fait des calculs pour déterminer plusieurs données importantes :

Le temps moyen ;

Le temps maximum ;

Le temps minimum ;

La variation moyenne ;

Le graphique des temps.

Le temps moyen n'a pas besoin de définition, pas plus que le temps maximum et le temps minimum : remarquons seulement, à propos du temps moyen, qu'il importe de dire le nombre d'expériences qu'il exprime. Le temps moyen de 10 expériences n'a point la même valeur que le temps moyen de 100 expériences. On peut se demander, à ce propos, quel est le nombre d'expériences à faire pour trancher une question et permettre une conclusion. Tout travail consciencieux doit être fait lentement, mais il y a une limite qu'il est inutile de franchir. La position de cette limite dépend du fait que l'on cherche à établir. Si, dans des réactions prises avec des conditions différentes, on obtient des différences

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de 1 à 2 centièmes de seconde, ces différences sont si faibles, qu'elles ne doivent être prises en considération que dans le cas où elles seraient absolument

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